mardi 8 août 2023

9. 7. Vers quel temps les Estudes de Paris prindrent le nom & titre d' Université.

Vers quel temps les Estudes de Paris prindrent le nom & titre d' Université. 

Chapitre VII.

Par les choses par moy cy-dessus deduites, je voy aux regnes de Louys le Gros, & Louys le jeune son fils un commencement d' Escoles dedans Paris, & sous celuy de Philippes Auguste fils de Louys le Jeune, le nom & tiltre d' Université y estre planté. Louys le Jeune fut apres le decez de Louys le Gros son pere appellé à la Couronne l' an mil cent trente & sept, & mourut l' an mil cent quatre-vingts. Alexandre troisiesme fut fait Pape l' an mil cent cinquante neuf, & deceda l' an mil cent quatre-vingts un, pendant tout lequel entrejet de temps souvenez vous qu' il n' y avoit aucune ville en ce Royaume, qui portast nom & titre d' Université, ains estoient seulement preparatifs de ce que nous avons depuis appellé Université. Le Pape Alexandre troisiesme eut pour successeurs Lucius, Urbain, Celestin troisiesme, Innocent, Honoré troisiesme, & Gregoire neufiesme, dont je feray cy-apres mon profit, selon que les occasions se presenteront. De tous lesquels le premier auquel vous commencez de recognoistre particulierement les estudes qui commençoient de s' exercer dedans Paris, vous le trouvez en un escrit de Celestin, depuis inseré dedans les Decretales de Gregoire neufiesme in cap. Quod Clerici. De foro compet. Ext. Mandamus quatenus si quas caussas pecuniarias, Clerici Parisius commorantes habent contra aliquos, vel aliqui contra illos, ipsas iure Canonico decidatis. Voyla un privilege expres que le Pape Celestin leur baille. Qui monstre qu' ils commençoient de faire corps general d' Estuste (Estude); Nulle mention d' Université. Mais Innocent troisiesme son successeur immediat, qui fut faict Pape en l' annee mil cent quatre-vingts dix-huict, & mourut l' an 1217. voulut suppleer ce deffaut, par un autre escrit par luy decerné pareillement du depuis couché dedans les Decretales, recueillies par l' authorité de Gregoire: In cap. Quae. de procurat. Ext. Quia in caußis, quae pro vobis, & contra vos moventur, vestra Universitas, ad agendum & respondendum commodè interesse non potest: postulastis à nobis, ut procuratorem instituere super hoc vobis de nostra permissione liceret. Licet igitur de iure communi hoc facere non valeatis, instituendi tamen procuratorem super his, authoritate praesentium vobis concedimus facultatem: Philippes Auguste fut Roy l' an mil cent quatrevingts, & mourut l' an mil deux cens vingt & trois. Innocent fut fait Pape l' an mil cent nonante & huict, & mourut l' an mil deux cens & seize. Doncques sous son regne fut faite expresse mention de cette Université, dont auparavant je n' en trouve nulle.

Aussi est-ce luy qui premier de tous nos autres Rois donna ordre de faire paver la ville de Paris, & signamment de ceindre de murailles, depuis la Tournelle, jusques vers l' autre part de riviere, comme nous apprenons de Rigord, qui est l' endroit de ville que depuis nous appellasmes Université. Aussi trouvons nous en ses Archifs lettres de luy de l' an mil deux cens, dans lesquelles vous ne trouverez pas le mot d' Université y estre porté, ains la valeur d' iceluy. Car comme ainsi fust que cinq Escoliers de Paris eussent esté occis par quelques matois & hommes malgisans, & que Thomas Prevost de Paris se fust nonchalamment porté à la vindicte publique de ce delit, il en fut demis de sa charge: Et par les mesmes lettres, le Roy deffend à ses Juges de prendre jurisdiction des delits communs, qui seroient commis par les Escoliers de Paris, dont il veut la cognoissance appartenir à l' Evesque, ains seulement qu' ils cognoissent des crimes atroces. Qui est ce que depuis nous avons appellé, cas privilegiez, Actum apud Bestiliacum (porte le texte des lettres) Anno Incarnationis Verbi, millesimo ducentesimo, regni nostri anno quadragesimo primo, adstantibus in Palatio, quorum nomina sub posita sunt & signa. Dapifero nullo, signum Guidonis buticularij, S. Matthaei Camerarij. Signum Droconis Constabularij: & au dessous est le nom de Philippes: Cancellaria Vacante.

Philippes Auguste, Cancellaria Vacante, Signum

Qui estoit le formulaire que nos premiers Rois observoient sous la troisiesme lignee: & tels estoient les seings de nos Rois, chacun en leur endroit selon leurs noms. Qui est le premier & plus ancien titre de tous nos Rois que nous trouvions concernant les privileges de l' Université de Paris, & combien que ces mots n' y soient en paroles expresses apposés, si est-ce qu' ils sont amplement suppleez par Rigordus, & Gulielmus Brito, lesquels apres le decez de ce Roy firent l' Histoire de sa vie, le premier en prose, le second en vers, dont je fais grand estat, pour recognoistre la verité des choses qui se passerent lors. Quant à Rigord, je le voy par tout le discours de son histoire, celebrer les Escoles qui estoient à Paris. Louys fils de Philippes estant grandement malade, on fit une procession generale de sainct Denis à sainct Lazare lez Paris, où les autres Eglises les allerent trouver, Et infinita scholarium, & populi multitudo nudis pedibus, porte le texte. Au retour de la victoire obtenuë  par Philippes en la journee de Bouines, l' Autheur recitant avec quelle joye ce Prince fut accueilly par les Parisiens, il adjouste: Maxime vero Scholares cum maximo quidem sumptu, convivia, choreas, tripudia, cantus indefesse agere non cessabant. Et qui est la piece de plus belle marque de cet Historiographe, c' est cette cy. In diebus illis (dit-il) studium litterarum florebat Parisiis, nec legimus tantam aliquando fuisse Scholarium frequentiam Athenis, vel Aegypti, vel in qualibet parte mundi, quanta locum praedictum studendi gratia incolebat. Quod non solum fiebat propter loci illius admirabilem amoenitatem, ad bonorum omnium superabundantem affluentiam, sed etiam propter libertatem, & specialem praerogativam deffensionis, quam Philippus Rex, & Pater eius ante ipsum ipsis scholaribus impendebant.

De là vient que Guillaume le Breton, parlant de cette ville de Paris au premier livre de sa Philippide disoit qu' elle estoit: Doctrix totius orbis: Et au dixiesme parlant du retour de Philippes à Paris, apres sa grande & inesperee victoire de Bouines, & comme chacun à l' envy le congratuloit.

Praecipuè (dit-il) quos Palladiae dulcedo laborum 

Allicit, alma sequi vitae documenta beatae.

Le premier des Papes que je voy avoir fait mention expresse des estudes de Paris, est Celestin troisiesme, ainsi que je vous ay cy-dessus cotté. Ce Pape siegea depuis le jour de son eslection, qui fut l' an 1185. jusques au jour de son decez 1198. En tous les passages cy-dessus cottez vous voyez estre parlé des Estudes, & des Escoliers de Paris souz Philippes Auguste: Nulle parole de l' Université. Celuy qui supplea ce deffaut fut Innocent III. successeur immediat de Celestin, qui fut creé Pape l' an 1198. & mourut l' an 1216. pendant le regne de nostre Philippes, sept ans auparavant son decez. Le semblable trouverez vous dedans Rigord, parlant de l' heresie d' Amaury, où vous verrez estre faite mention de l' Université à cœur ouvert. 

Cum igitur in hoc ab omnibus Catholicis Universitatis contradiceretur, de neceßitate acceßit ad summum Pontificem, qui audita eius propositione, Universitatis Scholarium contradictione, sententiavit contra ipsum.  Redijt ergo Parisius, & compellitur ab universitate confiteri ore, quod in contrarium opinioni suae praedictae sentiret: ore dico, quia corde nunquam consensit. En ce passage le mot d' Université Latin est pris en deux divers sens. Le premier en ces paroles, Quod Universitati Scholarum, &c. vouloit dire la plus grande & meilleure part des Escoliers. Au second, le mot de Universitas est pris, pour ce que nous avons appellé Université dans Paris. Je vous represente cecy par exprés, pour vous dire qu' avant le regne de Philippes Auguste, la ville de Paris ne recognoissoit l' usage des lettres sous le nom d' Université, par nous depuis tant respecté, encore que le Roy Louys VII. auparavant favorisast les gens doctes. Rigord parle long passage que j' ay cy-dessus emprunté de luy, dit que le Roy Philippes, & Louys son pere avoient honoré les Escoliers estudians à Paris de certains Privileges: Toutesfois vous ne trouvez en nostre Université, titre plus ancien que celuy de Philippes Auguste.

9. 6. Suite de la fondation de l' Université de Paris.

Suite de la fondation de l' Université de Paris.

CHAPITRE VI.

Lors que les bonnes lettres se voulurent habituer entre nous autres François, nous eusmes quatre braves guerriers qui se mirent sur les rangs, pour attaquer l' ignorance: Un Yve Evesque de Chartres, sous les regnes de Philippes I. & Louys le Gros, un S. Bernard fondateur de l' Abbaïe de Clairvaux, un Pierre Abelard, partie sous Louys le Gros, partie sous Louys VII. son fils. S. Bernard (dis-je) qui se fit ennemy formel d' Abelard, pour quelques propositions erronees qu' il soustenoit: mais au demeurant grand & signalé personnage entre les gens lettrez de son temps. Et outre ces trois, un Pierre Comestor qui vesquit sous le regne du mesme Louys VII. l' an 1178. Quant aux deux premiers, ils n' enseignerent jamais les lettres dedans Paris. Leurs devotes professions vouloient qu' ils residassent, l' un en sa ville Episcopale de Chartres: l' autre en son Abbaïe de Clairvaux, sinon lors que les affaires publiques de l' Eglise & du Royaume les contraignoient de s' en dispenser. Car quant à Pierre Comestor, i meit en lumiere son Histoire Ecclesiastique l' an 1172. & y a quelque apparence qu' il enseigna les bonnes lettres en l' Eglise de sainct Victor, où il est enterré. Quoy que soit son Epitaphe qui y est porte ces mots.

Petrus eram, quem petra tegit, dictusque Comestor,

Nunc comedor, vivus docui, &c.

Dernieres paroles qui me font croire qu' outre les livres par luy composez, il estoit monté en chaire pour enseigner la jeunesse.

Or de ces quatre grands personnages, Abelard est celuy qui sans doubte leut dedans Paris avec honneur, accompagné toutesfois de tant de traverses, qu' il fut contrainct de quitter la partie, se faisant Religieux profez de sainct Denis. Et comme il estoit d' un esprit versatil; aussi changea il depuis de diverses demeures sur nouvelles occasions; ores par necessité en la ville de Soissons, ores pour sa commodité en Champagne, où il fonda l' Abbaïe du Paraclit, puis en Bretagne où il fut esleu Abbé, & finalement au Monastere de Clugny, où il trouva la fin de sa vie, & de ses maux l' an 1142. C' est de luy mesme dedans les Epistres duquel nous trouvons quelques eschantillons, qui nous servent d' instructions & memoires pour cognoistre en quel estat estoient lors les Escoles de Paris, quand il y vint pour estudier. Car à vray dire nous serions lourches sans luy, au recit de l' ancienneté, dont je vous ay cy-dessus parlé. Auquel temps la Republique des Arts n' estoit encore en essence sous le nom d' Université. Vray qu' elle croissoit & augmentoit grandement d' Escoliers, estudians diversement selon leurs capacitez, qui de Grammariens, qui de Philosophes & Artiens, & qui de Theologiens. Pour ceste cause, a fin de descharger de leçons la maison Episcopale, on choisit le lieu plus proche & contigu d' icelle. Ce fut l' Eglise S. Julian, lors en venerable reputation, comme celle qu' on reputoit fille de la grande Eglise, par le consentement du Roy Louys VII. n' y ayant qu' un petit trajet d' eau à traverser de l' une à l' autre sur un pont, qui dés le regne de Philippes Auguste fut appellé Petit-pont. Ainsi apprenons nous de Rigord qui estoit du temps de luy, & fit l' histoire de sa vie apres son decez, que l' an 1206. il y eut une grande inondation de la riviere de Seine qui rompit trois arches du Petit-pont de Paris. Tres arcus parvi pontis fregit, & quamplures domos ibidem evertit. Par ainsi furent nos Escoles my-parties en deux. Dont celles de la Theologie demeurerent en la maison Episcopale, son originaire demeure, & celles tant de l' Humanité que Philosophie, au Prioré de S. Julian. Et fut la cause pour laquelle, par les Escoliers qui lors estudioient aux Arts furent leurs Recteurs esleus à S. Julian, & nul Docteur des Facultez de Theologie, Decret, Medecine, ne fut jamais esleu, ny ne pretendit pouvoir estre appellé à cette dignité de Recteur. Coustume qui s' est depuis continuee, & perpetuee jusques à nous. Et est une chose digne d' estre remarquee, qu' en ce mesme lieu se faisoit l' acte le plus solemnel pour les Arts. Ce que j' apprens d' un article de la reformation de l' Université faite par Jean Cardius d' Estouteville sous le titre des Artistes, qui est tel.

Item statuimus, & mandamus, ut actus ille solemnis, de disputatione quodlibetorum, qui dudum ad decus facultatis, exercitium studiorum, ac ingenia excitanda, fuit nobiliter institutus, observetur. Mandantes id in vim sanctae obedientiae, exercitium, iuxta veterem morem, apud sanctum Iulianum, omni excusatione postposita, reintegrari, & renovari, per praestantes ipsius fatultatis magistros, per singulas nationes eligendos. Qui nous monstre que cette Eglise fut du commencement le premier lieu, où les Maistres és Arts faisoient leurs premieres leçons, & exercices des lettres humaines. Vray que cela ne dura pas longuement: D' autant que nostre Université s' estant enflee, & accreuë en grand nombre d' Escoliers François, Picards, Normands, & Anglois, sous lesquels plusieurs nations estoient comprises, furent basties quatre grandes Escoles en leur faveur, sous le nom de Salles de France, Picardie, Normandie, Angleterre, & depuis furent ces dernieres intitulees d' Allemagne, comme je deduiray en son lieu: Escoles qui furent basties en la ruë au foüerre, non grandement esloignee de l' Eglise de S. Julian: Esquelles salles se firent de là en avant les lectures, tant en humanité, que Philosophie.

Quelque peu apres fut introduite la Faculté de Medecine, qui choisit son domicile non loing de la ruë au foüerre, & d' une mesme suite fut bastie l' Eglise en l' honneur de S. Nicolas ancien patron des Escoles, & le College des Bernardins, auquel se firent les anciennes assemblees, concernans les grandes consultations, comme nous apprenons des advis qui furent baillez à Messieurs de l' Université de Rouen, au procez faict à Jeanne, dite la Pucelle d' Orleans, le College des bons enfans: maison destinee pour ceux qui voudroient avoir part aux leçons qui se faisoient à sainct Victor: & combien qu' avecques le temps la Faculté de Decret fust logee au Clos Bruneau, comme nous voyons; toutesfois la verité est, que nos Escoles qui depuis prindrent le nom d' Université, ne gisoient que en cette basse liziere, que vous voyez se maintenir de l' une à l' autre, nostre Dame, Sainct Julian, ruës au Foüerre, de la Bucherie, jusques à l' Abbaïe de sainct Victor, hors les murs. Et n' avoient lors nos Escoles rien de commun avecques cette grande Montagne de saincte Geneviefve, & S. Jacques, & ruë de la Harpe, où les Muses se vindrent apres heberger: Chose mesme dont je pense avoir certain tesmoignage d' Abelard, lequel se voyant par le moyen d' une sienne maladie, chassé de la chaire qu' il pensoit luy appartenir en la maison Episcopale, pour se revanger de l' injure, qu' il pretendoit luy avoir esté faite: Extra civitatem (dit-il) in monte sanctae Genouefae, scholarum nostrarum castra posui, quasi eum obsessurus, qui nostrum occupaverat locum. L' Université n' estoit pas encore bastie, ains seulement commençoit de poindre. Mais le lieu dont Abelard avoit esté exterminé, estoit la maison Episcopale, premier fondement de nostre Université qui fut puis apres: & le lieu auquel malgré ses ennemis il continua ses leçons fut pres de S. Geneviefve. Qui nous enseigne presque que ce lieu estoit auparavant inaccoustumé aux lectures. Verité est que depuis se trouvans plusieurs personnages d' honneur, qui voulurent edifier des Colleges pour l' instruction de la jeunesse, ils choisirent le haut de cette montagne, comme celuy qui seroit à l' advenir un Parnasse de nostre France, auquel ils estimerent y avoir plus d' asseurance pour la santé. Qui fut une nouvelle police d' estude, aucunement prejudiciable à l' ancienne institution. Discours que je me reserve par autres chapitres, apres que j' auray deduit ce que je pense de l' ancienne institution.