mardi 25 juillet 2023

7. 2. Des vers Latins rimez que nos ancestres appelloient Leonins, & pourquoy ils furent ainsi appellez.

Des vers Latins rimez que nos ancestres appelloient Leonins, & pourquoy ils furent ainsi appellez.

CHAPITRE II.

Or fut trouvee cette Poësie rimee si agreable, que ceux qui poëtisoient en Latin, negligeans les traces anciennes, eussent pensé leurs Poësies n' estre dignes de recommandation si elles n' eussent esté rimees. Et furent ces vers par eux appellez Leonins, du nom de Lion, comme plus hautains, selon l' opinion de quelques uns: De moy (encores qu' en la recherche de cette ancienneté, il y ait plus de curiosité, que de profit) je trouve que sous le regne de Louys septiesme vers l' an mil cens cinquante quatre nous eusmes un brave Poëte dans Paris, lequel en ses œuvres manuscrits, est tantost nommé Leoninus, tantost Leonius, qui fut du commencement Chanoine de sainct Benoist, & depuis Religieux de Sainct Victor. Cestuy composa douze livres en vers heroïques sur la Bible, commençant depuis la creation du monde, jusques au livre de Ruth, dont le commencement est tel.

Historiae sacrae gestas ab origine mundi

Res canere, & versu facili describere conor. 

Poëme certes plein de beaux traicts qui ne se ressentent en rien de la Barbarie des siecles precedans. Je trouve une Elegie de luy, dont le tiltre est, De annulo ei dato ab Henrico Cardinali.

Annule qui sacri datus es mihi pignus amoris,

Qui modo parvus eras, tu modo magnus eris. 

Parvus es, & magnus, nihil impedit haec simul esse:

Hoc opifex, hoc te dat tuus, esse dator. 

Quem manus artificis arctum contraxit in orbem,

Ampliat in toto nobilis orbe manus. 

Quod faber invidit, dator hoc indulsit & una,

Laudibus innumeris, laus tibi maior erit. 

En ex te rutili fulgor micat igneus auri,

Gemmáque purpureae luce suave rubet. 

Tam multo natura parens perfudit utrumque

Lumine, tam larga fovit utrumque manu. 

Ut bene si spectes innatum cuique lepôrem,

Penè nihil toto clarius orbe putes.

Tanta tamen praebet operis miracula splendor,

Tantus & adiuncto surgit ab igne decor: 

Ut natura suo faveat licet ipsa labori,

Humana victam se fateatur ope. 

Magna loquor, suus arte nitor geminatur utrimque,

Et duplici pariter iuncta nitore nitent. 

Sic aurum gemmae, seque auro gemma coaptat, 

Naturae credas esse, nec artis opus. 

Et ainsi va le demeurant de l' Elegie qui contient cinquante six vers. Et en une Epistre où il convie un sien amy de se trouver au banquet de son baston. 

Hanc tibi, quae sine te, rara est mihi, mitto salutem, 

Quae, nisi te saluo, vix erit ulla mihi. 

Ecquid ut audisti mittentis nomen amicum,

Est tibi gratanti charta recepta manu? 

Nec dubito quin te, charta iuvet ante soluta, 

Omnia de nostro quaerere vera statu. 

Ex his pauca tibi referam, sed mira relatu,

Caetera dum venias praetereunda puto. 

Accipe rem dulci gratam novitate, fidemque 

Res habeat, maior sit licet ista fide. 

Apres cela il deduit tout au long ce qui luy estoit advenu, & contient ce petit Poëme six vingts tant de vers, le tout d' une continuation de mesme style, subtilité, & beauté, que je n' ay voulu icy rapporter, pour n' estre le but où je vise. Bien pouvez recognoistre par ces eschantillons qu' il estoit Poëte de marque entre ceux qui florirent de son temps. Toutesfois escrivant aux Papes Adrian quatriesme & Alexandre troisiesme, le siecle estoit tant charmé de cette sorte de carmes rimez, qu' il eust pensé faire tort à sa plume s' il leur eust escrit en autres vers. Il avoit prié Nicolas de Breskeare Cardinal Anglois passant par Paris, pour son Eglise de sainct Benoist. Ce qu' il promist de faire estant à Rome: mais aussi tost qu' il fut arrivé, on le crea Pape. De maniere que nouvelles affaires luy firent oublier sa promesse, laquelle il luy ramenteut par cette Epistre rimee.

Papa meas, Adriane, preces, si postulo digna, 

Suscipe tam vultu placido, quam mente benigna: 

Non novitatis amor huc me tulit, aut levitatis

Impetus, aut etiam propriae spes utilitatis. 

Non peto praebendas, nec honores Ecclesiarum, 

Suntque modesta precum, sunt & pia vota mearum, 

Pauperis Ecclesiae, cuius pro iure laboro, 

Iustus ut es, memor esse velis, nihil amplius oro. 

De mesme fil est la suitte qui contient quarante deux vers: Alexandre troisiesme, auparavant Cardinal de sainct Marc, s' estoit rendu Advocat pour luy, & avoit obtenu ce qu' il demandoit: depuis promeu à la dignité Pontificale, Leonin l' en remercie, mais d' une rime beaucoup plus hardie que l' autre. 

Summe parens hominum, Christi devote minister, 

Pastorum pastor, praeceptorumque magister, 

Quem rigor & pietas, quem noti fama pudoris, 

Et lucri calcatus amor, pars magna valoris, 

Caeteraque ut taceam, dos maxima mentis & oris, 

Invitum ad summum traxerunt culmen honoris, 

Quas tibi me laudes non ficto pectore noris,

Nec male quaerendi studio cecinisse favoris,

Nam nisi me iusti cohiberunt fraena timoris,

Ne qua verecundi fierent tibi caussa ruboris,

Altius aggrederer opus, & limae gravioris,

Laudibus ire tui per singula membra nitoris,

Nec bene decerpti libamen sumere floris,

Sed sanare omnes, gustu tam suavis odoris,

Sit licet ingenium mihi venae pauperioris. 

Suffise vous qu' il y en a encores trente de suite sur le moule de cette rime, oris, & en apres sous autres divers tons, jusques à ce qu' en-fin il conclud son Epistre par ces vers.

Quod nequit ergo manus, indoctaque lingua veretur,

Mens pia persolvet, comes hanc dum vita sequetur:

Nam prius aër aves, pisces mare non patietur, 

Sydera subsident, tellus super astra feretur,

Pectore quam nostro tuus hic amor evacuetur,

Aut meritis ingrata tuis oblivio detur. 

Par cela vous voyez que Leonin s' estudioit de se rendre admirable en ce subject, ores que ridicule, au regard des autres vers par luy composez à l' antique. Qui me faict croire veu le nom qu' il pouvoit avoir acquis entre les siens, que s' il fit beaucoup d' ouvrages de cette trempe, de luy furent ces vers Latins rimez appellez Leonins, mot qui s' est perpetué jusques à nous, entre ceux, qui remuent l' ancienneté. Car de dire qu' ils ayent emprunté ce tiltre du Lyon, je ne le puis, ny ne le veux croire.

Livre septiesme. 7.1. De l' origine de nostre Poësie Françoise.

Livre septiesme.

De l' origine de nostre Poësie Françoise. 

CHAPITRE I.

Apres avoir par les six Livres precedens discouru plusieurs particularitez concernans nos anciens Gaulois, & François, les polices, tant seculieres, qu' Ecclesiastiques de nostre France, & à leur suite quelques anciennetez qui ne regardent l' Estat en son general, puis une meslange d' exemples signalez, qui peuvent servir d' edification au Lecteur, il me semble n' estre hors de propos, si je jette maintenant l' œil sur nostre Poësie Françoise. En quoy je pense faire œuvre de merite, de tant plus que si les Poëtes par leurs livres font revivre ceux qui sont morts, j' auray par un privilege special de ma plume, donné la vie à nostre Poësie, recitant son origine, ancienneté, & progrez. Qui est le subject auquel j' ay voüé ce septiesme Livre, & le huictiesme à nostre langue Françoise.

Je diray doncques que la Poësie par nous observee a esté, & est dés pieça en regne dedans nostre France, mais tout d' une autre façon que celle des Grecs & Romains, qui faisoient leurs vers mesurez de certains pieds, & nombres sans rime, & nous faisons les nostres rimez sans nombres, & pieds: Chose commune non seulement au François, mais aussi à l' Italien, Espagnol, Alleman, Anglois, Escossois, & à toutes les nations, qui se meslent de Poëtiser. 

Dont cela soit procedé, je le vous diray au moins mal qu' il me sera possible: Et faut en cecy avoir recours, comme en plusieurs autres choses, aux Romains, desquels sous diverses faces nous rapportasmes plusieurs belles choses à nostre usage, qui ne leur furent pourtant familieres. Quintilian au premier Livre de ses Institutions Oratoires, dit que la Grammaire ne peut estre qu' elle ne soit accompagnee de la Musique, puis qu' elle doit traicter des vers & des rithmes. Qui s' attacheroit seulement à l' escorce de ces paroles, il penseroit qu' il y eust deslors quelques especes de rithmes, dont nous accommodons nos vers, veu que ce passage faict fraterniser les rithmes avecques les vers mesurez Latins: mesmes qu' il dit que par leur douceur, ils avoient grande communication avec la Musique, qui est celle par laquelle on donne le lustre, ou bien (si ainsi voulez que je le die) l' ame à toutes sortes de vers. Toutesfois la verité est que ce mot de rithme n' estoit approprié au vers, comme nous recueillons du mesme autheur, livre 9. & d' Aulugelle livre 15. de ses Veilles Attiques. Diomede le Grammairien voulut depuis passer plus outre. Car il ne douta au premier livre de sa Grammaire Chap. I. de marier la rime & le vers ensemble sous ce titre de Poëtica, Rhithmis, & Metris, mettant par ce moyen l' un & l' autre sous un mesme predicament de la Poësie. Or ce qu' ils appelloient rithmes, estoient certaines clauses que les Orateurs sçavoient mesnager dans leurs Plaidoyez, ou Harangues, pour contenter les aureilles des escoutans: Clauses (dis-je) doux coulantes, mais non liees, & plus libres que les vers mesurez, qui estoient bornez de certaine quantité de pieds, longs, & briefs. Ny pour cela ils n' entendoient que la fin des clauses fust subjette de tomber en paroles de mesme terminaison (qui est toutesfois ce que nous appellons aujourd'huy rithmes en nostre langue) par ce que cela estoit reservé aux Omioteleftes, dont nous parlerons cy apres. De ces clauses doncques nous empruntasmes nos vers, qui se soustiennent, si ainsi voulez que je le die, sans pieds. Lisez ces deux vers de douze à treize syllabes.

Puis que Dieu qui les cœurs des grands Roys illumine, 

Sire vous fait avoir pitié de vos subjects. 

Ou de dix.

Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte, 

Comme il r'englace, & r'enflame mon cœur.

Il n' y a aux uns, ny aux autres rien de pareille terminaison aux dernieres paroles, & toutesfois vous ne laissez pas d' y sentir je ne sçay quelle douceur qui ne se peut exprimer: comme mesmes nous voyons que de nostre temps a fait Blaise Viginelle en sa traduction des sept Pseaumes. Je le vous veux representer par un exemple qui de prime rencontre vous semblera ridicule, & neantmoins sert grandement à mon propos. J' ay leu dans un vieux art Poëtique François, qu' entre les especes de nostre Poësie il y en eut une que l' on appelloit Baguenaude, qui sembloit avoir esté de propos deliberé introduite en despit de la vraye Poësie, de quelle marque il baille pour exemple ces vers cy.


Qui veut tres-bien plumer son coq

Bouter le faut en un houzeaux,

Qui boute sa teste en un sac,

Il ne voit goutte par les trouz:

Sergens prennent gens par le nez, 

Et moustarde par les deux bras.


Quand vous lirez un long Poëme faict sur ce moule, vous n' y trouverez ny rithme, ny raison: Ce neantmoins vous y trouverez de la douceur telle que Quintilian entendoit par les clauses bien compassees des Orateurs qu' il appelloit du nom Grec de Rithme. Or outre la douceur qui provenoit de telles clauses, entre les traicts, & affeteries de la Rhetorique, il n' y en avoit point qui chatoüillast tant les aureilles du peuple, que ce que les Grecs appellerent *gr, Les Latins, Similiter desinentia, & nous par adventure non mal à propos, Clauses qui tombent soubs mesmes consonances. C' estoit ce enquoy les Advocats de Rome se joüoient plus de leurs esprits, quand ils vouloient resueiller leurs Juges. Voyez cette piece de Ciceron en son plaidoyé pour Milon, Est enim haec Iudices, non scripta, sed nata lex &c. Vous la trouverez venir au parangon des plus beaux vers de toute l' ancienneté. Ce qui se tourna depuis en telle affectation, & abus, que Lucilius Poëte Satyrique s' en mocqua fort bravement en l' une de ses Satyres, dont Aulugelle rapporte les vers au treiziesme livre de ses Veilles. De là vint que la langue Latine arrivant sur son declin, encores estoit ce une maniere d' escrire infiniment affectee. Ainsi le verrez vous dans les œuvres de sainct Augustin, Symmaque, Sidonius Apollinaris, & Cassiodore, qui pensoient estre des mieux disans de leur temps. Chose mesmement qui s' insinua dedans nostre Eglise: par ce que les Proses que l' on chante en la Messe sont vers rithmez de cinq, six, sept & huict syllabes: Cela à mon jugement fut cause que quand nous entasmes la langue Latine sur nostre Gauloise, nous fismes une meslange de ces clauses choisies que l' on appelloit Rhithmi, & des Omioteleftes, lesquelles unies ensemble, se trouverent si agreables, que l' on les estima outrepasser les vers mesurez des Grecs & Romains. Et à tant se provigna par toute l' Europe en tous les Vulgaires une Poësie telle que nous pratiquons en vers que nous appellons rithmez, par la rencontre, & correspondance qui se trouve aux deux derniers mots, encores que ce ne soit la signification originaire du mot de Rhithmi. De sorte qu' il semble que quand Quintilian faisoit fraterniser en sa langue Latine le Rhithmus & Metrum, dont il parle au premier, & neufiesme livres, c' estoit un taisible prognostic que le mot de rithme seroit quelque jour mis au rang de la Poësie, aussi bien que le vers mesuré, qui estoit ce qu' il appelloit Metrum.