lundi 7 août 2023

9. 1. Que la Gaule depuis appellée la France, de toute ancienneté a esté studieuse des bonnes lettres.

LIVRE NEUFIESME.

Que la Gaule depuis appellée la France, de toute ancienneté a esté studieuse des bonnes lettres.

CHAPITRE I.

Puisque j' ay voüé ce Livre aux Universitez de la France, selon l' ordre de leurs creations, j' estime qu' il ne me sera mal seant, premier que de passer outre de discourir en peu de paroles combien nos anciens Gaulois se trouverent zelateurs des bonnes lettres par leur usage commun, ainsi que nous apprenons de diverses pieces d' uns & autres, lesquelles je vous representeray icy pesle mesle, non selon les ordres des temps, mais ainsi qu' il a pleu à ma plume, & à ma souvenance.

Gallia caussidicos docuit facunda Britannos, 

De l' un, & l' autre.

Aut Lugdunensem Rhetor dicturus ad aram.

Sur ce mesme subjet, quelqu'un ayant escrit à Pline second grand Senateur, & Orateur de son temps que ses Epistres se vendoient publiquement en la ville de Lyon, il escrit à Geminius sien amy, au neufiesme livre de ses lettres. Bibliopolas Lugduni esse non putant. 

Et non loing de Lyon, il est certain qu' en la ville de Marseille s' exerçoient les bonnes lettres & que c' estoit comme un ressort general de sciences à la jeunesse des Gentils hommes Romains, avant que se mettre sur les rangs au barreau en la ville de Rome. Et combien que cette histoire soit commune & familiere à tous, ce neantmoins encores vous cotteray-je cecy de Tacite, lequel descrivant l' histoire d' Agricole, de la vie duquel il fait un exemplaire de vertu. Parvulus (dit il) sedem & Magistram studiorum, Maßiliam habuit, locum Graeca comitate, & provinciali parsimonia mixtum, & bene compositum. 

L' Hercule qui estoit representé par image és lieux publics de la Gaule estant aagé, revestu de sa peau de Lyon, ayant son carquois, & ses flesches pendus à sa ceinture, & sa massuë en sa main, & une infinité de peuple qu' il attiroit à soy par sa langue, à laquelle estoit une chaine d' or, le tenant ataché par les aureilles: Tout cela estant representé au public dit Lucian, pour monstrer quelle estoit la force de l' eloquence, & en quelle recommandation on l' avoit és Gaules.

Eumenes qui avoit esté attiré du barreau pour enseigner l' Eloquence en la ville de Cleves, où l' on lisoit publiquement, adressa un sien Panegiric au Gouverneur des Gaules, pour le restablissement des Gaules qu' il disoit s' en aller à non valloir, & porte le titre de sa Harangue. Oratio pro Scholis restaurandis coram Praeside Galliae. Et apres avoir discouru du bien qui provenoit des bonnes lettres, louë grandement les Empereurs qui les avoient euës en recommandation, & signamment l' Empereur Constance. In quo ego (dit-il) nihil meae laudi tribuo, sed Domini nostri Constantij iuvenis, incredibilem erga iuventutem Galliarum suarum solicitudinem atque indulgentiam mirari satis nequeo: Qui honorem litterarum hac quoque dignitate cumularit, qui me &c. Selon l' opinion de Beatus Rhenanus, il entendoit parler de Constance qui avoit esté adopté à fils par l' Empereur Maximian, compagnon de Diocletian.

Marcellin au quinziesme livre de son histoire dit qu' es Gaules, Viguere studia laudabilia doctrinarum inchoata per Bardos, Eubages & Druidas. Et Bardi quidem fortia virorum illustrium facta, heroicis composita versibus, cum dulcibus lyrae modulis cantabant. Eubages vero scrutantes summa, & sublimia naturae pendere conabantur. Inter hos Druidae, ingenijs celsiores (ut authoritas Pythagorae decrevit) sodalitijs adstricti confortijs, quaestionibus occultarum rerum altarumque evecti sunt.

Sidonius Apollinaris Evesque de Clairmont à un Seigneur nommé Joannes, au huictiesme livre de ses Epistres, luy congratule de ce qu' il avoit ressuscité les bonnes lettres és Gaules. Credebam (dit-il) me (vir peritißime) nefas in studia committere, si distulissem prosequi laudibus quod aboleri non tuleras. Quarum quodam modo iam sepultarum suscitator, fautor, assertor concelebrari, teque par Gallias uno magistro, sub hac tempestate bellorum, Latina tenuerint ora.

Sainct Hierosme en une Epistre qu' il escrit à Rustique Moine. Audio religiosam habere te matrem, multorum annorum, viduam, quae aluit, quae erudivit infantem, post studia Galliarum, quae vel florentißima sunt, misit Romam, non parcens sumptibus, & absentiam filij spe sustinens futurorum, ut ubertatem, moremque Gallici sermonis, gravitate Romana condiret.

Le mesme escrivant à Paulin. De institutione Monachi. Sanctus Hilarius, Gallicano cothurno attollitur.

Je vous laisse un Favorin Provençal, qui oza faire teste en matiere de lettres, à un Adrian depuis Empereur, auquel cette hardiesse ne depleut, ores qu' entre ses ambitions, il fist estat particulier d' estre estimé tres-sçavant. Je vous laisse le docte Poëte Ausone Bourdelois, Precepteur de Gratian, fils de l' Empereur Theodose le grand, & pareillement uns Hilaire, & Sidon Apollinare Evesque, l' un de Poitiers, l' autre de Clairmont, un Salvian prestre de Marseille. Tous lesquels nous ont diversement delaissez plusieurs œuvres de leur façon, & entre autres, Favorin duquel les compositions ne sont arrivées jusques à nous, mais vous le voyez grandement celebré par Aulugelle.

Mais à quel propos tout cecy? Pour vous dire que nos Gaules, & auparavant, & apres qu' elles feurent subjettes du Romain, feirent profession perpetuelle des bonnes lettres, & neantmoins tout cela n' estoit point la Republique des lettres, que nous avons depuis appellée Université par un titre particulier, non cognu par nos premiers aages; grande promesse toutesfois que les sciences & bonnes lettres floriroient és Gaules lors que les Universitez, par un benefice des ans, y seroient plantées.

8. 64. Fin.

FIN.

CHAPITRE LXIV.

Entre tous les mots de la France cestuy seul contient autant de significations, que de lettres: Car nous le prenons d' ordinaire pour une conclusion de toutes choses, l' appropriant tant à nostre mort qu' à tout autre subject dont il ne reste plus rien: Et l' empruntons formellement du Latin Finis: Mais outre cette signification, nous luy en donnons deux autres. Par l' une nous signifions la bonté de quelque marchandise: car les marchands debitans leurs denrees, les vous pleuvissent pour fines, c' est à dire pour bonnes & loyalles: & appellons du fin drap, quand nous le voulons dire estre bon. D' un autre costé nous appellons un homme fin, celuy qui est caut & rusé en ses actions, & finesse, une ruse, & à vray dire un fin homme, n' est proprement un trompeur: Mais aussi ne procede-il avec telle rondeur que l' homme de bien, qui accompagne ses actions de prudence. Tellement que la finesse est une parole moitoyenne entre la prudence & la tromperie. De dire dont ce mot soit derivé en ces deux dernieres significations, je ne le puis, & moins encores dont vient qu' un mesme mot produise ces diverses significations: Mais encores le trouverez vous plus estrange quand vous entendrez que l' ordinaire de nos anciens estoit d' employer le mot de fin pour bon, en toutes les occurrences qui se presentoyent: Car il fut tousjours pris par eux en bonne part. Hugue de Bersy au commencement de sa Bible Guiot:

Dou siecle puant, & horrible,

M' estuet commencier une Bible,

Per poindre, & per aiguillonner,

Et per bons exemples donner,

Ce n' est pas Bible losengere, 

Mais fine, & voire & droituriere. 

C' est à dire que ce n' est pas une Bible trompeuse, mais bonne, vraye & droituriere: Es chansons du Comte Thibaut de Champagne. 

Fine amour, & bonne esperance, 

M' y ramene joye & santé.

Il dit fine amour, au lieu de bonne & à peu dire je ne trouve dans ce gentil Prince le fin ou fine, pris en autre signification que pour bon, & bonne. Toutesfois cette bonté s' est esvanouye en ce mot par succession de temps, & ne nous est resté de memoire que ce que nous en aprenons negotians avec les marchands: & paradventure que de là mesmes nous avons emprunté la derniere signification de fin: Car tout ainsi que combien que les marchands asseurent leurs marchandises estre fines, si en font-ils tousjours monstre dans leurs arriereboutiques, sombres, & obscures, pour oster la vraye cognoissance de la bonté. Qui est proprement un art pour desguiser ce qu' ils disent estre bon, aussi tirasmes nous en metaphore les mots de fin, & de Finesse, pour astuce, quand par moyens aucunement sombres, & esloignez du vray chemin nous voulons nous advantager au desavantage des autres. Nous en avons fait encores un adverbe, comme quand Philippes de Commines dit que quelques Seigneurs, dont il parle, estoient au fin bord de la riviere de Seine. En ce mot de fin je mettray fin à cest œuvre.

Et par ce que je me doute qu' il se pourra rencontrer Lecteur, qui pour estre, ou trop Stoïque, ou trop delicat d' esprit, trouvera subject de se mescontenter de ce dernier livre, auquel j' ay discouru quelques particularitez qui luy sembleront trop basses, je le prie vouloir prendre en payement ces huict vers.

Si dedans ce Livre j' accueille 

Quelque discours foible ou petit 

Qui ne soit à ton appetit, 

Le foible sert aux bons de fueille. 

Je veux contenter le Lecteur, 

Mais aussi veux-je bien qu' il sache, 

Qu' en luy voulant plaire, je tasche, 

De ne mescontenter l' Autheur.


Fin du huictiesme Livre des Recherches.