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mercredi 5 juillet 2023

6. 5. Sommaire du procés de Jeanne la Pucelle.

Sommaire du procés de Jeanne la Pucelle.

CHAPITRE V.

Grande pitié, jamais personne ne secourut la France si à propos, & plus heureusement que cette Pucelle, & jamais memoire de femme ne fut plus deschiree que la sienne. Les Anglois l' estimerent, & sorciere & heretique, & sous cette proposition la firent brusler. Quelques uns des nostres se firent accroire que ce fut une feintise telle, que de Numa Pompilius dans Rome, quand il se vantoit communiquer en secret avecques Egerie la Nymphe, pour s' acquerir plus de creance envers le peuple, & telle est l' opinion du Seigneur de Langey au troisiesme livre de la discipline militaire chapitre 3. A quoy les autres adjoustent & disent que les Seigneurs de la France supposerent cette jeune garce, feignans qu' elle estoit envoyee de Dieu pour secourir le Royaume, mesme quand elle remarqua le Roy Charles à Chinon entre tous les autres, on luy avoit donné un certain signal pour le recognoistre. J' en ay veu de si impudens & eshontez, qui disoient que Baudricour Capitaine de Vaucouleur en avoit abusé, & que l' ayant trouvee d' entendement capable, il luy avoit fait joüer cette fourbe: Quant aux premiers je les excuse, ils avoient esté malmenez par elle, & nul ne sçait combien douce est la vengeance que celuy qui a receu l' injure. Quant aux seconds, bien qu' ils meritent quelque reprimande, si est-ce que je leur pardonne aucunement, parce que le malheur de nostre siecle aujourd'huy est tel, que pour acquerir reputation d' habille homme, il faut Machiavelizer. Mais par le regard des troisiesmes, non seulement, je ne leur pardonne, mais au contraire ils me semblent estre dignes d' une punition exemplaire, pour estre pires que l' Anglois, & faire le procés extraordinaire à la renommee de celle à qui toute la France a tant d' obligation. Ceux là luy osterent la vie, ceux-cy l' honneur, & l' ostent par un mesme moyen à la France, quand nous appuyons le restablissement de nostre Estat sur une fille deshonoree. 

De ma part je repute son histoire un vray miracle de Dieu. La pudicité que je voy l' avoir accompagnee jusques à sa mort, mesme au milieu des troupes, la juste querelle qu' elle prit, la proüesse qu' elle y apporta, les heureux succés de ses affaires, la sage simplicité que je recueille de ses responses aux interrogatoires qui luy furent faits par des juges du tout voüez à sa ruine, ses predictions qui depuis sortirent effect, la mort cruelle qu' elle choisit, dont elle se pouvoit garentir, s' il y eust eu de la feintise en son fait: Tout cela, dis-je me fait croire (joinct les voix du ciel qu' elle oyoit) que toute sa vie & histoire fut un vray mystere de Dieu: Aussi est ce la verité que son pere avoit songé que cette fille deuroit quelquesfois viure au milieu des soldats, comme je remarqueray en son lieu. J' ay veu autresfois la copie de son procez en la Librairie de sainct Victor, puis en celle du grand Roy François à Fontainebleau, & depuis ay eu en ma possession l' espace de quatre ans entiers le procés originaire, auquel tous les actes, lettres patentes du Roy Henry, advis de l' Université de Paris, interrogatoires faits à la Pucelle estoient tout au long copiez, & au bout de chaque fueillet y avoit escrit, Affirmo, ut supra, Bosquille, c' estoit le Greffier, & à la fin du registre estoient les seings, & seaux de l' Evesque de Beauvais, & de l' Inquisiteur de la Foy, ensemble celuy du Greffier. Qui fait que j' en puis parler plus hardiment. Je veux doncques icy raconter comme les choses se passerent, & vous discourant les principaux poincts de son procés, vous pourrez aussi recueillir par ses responses tout ce qui fut de sa maison & de son histoire particuliere.

Apres que le Duc de Bourgongne eut esté creé Lieutenant general de Paris, il mit le siege devant Compieigne, où il trouva à qui parler, car en fin il fut contraint de le lever, vray qu' en une sortie que firent le Capitaine Poton, & la Pucelle, le malheur voulut que l' un & l' autre y furent pris. Quant à Poton il courut la commune fortune des autres gens de guerre, d' en estre quitte pour sa rançon, où d' estre changé pour un autre, mais non cette pauvre Pucelle, la prise de laquelle fut si agreable aux Anglois, qu' ils en firent chanter un Te Deum dans l' Eglise nostre Dame de Paris, & quittans la forme ordinaire que l' on observe aux prisonniers de bonne guerre, luy voulurent faire son procés. Le bastard de Vendosme l' avoit prise, qui la monstra au Duc de Bourgogne lequel la bailla en garde à messire Jean de Luxembourg, auquel il avoit plus de fiance. Deslors elle commença d' avoir deux maistres. Les Anglois desiroient de l' avoir, a fin de la sacrifier au feu. Le Duc n' y donnoit pas grand obstacle, mais bien Luxembourg & le bastard, ne voulans estre defraudez de la rançon, les uns combattans pour la vie, les autres pour la bourse. Messire Pierre Cauchon Evesque de Beauvais, qui lors estoit en grand credit pres des Anglois, faisoit toute instance à ce qu' elle luy fust deliuree, comme heretique, qui avoit esté prise dans son Diocese. Le jeune Roy se met de la partie, pour le moins ceux de son conseil: En fin elle est mise en ses mains, moyennant cinq mille liures, qui furent baillees à Messire Jean de Luxembourg, & trois cens liures de rente au bastard de Vendosme. L' Université de Paris desiroit que cette cause fust renvoyee à Paris: Toutesfois le Roy par ses lettres patentes du 30. Janvier 1430, donne toute charge à l' Evesque de Beauvais, c' estoit celuy qui peu auparavant avoit esté envoyé expres en Angleterre pour l' amener en France. Le 9. ensuivant l' Evesque demande aux Doyen, Chanoines, & Chapitre de Roüen, territoire pour rendre la cause plus exemplaire, le siege Archiepiscopal estant lors vacquant. Ce qui luy fut tres-volontiers accordé. En cecy il est assisté de frere Jean Magistri, de l' Ordre des freres Prescheurs, Vicegerant de frere Jean Graverant Inquisiteur general de la foy: Messire Jean Estinet Evesque de Bayeux est faict Promoteur en cette cause. Or pour garder l' ordre judiciaire, la Pucelle est citee devant l' Evesque au 21. Fevrier, a fin de venir respondre aux faits proposez encontre elle par le Promoteur. Cette pauvre fille avoit tant de crainte de Dieu en son ame, qu' avant que de subir interrogatoire, elle demanda d' ouyr la Messe. Ce qui luy fut refusé, de tant qu' elle portoit l' habit d' homme, qu' elle ne vouloit delaisser. Je reciteray les principaux articles, sur lesquels elle fut interrogee, à la charge que s' il n' y a tant de grace, il y aura paraventure plus de creance pour ceux qui liront ce Chapitre. Les faits du Promoteur furent couchez en Latin, comme est l' ordinaire en Cour d' Eglise, & fut son interrogatoire fait à diverses journees, selon les instructions & memoires, qu' en donnoit le Promoteur, & à dire le vray, jamais une personne accusee ne fut tant chevalee par un juge pour estre surprise, & toutes-fois jamais personne ne respondit plus à propos que cette cy: Monstrant assez par cela qu' elle estoit assistee de Dieu, & de la verité, au milieu de ses ennemis. En la plus part des demandes qu' on luy faisoit s' il y avoit de l' obscurité, elle demandoit jour d' advis pour communiquer aux sainctes, avecques lesquelles elle parloit, comme en cas semblable, si les juges se trouvoient empeschez sur ses responses, ils en escrivoient à l' Université de Paris, a fin d' en avoir son opinion, laquelle s' assembloit tantost aux Bernardins, tantost aux Mathurins, & pour cette cause le procez est plain d' une infinité de ses advis, qu' il n' est besoin d' inserer icy. Je me contenteray seulement de vous representer l' ame de ce procez, au moins mal qu' il me sera possible.

Interrogee sur le premier article de dire verité, respondit que ses pere, & mere elle les diroit, mais des revelations, que non, & qu' elle les avoit dictes à son Roy Charles, & que dans huictaine elle sçavroit bien si elle les deuroit reveler. Interrogee de son nom, elle dist qu' en son pays on l' appelloit Jannette, & depuis qu' elle vint en France fut appellee Jeanne Darc, du village de Dompré: Que son pere s' appelloit Jacques Darc, & sa mere Isabelle: Que l' un de ses parrains estoit appellé Jean Lingue, l' autre Jean Berrey. De ses marraines, l' une Jeanne, l' autre Agnes, l' autre Sibille, & qu' elle en avoit eu encores quelques autres, comme elle avoit ouy dire à sa mere: Qu' elle estoit lors de l' aage de vingt & neuf ans ou environ, Lingere & Fillandiere de son mestier, & non bergere, alloit tous les ans à confesse, oyoit souvent une voix du Ciel, & que la part où elle l' oyoit y avoit une grande clarté, & estimoit que ce fust la voix d' un Ange. Que cette voix l' admonestoit maintesfois d' aller en France, & qu' elle feroit lever le siege d' Orleans, luy dist qu' elle allast à Robert de Baudricourt, Capitaine de Vaucouleur, lequel luy donneroit escorte pour la mener, ce qu' elle fit, & le cogneut par cette voix. Item dixit quod bene scit quòd Deus diligit ducem Aurelianensem, ac etiam quòd plures revelationes de ipso habuerat, quàm de alio homine vivente, excepto illo, quem dicit Regem suum. Qui est à dire, item elle dit qu' elle sçavoit bien que Dieu aimoit le Duc d' Orleans, & qu' elle avoit eu plus de revelations de luy, que de nul autre vivant, fors & excepté de celuy qu' elle appelle son Roy. Recognoist avoir fait donner une escarmouche à jour de feste devant Paris: Interrogee si c' estoit bien fait, elle dist, passez outre: Interrogee quand elle avoit ouy la voix, elle respond, hier trois fois, la premiere au matin, la seconde sur le vespre, & la troisiesme, quum pulsaretur pro Ave Maria de sero. On l' interroge si elle a veu des Fees, dit que non, qu' elle sçache: mais bien qu' une sienne marraine femme du Maire d' Aulbery se vantoit les avoir quelquesfois veuës vers l' arbre des Fees, joignant leur village de Dompré. Qui estoient ceux ou celles qui parloient à elle, dit que c' estoit saincte Catherine, & saincte Marguerite, lesquelles elle avoit veuës souvent, & touchees depuis qu' elle estoit en prison, & baisé la terre par où elles estoient passees, & que de toutes ses responses elle prenoit conseil d' elles: Qu' elle avoit pris la robbe d' homme par expres commandement de Dieu: Qu' elle fut blecee au col devant la ville d' Orleans: Item dicit quòd antequam sint septem anni, Anglici, dimittent maius vadium quàm fecerunt coram Aurelianis, & quòd totum perdent in Francia: Dicit etiam quòd praefati Anglici habebunt maiorem perditionem, quàm unquam habuerunt in Francia, & hoc erit per magnam victoriam, quam Deus mittet Gallis. Qui est à dire, Item elle dit que devant qu' il soit sept ans, les Anglois delairront un plus grand gage que celuy qu' ils firent devant Orleans, & qu' ils perdront tout ce qu' ils ont dans la France. Dit en outre qu' ils feront une perte plus grande en France qu' ils n' avoient fait auparavant: & que cela adviendra par une grande victoire que les François avront sur eux. Interrogee si elle portoit quelques armoiries, dist que non, ains seulement son estendart. Mais que le Roy en avoit donné à ses freres c' est à sçavoir un escu en champ d' azur, auquel il y avoit deux fleurs de Lys d' or, au milieu une couronne. Je diray cecy en passant, que le Roy d' Angleterre escrivant une lettre aux Prelats, concernant la presomption de cette Pucelle. Elle avoit esté (dit-il) si audacieuse de charger les fleurs de Lys en ses armes, qui est un escu à champ d' azur, avec des fleurs de Lys d' or, & une espee la pointe en haut feruë en une couronne. Au demeurant elle dit à l' Evesque que son pere un jour entre les autres songea qu' elle iroit avec des gensdarmes: Ce que craignant il la tenoit ordinairement de court, & disoit souvent à ses fils que s' il pensoit que cela deust avenir, il avroit beaucoup plus cher qu' on la noyast. On luy impute qu' estant prisonniere à Beaurevoir, elle avoit sauté du haut en bas de la tour pour se tuer, elle confesse le fait, mais que c' estoit en esperance de se sauver: Elle demande d' oüir la Messe, & puis de recevoir Dieu à la feste de Pasques, ce qu' on luy accorde, en reprenant l' habit de femme, mais elle n' y veut entendre. Sur le fait de l' adoration, dit que si quelques uns avoient baisé ses mains, ou sa robbe, ce n' avoit point esté de son consentement. Dit qu' à l' arbre des Fees, & à la fontaine pres de Dompré elle parla à sainctes Catherine, & Marguerite, mais non aux Fees: Et y commença de parler dés l' aage de treize ans. Que quelquesfois on luy avoit bien imputé d' avoir parlé aux Fees, mais qu' il n' en estoit rien, & ainsi l' avoit dit à un de ses freres. Qu' au 20. an de son âge elle alla à Neuf-chastel en Lorraine, où elle demeura chez une hostesse nommee la Rousse, & là menoit les bestes aux champs, mesmes les chevaux paistre, & abreuver: Et ainsi apprit de se tenir à cheval: Que pendant qu' elle estoit à Neuf-chastel, elle fut citee pardevant l' Official de Toul pour un mariage, mais qu' elle gaigna sa cause. Qu' apres y avoir servy cinq ans, elle retourna chez son pere, puis malgré luy s' en alla à Vaucouleur, où Robert de Baudricourt ne tint compte d' elle pour la premiere, ny seconde fois, mais à la troisiesme, il la receut & l' habilla en homme, puis luy bailla vingt Chevaliers, un Escuyer, & quatre varlets qui la menerent au Roy estant à Chinon. Sollicitee par ses Juges de reprendre l' habit de femme, elle respond qu' elle ne requeroit d' avoir de cet habit qu' une chemise apres sa mort. De rechef solicitee de laisser l' habit d' homme, & qu' en ce faisant on la recevroit au S. Sacrement de Communion. Noluit huic praecepto obsequi, in quo apparet peruicacia eius, & obduratio ad malum, & contemptus Sacramentorum. A la fin elle accorde de reprendre une robbe de femme pour ouyr la Messe, mais à la charge que l' ayant ouye elle reprendroit celle d' homme. Ad hoc fuit et dictum quod ipsa caperet habitum muliebrem simpliciter, & absolutè. Ad quod ipsa respondit, Tradatis mihi habitum ad modum unius filiae Burgensis, scilicet unam Houpelandam longam, & similiter Capitium muliebre, & ipsa accipiam pro audiendo missam. Dicebat se malle mori, quàm revocare id quod Dominus fecit sibi fieri, hoc est ut ferret habitum virilem. Dit qu' elle avoit promis au Roy lors qu' elle le salüa la premiere fois de faire lever le siege d' Orleans, de le faire sacrer Roy, & qu' elle le vengeroit de ses ennemis. Luy fut improperé que tousjours elle avoit empesché la paix avec l' Anglois. Ce qu' elle accorda, disant que la paix ne se pouvoit faire qu' ils ne vuidassent du tout de la France. Le Promoteur luy reproche qu' elle avoit faict cacher derriere l' Autel de saincte Catherine de Fierbois une espee qu' elle envoya querir depuis qu' elle eut parlé au Roy pour le tromper: Quod ipsa negat, scilicet se fecisse hoc dolosè: Bien confesse-elle qu' avant qu' aller à Chinon, elle avoit ouy trois Messes en ce lieu de saincte Catherine: Luy reproche d' avantage qu' elle se disoit avoir esté envoyee de Dieu pour faire la guerre. Chose du tout contrevenante à sa volonté pour n' avoir rien tant en horreur, que l' effusion de sang. Respond que par les lettres qu' elle avoit escrites au Roy d' Angleterre, & Princes de son sang, elle avoit premierement demandé la paix, & depuis faict la guerre. La teneur de la lettre est transcrite au procez: Qu' elle avoit faict mourir un Franquet, dict que c' estoit un volleur: que pour tel recogneu, il fut defaict par sentence du Bailly de Senlis: Qu' elle avoit plusieurs fois receu le Corpus Domini en habit d' homme, & aussi qu' elle avoit flechy le genoüil devant les dictes voix, ce qu' elle recogneut, & confessa. Le Promoteur. Item quod ipsa Ioanna in tantum suis adinventionibus Catholicos seduxit, quod multi in praesentia eius eam adoraverunt ut sanctam, & adhuc adorant in absentia, ordinando in reverentiam eius Missas & Collectas in Ecclesiis: imò dicunt eam maiorem esse omnibus sanctis Dei post beatam Virginem, elevant imagines, & repraesentationis eius in basilicis sanctorum, ac etiam in  plumbo, & alio metallo repraesentationes eius super se ferunt. A quoy elle respondit qu' elle s' en rapportoit à Dieu. Contra praceptum Dei  assumpsit dominationem supra viros, constituendo se caput exercitus. Elle dit que si elle avoit esté chef de guerre, c' avoit esté pour battre les Anglois: Dict en outre que son estendart estoit de toille, ou boucassin bordé de veloux, avecques un champ semé de fleurs de Lys, au milieu d' iceluy y avoit un Dieu figuré, tenant un monde costoyé de deux Anges revestus de blanc, & au dessous estoit escrit; Iesus Maria. Il n' y avoit en cette responce aucun mal, toutesfois les Juges tournans tout ce qui avoit esté par elle fait ou dit en venin, luy remonstrerent que Voluerat attribuere tales vanitates Deo, & Angelis, quod est contra reverentiam Dei & Sanctorum: Et si sa fiance estoit en son estendart: A quoy elle respondit sagement, que toute sa fiance estoit en celuy dont elle portoit l' image. Pourquoy elle tint seule cet estendart sur l' Autel, quand le Roy fut couronné, Illud fuerat (dit-elle) in poena, & ideo rationabile erat quod esset in honore. Qu' ayant esté blecee devant Paris, elle offrit depuis, & fit appendre dans l' Eglise sainct Denis son harnois par gloire, dit que par devotion elle l' offrit à S. Denis, comme font tous ceux qui sont blecez en guerre, aussi que S. Denis est le commun cry de la France, S. Denis Mont-joye. On luy demande si elle se vouloit rapporter au jugement de l' Eglise militante: Elle dit que ouy, pourveu qu' elle ne luy commandast rien impossible, Scilicet declarata per eam de visionibus, & revelationibus, quas dixit se fecisse ex parte Dei, quas nollet revocare pro quocunque, & si Ecclesia diceret istas visiones esse illusiones, nollet tunc se referre ad hominem, sed ad Deum.

Les articles tirez des confessions de la Pucelle estoient, qu' elle aagee de treize ans, disoit avoir veu sainct Michel, saincte Catherine, & saincte Marguerite, mesme une grande troupe d' Anges. Que ces sainctes luy conseillerent depuis d' aller trouver Charles VII. pour le secourir, & de changer l' habit d' homme, lequel elle avoit mieux aimé porter que d' oüyr la Messe, ou recevoir le precieux Corps de nostre Seigneur, & avoit refusé en cela de se soubmettre au jugement de l' Eglise militante, ains s' en estoit rapportee au seul Dieu. Item quod dicit quod ipsa est certa de quibusdam mere contingentibus, & occultis, & quod cognovit per voces, quas nunquam ante viderat. Ulterius dicit quod ex quo habeat de mandato Dei deferre habitum viri, oportebat eam accipere tunicam brevem, Caputium, Gipponem, brachas, & caligas cum aiguilletis, capillis suis super aurium summitates scißis in rotundum. D' avantage qu' elle s' estoit precipitee du haut en bas de certaine tour, aymant mieux mourir que de tomber és mains des ennemis: Et quod non tantum audivit, & vidit, sed etiam tetigit corporaliter & sensibiliter Catharinam, & Margaretam, & osculata erat terram, super quam gradiebantur.

En fin apres que le Promoteur eut pris telles conclusions qu' il luy pleut par sentence de l' Evesque, & du Vicegerent de l' Inquisiteur, il est dit que tout ce qui avoit esté fait par la Pucelle, n' estoit que factions, & tromperie, pour seduire le pauvre peuple, ou bien invention du Diable, & qu' en tout cecy elle avoit commis blaspheme contre l' honneur de Dieu, impieté contre ses pere, & mere, idolatrie contre l' honneur de nostre mere saincte Eglise. Autre blaspheme d' avoir mieux aimé ne recevoir le Corps de Dieu, & communier au S. Sacrement de l' Autel, que de quitter l' habillement d' homme. A ce jugement opinerent les Evesques de Constance, & Lizieux, le Chapitre de l' Eglise Cathedrale de Roüen, seize Docteurs, & six tant Licentiez, que Bacheliers en Theologie, & unze Advocats de Roüen. Cette sentence envoyee à l' Université de Paris, pour donner advis sur icelle, elle s' assembla au College de sainct Bernard, sous l' authorité de Maistre Pierre de Gonda Recteur, & apres avoir le tout veu, la Faculté de Theologie fut d' advis par l' organe de Maistre Jean de Troyes, celle de Decret par celuy de Maistre Guerraut Boissel leurs Doyens, que la Pucelle estoit vrayement heretique & schismatique, & sur cette resolution l' Université depescha deux lettres du quatorziesme jour de May, mil quatre cens trente & un. L' une au Roy Henry, l' autre à l' Evesque de Beauvais, a fin de la faire mourir: Toutes-fois cet advis ne fut suivy pour ce coup, mais ayant esté la Pucelle admonestee de se soubmettre au jugement de l' Eglise, elle fait responce qu' elle entendoit se soubmettre à toute raison, ainsi qu' elle avoit tousjours protesté par son procez: On l' exposa sur un escharfaut public, où apres avoir esté preschee, elle dit lors qu' elle se soubmettoit au jugement de Dieu, & de nostre sainct Pere le Pape. Puis voyant que l' on vouloit passer outre, elle protesta de tenir tout ce que l' Eglise ordonneroit, disant plusieurs fois que puis que tant de gens sages soustenoient que les apparitions n' estoient de Dieu, elle le vouloit aussi croire, & fit une abjuration publique inseree tout au long au procez. Sur quoy intervint autre sentence, par laquelle elle est absoulte du lien d' excommunication, & condamnee à perpetuelle prison, Ut cum pane doloris ibi commissa defleret. Et deslors elle reprit l' habit de femme, & l' envoya-l'on en une prison les fers aux pieds: Ce neantmoins furent mis ses habillemens d' homme pres d' elle, pour voir quels seroient ses deportemens. Elle ne fut pas si tost seule, & revenuë à son second penser, qu' elle fit penitence de son abjuration, & reprit ses premiers habits d' homme. Le lendemain au matin visitee, estant trouvee en son ancien appareil, & interrogee sur ce changement, elle respond l' avoir faict par le commandement expres des sainctes, & qu' elle aimoit mieux obeïr aux commandemens de Dieu, que des hommes. A ce mot on la declare heretique relapse, & tout d' une suitte elle est renvoyee au bras seculier, où elle fut condamnee d' estre bruslee toute vifve par sentence du trentiesme May 1431. depuis envoyee au Parlement de Paris, pour y estre enregistree. Les Normans non contens de l' avoir condamnee à mort, la voulurent mitrer lors qu' ils l' envoyerent au gibet, & estoient ces mots escrits sur la mitre, Heretique, Relapse, Apostate, Idolatre, & au devant d' elle un Tableau plain d' injures & contumelies, ne se pouvans assouvir de sa seule mort, ores qu' elle fust tres-cruelle.

L' Université de Paris voulant aussi joüer son rolle, fit une procession generale le jour de sainct Martin d' Esté à sainct Martin des Champs, où un frere Dominicain fit une declamation encontre cette pauvre fille, pour monstrer que tout ce qu' elle avoit faict c' estoient œuvres du Diable, non de Dieu.

Au milieu de tous ces fleaux toutes-fois, pendant qu' on luy faisoit son procez, vint à Paris une femme nommee Peronne, qui estoit du pays de Bretagne, laquelle soustint publiquement que la Pucelle avoit esté envoyee de Dieu, & que de ce elle avoit plusieurs revelations par l' Ange, qu' elle voyoit souvent habillé de robbe blanche: Et parce qu' elle ne voulut jamais desmordre cette creance, elle fut escharfaudee, & preschee le troisiesme de Septembre, mil quatre cens trente, & le jour mesme bruslee. C' estoit six ou sept mois auparavant la condamnation de la Pucelle. Depuis les affaires de la France estans devenuës plus calmes par l' extermination des Anglois, Maistre Robert Cibole Docteur en Theologie, Chancelier de l' Université, par Livre exprez escrivit en l' an mil quatre cens cinquante six, contre tous ceux qui l' avoient declaree heretique, j' en ay veu autres fois le Livre és mains du Feron, ce grand rechercheur d' armoiries.

Mais puis qu' un Theologien, & Chancelier de l' Université n' a douté d' accuser tous ces Messieurs là d' impieté, pourquoy ne suivray-je ses traces? S' il vous plaist recueillir ce que j' ay discouru cy-dessus, tout le motif de sa condamnation fut pour deux causes: L' une pour s' estre contre les commandemens de S. Paul habillee en homme, l' autre pour avoir adjousté foy aux voix, qui se presentoient à elle de nuict. Or pour le regard de ces voix, on ne peut dire que ce fust artifice, cela pouvoit estre dit, quand elle se presenta au Roy, a fin d' exciter les Capitaines, & soldats, à se plonger de meilleur cœur dans la querelle de leur Prince: Mais estant és mains de la Justice, se pouvant garantir de la mort, comme elle avoit fait en quittant les habillemens d' homme, & neantmoins le lendemain les ayant repris, qui luy estoit une asseurance de mort tres-cruelle, il ne faut point faire de doute, qu' elle r'entra sur ses alteres par l' advis qu' elle en eut la nuict, comme elle confessa à ses Juges. Quel jugement doncques pouvons nous en cecy faire d' elle, je dy pour en parler sans passion? Non autre certes, sinon qu' elle estimoit que toutes ces voix venoient de Dieu, qui luy avoit du commencement commandé de prendre l' habit d' homme pour sauver le Roy, & puis ne le laisser quelque crainte de mort que l' on luy mist devant les yeux: Et c' est pourquoy elle dist tant de fois, que combien qu' elle se soubmist au jugement de l' Eglise militante, toutes-fois elle vouloit embrasser premierement celuy de Dieu. Mais cette voix estoit-elle de Dieu, ou du Diable? Je sçay bien que le Diable se transforme assez souvent en l' Ange de Dieu pour nous piper. C' est ce que l' Evangile nous enseigne: puis qu' il joüe de fois à autre ce personnage, il faut doncques croire que Dieu envoye aussi quand il veut ses bons Anges sous telles images qu' il luy plaist, pour nous induire à bonnes choses. La Bible est toute pleine de tels exemples. Le mesme Dieu qui estoit lors, est celuy qui gouverne cet Univers, pourquoy douterons nous que sa puissance ne soit telle, & par consequent ses effects? En tout ce procez par moy discouru, vous ne remarquez autre chose qu' une ame toute Catholique, qui ne demande que confession, oüir la Messe, recevoir Dieu, moyennant que ce soit en l' habit qui luy est commandé par les voix: Parce qu' elle estime que ce soit un commandement expres, & particulier de Dieu qui luy est fait. Mais pourquoy prit-elle l' habit d' homme? Estoit-ce pour un meschant œuvre? Pour porter confort & aide à son Roy, contre l' indeuë usurpation des Anglois. Davantage voyez comme illuminee des rayons du sainct Esprit par ces voix, elle predit des choses qui advindrent: Car je vous laisse à part, qu' elle recogneut premierement Baudricourt, puis le Roy, que elle n' avoit jamais veu, cela pouvoit estre sujet à caution, & pourra quelque sage-mondain dire que c' estoit une partie joüee par l' entremise de quelques uns, qui luy avoient servy sous main de protecoles: Quant à moy, je veux croire que ce fut par inspiration de Dieu, puis qu' en tout ce que je diray cy-apres, je n' y voy nulle hypocrisie. Elle dit au Roy qu' elle estoit envoyee de Dieu pour degager Orleans du siege, puis pour faire Sacrer, & Couronner le Roy à Rheims, ne le fit-elle? Par les lettres que sur son advenement elle escrivit au Roy d' Angleterre, elle luy manda que s' il n' entendoit à la paix, il verroit le Roy Charles entrer en tout honneur dans Paris, & qu' ainsi luy avoit esté revelé, cela n' advint-il puis apres? Par une de ses responces elle dit à ses Juges que le Duc d' Orleans estoit bien aimé de Dieu, comment pouvoit-elle juger cela que par l' inspiration divine? Elle dit encores à ses Juges qu' avant le terme de sept ans, l' Anglois seroit exterminé de la France. S' il ne le fut de la France, ne le fut-il de Paris en l' an mil quatre cens trente six ville capitale de la France, par le moyen dequoy le Roy Charles gaigna quarante cinq dessus la partie? Mais sur tout me plaist quand cette guerriere pour braver ses Juges par une belle saillie, leur dit que le Duc d' Orleans qui estoit leur prisonnier il y avoit quinze ans passez, estoit le bien aymé de Dieu. Voyons si cette parolle fut menteuse. Il sortit de prison l' an mil quatre cens quarante, & à son retour espousa en la ville de sainct Aumer, Catherine de Cleues, niepce de Philippes Duc de Bourgongne, dont il eut un seul fils du nom de Louys. Auparavant sa prison il avoit eu un enfant naturel Jean Comte de Dunois, appellé communément par nos Historiographes, le Bastard d' Orleans, qui depuis és annees mil quatre cens cinquante & deux, reduisit sous la puissance du Roy Charles les pays de Normandie & Guyenne. Et quant au legitime ce fut nostre bon Roy Louys douziesme de ce nom, qui pour ses bons & doux deportemens fut apres son decez honoré du bel Eloge de Pere du Peuple, qu' un Claude de Seissel Evesque de Marseille ne douta par livre exprez de parangonner à tous les autres Roys de France. Un Prince pouvoit-il estre mieux aimé de Dieu, que de luy envoyer deux enfans, ausquels nostre France fut depuis tant redeuable? Et puis au bout de cela apres tant de bons actes, apres tant de predictions veritables, en une querelle si juste, apres tant d' heureux succez, nous dirons que c' estoient illusions du Diable? Certes il ne faut point avoir de pieté en la teste qui le soustiendra. Adjoustez, & cestuy est un traict d' Histoire fort memorable: si les anciennes Histoires sont vrayes on trouve unes Semiramis & Jeanne, qui sous habillemens d' hommes exercerent, celle là une Royauté, cette-cy la Papauté: Toutesfois avant que la partie fust parachevee, elles nous servirent d' un plat de leur mestier: Parce que chacune fit un enfant, chose qui leva leur masque. Mais nostre Jeanne, encores que l' Anglois recherchast tous moyens de la calomnier, si ne luy impropera-il impudicité par tout le discours de son procez, jaçoit qu' elle eust vescu au milieu de plusieurs grandes armees, où telle desbauche est plus que souvent en usage. Et c' est pourquoy la posterité non sans grande raison luy donna le tiltre de Pucelle, qui luy est demeuré jusques à huy. Ce neantmoins il y a aujourd'huy quelques plumes si eshontees qui ne doutent de la pleuvir pour garce de Baudricourt. Au demeurant je ne veux oublier que sa memoire fut de si grande recommandation entre nous apres sa mort, qu' en l' an 1440. le commun peuple se fit accroire que la Pucelle vivoit encores, & qu' elle estoit eschappee des mains des Anglois, qui en avoient fait brusler une autre en son lieu: Et pource qu' il en fut trouvee une en la gendarmerie en habillement desguisé, le Parlement fut contraint la faire venir, la representer sur la pierre de Marbre du Palais, au peuple, pour monstrer que c' estoit une imposture.

Je serois ingrat envers la memoire du Roy Charles premierement, puis de cette miraculeuse guerriere, si pour closture de ce Chapitre, je n' y enchassois cet Eloge, qui me semble d' une singuliere recommandation. Elle avoit trois freres, Jaquemin, Jean, & Pierre dit Pierrelot, dont les deux derniers s' embarquerent à pareille fortune que leur sœur, faisans profession des armes. Le Roy en consideration des grands & signalez services qu' il avoit receuz de la Pucelle, tant à la levee du siege d' Orleans, que son Sacre, dont elle avoit esté la principale porte-banniere, l' annoblit, ensemble ses pere, mere, freres, & leur posterité, tant masculine que feminine, par ses Patentes en forme de Chartre, donnees à Mehun sur Yeure, au mois de Decembre mil quatre cens vingt-neuf, verifiees le seiziesme de Janvier ensuivant, en la Chambre des Comptes de Paris, lors transferee à Bourges. La teneur des lettres est telle. Considerantes laudabilia grataque servitia nobis ac regno nostro iam per dictam Ioannam puellam multimode impensa, & quae in futurum impendi speramus, certisque alijs causis ad hoc animum nostrum inducentibus, praefatam puellam, Iacobum Darc patrem, lsabellam eius uxorem, matrem, Iacqueminum, Ioannem & Petrum Perrelo, fratres ipsius puellae, & totam suam parentelam, & lignagium, & ion favorem & pro contemplatione eiusdem & eorum, posteritatem masculinam, & foemineam in legitimo matrimonio natam & nascituram nobilitavimus, & peu apres. Concedentes eisdem & eorum posteritati, tam masculinae, quam femineae, in legitimo matrimonio procreatae, & procreandae, ut ipsi feoda & retrofeoda, & res nobiles à nobilibus, & alijs quibuscumque personis acquirere, & tam acquisitas, quàm acquirendas retinere ac possidere perpetuo valeant. Privilege admirable, & non jamais octroyé à autre famille. Bien trouvons nous un Eude le Maire natif du village de Challo sainct Mas pres d' Estampes, & ses successeurs tant en ligne feminine que masculine avoir esté dispensez de toutes daces: mais non pour cela reputez Nobles, ny joüy du Privilege de Noblesse. 

Jamais service fait à la France ne vint au parangon de celuy de la Pucelle. Aussi jamais lettres d' annoblissement ne furent de tel poids & mesure que celles-cy. Annoblissement tellement embrassé, que comme ainsi soit qu' en la Normandie, il y ait quelques hommes issus des filles de cette lignee, ils joüissent de ce privilege. Et ainsi voy-je, uns Robert Fournier, Lucas de Chemin, oncle & nepueu, apres ample cognoissance de cause, & examen de leur genealogie, avoir fait enregistrer ces lettres d' annoblissement pour eux & les leur en la Cour des Aydes de Normandie, le 13. Decembre 1608. depuis que le Privilege d' Eude le Maire a esté supprimé.

Or pour plus signalee remarque de cette gratification, le Roy Charles voulut que les freres de la Pucelle portassent en leurs armoiries un escu en champ d' azur, auquel y avroit deux fleurs de Lys d' or, & au milieu une Couronne: & en outre, qu' au lieu du surnom Darc qu' ils avoient apporté du ventre de leur mere, ils fussent de là en avant surnommez du Lys. Comme si la Couronne de France, & le Lys eussent par les paradoxes exploicts & chef d' œuvres de la Pucelle repris leur ancienne force, dignité & vertu. Chose que je descouvre par un extraict tres-notable dont je vous veux faire part. Dés l' an mil quatre cens vingt cinq, on avoit baillé à six liures de rente fonciere par chacun an, le marc d' argent revenant à sept liures, une Isle assise sur la riviere de Loire, contenant deux cens arpens, vulgairement appellee l' Isle aux Boeufs, dont les Receveurs du Domaine d' Orleans, faisoient estat par leurs comptes: Advient que les detempteurs s' en departent le vingt & sixiesme Juillet, mil quatre cens quarante trois, & la remettent és mains de Charles Duc d' Orleans pere de Louys, qui fut depuis Roy de France douziesme du nom, lequel deux jours apres en fit don à Pierre frere de la Pucelle, verifié le vingtneufiesme par Maistre Jean le Fuzelier General de ses finances, pour en joüïr par luy & Jean son fils leurs vies durant, en consideration dequoy cette partie depuis mise en recepte fut couchee à neant, tant & si longuement qu' ils vesquirent. Comme de faict vous trouvez tout cela amplement narré par le compte de l' an mil quatre cens quarante quatre, rendu en la Chambre des Comptes, par Maistre Robin Gaffard, portant entr'autres choses l' article de recepte ces mots qui servent à mon intention. Laquelle Isle mon dict Seigneur le Duc a donné à Messire Pierre du Lys Chevalier; Oüye la supplication du dit Messire Pierre, contenant que pour acquiter la loyauté envers le Roy nostre dit Seigneur, & Monsieur le Duc d' Orleans, il se partit de son pays pour  venir au service du Roy nostre dit Seigneur, & de Monsieur le Duc en la compagnie de Jeanne la Pucelle sa sœur, avec laquelle jusques à son absentement, & depuis jusques à present il a exposé son corps & ses biens ou dit service, & au fait des guerres du Roy, tant à la resistance des anciens ennemis du Royaume, qui tindrent le siege devant la ville d' Orleans, comme à plusieurs voyages faicts & entrepris par le Roy nostre dit Seigneur, & ses chefs de guerre, & autrement en plusieurs & divers lieux. Je vous laisse le demeurant de l' article, auquel est pareillement fait mention de Jean du Lys fils de Pierre: Me contentant qu' on voye que ce Pierre surnommé du Lys estoit frere de la Pucelle. Surnom que je voy luy avoir esté baillé, & à son fils en tous les comptes subsequens faisans mention d' eux.

Je ne me puis faire accroire que cestuy ayant affaire à un grand Prince du Sang eust osé changer son surnom Darc en celuy du Lys: sans que luy & ses freres eussent permission expresse de ce faire, par le benefice du Roy. Mais sortout me plaist qu' on trouve par quelques anciens tiltres que plusieurs des leur qui les survesquirent, apres avoir mis le surnom du Lys, adjoustoient tout suivamment ces mots Dits la Pucelle, pour monstrer qu' ils estoient de sa lignee. Au demeurant comme par succession de temps cette famille fut casuellement espanduë en diverses branches par la France, tant en lignee masculine que feminine: Aussi Maistre Charles du Lys, Conseiller du Roy, & son Advocat general en la Cour des Aydes de Paris, a pardevers soy plusieurs enseignemens, par lesquels il se treuve & preuve en estre un des rejettons.

6. 5. Sommaire du procés de Jeanne la Pucelle.

dimanche 6 août 2023

8. 40. Plus malheureux que le bois dont on fait le Gibet.

Plus malheureux que le bois dont on fait le Gibet.

CHAPITRE XL.

Quiconque fut le premier du peuple qui mist en avant ce commun dire, il avoit tres-mal digeré l' entretenement & police de toute Republique bien ordonnee. Car tant s' en faut que j' estime le bois du Gibet mal-heureux, qu' au contraire je le pense nous rapporter un grand fruict, & merveilleusement heureux, pour estre l' un des principaux moyens, par lequel toute Republique demeure calme, & sans trouble. Parquoy je n' eusse passé facilement condemnation à Monsieur Riant Advocat du Roy en la Cour de Parlement, lequel prenant en l' audiance ses conclusions de mot contre un pauvre coupebourse, qui en plein plaidoyer avoit esté surpris au meffaict, dist pour le commencement de sa harangue, que son office estoit un mal necessaire: A mon jugement il luy eust esté trop plus seant de l' appeller Bien necessaire. Car tout ainsi que la Medecine de laquelle tout le sujet gist à entretenir en bonne santé le corps humain, ou bien de la luy restituer lors qu' elle se trouve esgaree, ne se pratique seulement par potions, quand le corps se trouve ou trop replet ou trop vuide: mais aussi à la coupe des membres mutilez, a fin qu' ils n' offencent les autres, & toutesfois pour cela nous avons en aussi grande recommandation le Chirurgien en son endroit, que le Medecin au sien. Aussi en une Republique outre les remedes civils & ordinaires qui s' observent, en sont requis d' autres, lesquels servent d' esmonder les mauvaises branches, qui par leur croissance pourroyent nuire au principal tige, c' est à dire, à toute la communauté du peuple: Au moyen dequoy pour le regard du bois qui est dedié à tel office, les bons devroient presque souhaiter qu' il y eust en chaque ville un Jardin de telles plantes, pour la suppression des meschans, tout ainsi que ja dis quelque personnage d' esprit estant mal mené de sa femme, & entendant qu' à un Figuier quelques femmes s' estoient penduës: Donne moy (dit-il à son voisin) de ce Greffe, a fin que je l' ente en mon Jardin, pour me rapporter de ce fruit. Et toutesfois si à un Gibet nous voulons avec le commun peuple trouver quelque desastre, ou malheur: Bien malheureux fut le Gibet que nous lisons dans la Bible avoir esté par Aman dressé, pour pendre le pauvre Mardochee, auquel le mesme Aman fut pendu au moins de vingt & quatre heures apres. Et le Taureau de Phalaris, duquel l' inventeur fit la premiere espreuve aux despens de sa propre vie. Et sans aller chercher exemples plus loing, nous trouverons le semblable peut estre en celuy de nostre ville de Paris, que nous appellons Montfocon (Montfaucon), qui a apporté tel malheur à ceux qui s' en sont meslez, que le premier qui le fit bastir (qui fut Enguerrant de Marigny) y fut pendu: & depuis ayant esté refaict par le commandement d' un nommé Pierre Remy, luy mesme y fut semblablement pendu, comme Jean Bouchet a observé dans ses Annales d' Aquitaine, en la vie de Philippes de Valois. Et de nostre temps Maistre Jean Moulnier Lieutenant Civil de Paris y ayant faict mettre la main pour le refaire, la fortune courut sur luy, sinon de la penderie, comme aux deux autres, pour le moins d' amende honorable, à laquelle il fut depuis condamné, estant la rencontre de ce Gibet aussi malheureuse, que l' or Tholozan tant celebré par les Historiographes.

Phalaris condamnant le sculpteur Perillus, Baldassarre Peruzzi.


Taureau de Phalaris, Taureau d'airain

samedi 10 juin 2023

3. 15. Des entreprises de la Cour de Rome sur les libertez de nostre Eglise Gallicane,

Des entreprises de la Cour de Rome sur les libertez de nostre Eglise Gallicane, depuis la venue de Hugues Capet, jusques au regne de S. Louys, & comme le Clergé de France ne s' en pouvoit taire.

CHAPITRE XV.

Je vous ay dit qu' au Concil de Chalcedoine furent ordonnez cinq Patriarches par tout l' Univers, desquels le Pape de Rome estoit le premier. Ceux cy s' aparioient en & au dedans de leurs Dioceses à luy, & faisoient, comme luy, porter la Croix devant eux, quand ils alloient par les ruës, & donnoient le Pallium à leurs Diocesains, de mesme façon que le Pape. Ceste puissance leur fut moderee par le Concil de Latran, tenu sous Innocence troisiesme, leur estant deffendu d' entrer en charges, qu' ils n' eussent avant tout œuvre fait profession de leur foy, & esté receus par le Pape, & que par mesme moyen ils n' eussent receu de luy le Pallium, remarque principale de sa Majesté. Quand tout cela avroit esté faict, permis à eux de faire porter la Croix devant eux, fors dans la ville de Rome, & en tous lieux où le Pape seroit present, ou son Legat à Latere. Comme aussi pourroient bailler le Pallium à leurs Evesques sufragants, apres avoir receu leur profession de foy. Le tout toutesfois comme Vicaires du saint Siege de Rome. Que toutes les appellations de leurs Archevesques & Evesques seroient relevees devant eux, mais à la charge qu' en cas que l' on appellast d' eux au saint Siege, il seroient tenus de deferer à l' appel. Par mesme Concil il fut ordonné que si les Chanoines exempts de la Jurisdiction de leurs Evesques se rendoient refractaires & contumax au service divin, leurs Archevesques les pourroient chastier par censures: Non en qualité de Metropolitains, ains comme Vicegerans du sainct siege. Estant par ces canons l' authorité des Patriarches & Metropolitains reduicte au petit pied. Il ne faut point trouver estrange si de là en avant les Papes se donnerent toute loy dessus les Evesques. Les choses passerent de façon, que l' on recevoit à Rome toutes les appellations de la Cour d' Eglise, & y failloit aller plaider nonobstant la distance des lieux: & si quelqu' un ne pouvoit obtenir en la France par les voyes ordinaires de droict, ce qu' il demandoit, il avoit recours à l' extraordinaire de Rome, où les Papes estans Juges absolus par dessus la loy en ordonnoient comme il leur plaisoit: voire quelquesfois sans ouyr les deux parties, donnoient leurs jugemens sur une requeste qui leur estoit presentee, ny n' estoit loisible d' impugner leurs sentences, sinon de tant & en tant qu' il plaisoit à leurs saintetez, il suffisoit qu' ils l' eussent ainsi voulu.

Le Clergé de France voyoit tout cela, mais de remede, point de nouvelles. Il ne luy restoit que la voix pour s' en plaindre: voix toutes fois qui ne pouvoit être ouye dans Rome, pour le long intervalle des lieux. Sous le regne du Roy Robert estoit Glaber Radulphus Religieux de Clugny, lequel au second livre de son histoire nous raconte, que Foulques Comte d' Anjou, ayant faict bastir une Eglise pres la ville de Tours, en l' honneur des Cherubins & Seraphins, il la voulut faire consacrer par l' Archevesque: Qui l' en refusa tout à plat, jusques à ce qu' il eust rendu aux Eglises les biens & deniers qu' il leur avoit mal tollus. Chose dont Foulques irrité, s' advisa de suivre le conseil ancien des mal contens de la France, & prendre la route de Rome où ayant fait plusieurs grands presens au Pape, il obtint de luy ce qu' il n' avoit peu de l' Archevesque, toutesfois par ce que le fragment de ceste histoire n' est imprimé, je trouve le passage si beau, que je ferois tort à l' autheur, si je ne l' enchassois tout au long dedans ce chapitre: & à la mienne volonté qu' il fust engravé dedans les ames des superieurs & souverains de nostre Eglise. Qui protinus misit (parlant du Pape) cum eodem Fulcone, unum ex illis, quos in beati Petri Apostolorum Principis Ecclesia, Cardinales vocant, nomine Petrum: Cui etiam præcepit, veluti Romani Pontificis authoritate assumpta; quidquid agendum Fulconi videbatur, ut intrepidè expleret. Quod utique audientes Galliarum Praesules praesumptionem sacrilegam cognoverunt, & caeca cupiditate processisse, dum videlicet unus rapiens, alter raptorem suscipiens, recens in Romana Curia, scisma creavissent. Universi etiam pariter detestantes, quoniam nimium indecens videbatur, ut hic qui Apostolicam regebat sedem, Apostolorum primitus & Canonum transgrederetur tenorem: Cum insuper multiplici sit antiquitus authoritate roboratum ut non quispiam Episcoporum, in alterius Diocesi, istud praesumat exercere, nisi *esule (Praesule), cuius id fuerit, permittente. Igitur die quadam mensis Maii congregata est innumerabilis populi multitudo, ad dedicationem prædictae Ecclesiae, ex quibus etiam plures, illuc Fulconis terror, ob suae elationis pompam, venire compulit: Episcopi tantum qui eius ditione premebantur, interfuere. Caepta igitur die constituta ex eiusmodi pompae dicatione, missarumque ex more solemnibus celebratis, postmodum quique ad sua rediere. Denique imminente ipsius diei hora nona cum flabris lenibus, serenum undique coelum consisteret, repente supervenit à plaga Australi vehementissimus turbo ipsam impellens Ecclesiam, ac replens eam turbido aere, diu multumque concutiens. Deinde vero solutis laquearibus, universæ Ecclesiae trabeis tegentes pignam templi eiusdem Occidentalem, in terram corruentibus, eversum ierunt. Quod cum multi per regionem factum comperissent, nulli venit in dubium, quin insolens præsumptionis audacia, irritum constituisset votum Simulque præsentibus ac futuris quibusve ne hinc simile agerent, evidens iudicium fuit. Licet namque Pontifex Romanae Ecclesiae, ob dignitatem Apostolicae sedis, caeteris in orbe constitutis, reverentior habeatur, non tamen ei licet transgredi in aliquo, canonici moderaminis tenorem. Sicut enim unusquisque Orthodoxae Ecclesiae Pontifex ac sponsus propriae sedis, uniformiter speciem gerit (Salutaoris) Salvatoris, ita nulli generaliter convenit quidquam in alterius patrare Diocesi Episcopi. Passage que nous ne sçautions assez solemniser. Il n' estoit point lors question de toutes les heresies que le malheur du temps nous a depuis apportees contre le S. Siege. Ny Wiclef, ny Hus, ny Luther, ny Calvin, n' estoient encores venus pour troubler le repos de nostre Eglise, toutesfois vous voyez comme ce sainct homme en parle avec toute franchise & liberté de sa conscience, portant neantmoins tout honneur & respect au S siege. Mesmes qu' il tourne à miracle quand par permission de Dieu il advint que tout le comble de ceste Eglise, vers la partie de l' Occident tomba par les horribles bouffees des vents: & moy je le tourne en image du malheur qui devoit advenir à nostre Eglise Occidentale, dont plusieurs nations se sont desunies, pour les grandes entreprises de la Cour de Rome, au prejudice des Roys & des Evesques.

Lors que Philippes premier de ce nom regnoit en France, il se presenta une question entre Yves & Geoffroy, tous deux pretendans devoir être Evesques de Chartres. De vous dire par quels moyens, ce me sont lettres clauses. Bien vous diray-je que Yves s' estant presenté devant Richer Archevesque de Sens, il refusa de le consacrer, estimant qu' en ce faisant, il fait tort à Geffroy. A ce refus, la voye ordinaire estoit d' avoir recours à un Concil Provincial, & là deduire ses moyens. Mais Yves pour abreger la matiere, voulut prendre un plus long chemin, qui fut celuy de Rome où sans ouyr Geoffroy on consacra Yves en ceste Evesché. Je ne vous recite que ce que j' ay appris de luy dans ses Epistres. Richer porta cela impatiemment. Au moyen dequoy le Pape Urbain s' en excuse à luy par lettres. Ce nonobstant Richer assembla un Concil Provincial dans Estampes, où il fit condamner tout ce qui s' estoit passé à Rome, comme prejudiciant aux droicts du Roy, & de sa Couronne. Yves en escrit à Urbain, & le prie vouloir soustenir sa querelle, se donnant tel jeu qu' il luy plaist dans sa lettre, pour favoriser sa cause: mais quant à moy, il me suffit que l' histoire soit telle, comme je recueille de luy: Voire que pour couvrir son fait il dit en quelque lieu que son election avoit esté ratifiee par le Roy. Voila comment il employa la grandeur extraordinaire de Rome, au prejudice de nos anciennes libertez. Et neantmoins depuis que par concordat ou autrement il fut asseuré de l' Evesché, il ne laissa pas de remonster aux Papes, les plaintes que la France faisoit encontre leurs entreprises. En sa 53. Epistre il escrit au Pape Paschal que le bruit de la France estoit, Sedem Apostolicam non subditorum quærere sanitatem, sed suam aut collateralium quaerere commoditatem. En la 63. au Pape Urbain s' excusant envers luy d' une charité qu' on luy avoit prestee. Nihil aliud intendi (fait-il) nisi propter crebras invectiones & murmurationes adversus Romanam Ecclesiam, quibus quotidie tinniunt aures meae. Passages qui nous rendent tres-asseurez combien peu plaisoient aux nostres les entreprises de la Cour de Rome, veu que Yves ne s' en peut taire, qui d' ailleurs estoit creature du Pape. Sainct Bernard qui estoit du temps du Roy Louys le jeune escrivant à Eugene Pape, le reprend tresaigrement de ce qu' il employoit plus de temps à ouyr les plaicts, qu' aux prieres, qu' à la doctrine de Dieu, qu' à l' edification & avancement de son Eglise: & que lors la ville de Rome estoit une butte, où tous les ambitieux, avaricieux, symoniaques, sacrileges, concubinaires, incestueux (ce sont tous les mots dont il use) descochoient leurs flesches pour obtenir, ou retenir les dignitez de l'  Eglise. Et par ce que les choses estoient arrivees à ce periode, que les Papes se dispensoient de faire toutes choses, qui leur venoient à gré, & que soudain qu' un rescript emané d' eux estoit accompagné de ces mots, De proprio motu, il ne falloit plus avoir recours ny à l' authorité de la Loy, ny de la raison, comme ce mouvement estant sorty de la part de celuy qui ne pouvoit errer, & qui par son seul vouloir pouvoit rendre licite & legal ce qui d' ailleurs eust semblé être illicite, le mesme sainct Bernard au troisiesme livre de la Consideration, s' attachant vertueusement à ce poinct cy, luy remonstre qu' il faut en tout le cours de noz actions considerer trois choses. L' une, ce qui est loisible, l' autre ce qui est seant, & le tiers, ce qui est expedient de faire: Disant qu' en la Philosophie Chrestienne il ne failloit rien reputer bien seant, sinon ce qui estoit loisible, ny expedient que ce qui estoit bien seant. Et toutesfois que combien que quelque chose nous fust loisible, si ne falloit-il tout soudain estimer qu' elle fut seante, ou expediente. Puis rapportant ces propositions à son subject, luy monstre combien il est mal convenable d' user de sa volonté pour la Loy, & souz ce pretexte qu' on ne pouvoit appeller de luy, user d' une puissance absoluë à la confusion de la Loy. Quoy faisant, c' estoit plus vouloir faire que Jesus Christ, sur l' exemple duquel il devoit dresser toutes les actions lors qu' il disoit qu' il n' estoit venu pour accomplir sa volonté en ce monde. Et neantmoins que ce n' estoit le moyen d' approcher en cecy du celeste: mais qu' il y avoit bien plus du terrestre, & brutal, de rapporter les actions non à un jugement, ains à un appetit sensuel, comme si l' on fut forbanny de l' usage de la raison. Adjoustant à tous ces discours, qu' il estoit indigne de luy, que tenant tout, il ne fust content de ce tout, mais taschoit encores de s' approprier un tas de petites & menues parcelles de ceste totalité. Et finalement se desbondant. Vide quàm verus sit sermo ille, omnia mihi licent, sed non omnia expediunt. Quid? si fortè nec licet. Ignosce mihi, non facilé adducor licitum consentire, quod tot illicita parturit. Tu ne denique tibi licitum censeas suis Ecclesias mutilare membris, confundere ordinem, perturbare terminos, quos posuerunt patres tui. Erras si ut summam, ita & solam institutam à Deo vestram Apostolicam sedem existimas, si hoc sentis dissentis ab eo, qui ait, non est potestas nisi à Deo: proinde quod sequitur, Qui potestati resistit, Dei ordinationi resistit: & si principaliter pro te facit, non tamen, singulariter. Denique idem ait, omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit, non ait sublimiori, tanquam in uno, non ait sublimiori, tanquam in uno, sed sublimioribus, tanquam in multis. Non ergo tantum tua potestas à Domino, sunt & mediocres. Qui monstre que ce grand, & sainct personnage, bien qu' il embrassast avec toute humilité l' authorité du S. Siege, si ne pouvoit-il trouver bonnes les entreprises que l' on faisoit en la ville de Rome sur les Evesques, & Ordinaires de la France. Prevoiant que tout ainsi qu' il advient au corps humain qu' un membre (quelque dignité qu' il ait sur les autres) prenant trop de nourriture, il ne le peut faire qu' à la diminution des autres, qui cause avec le temps la ruine, tant de celuy qui prend trop, que des autres qui n' ont assez: aussi qu' en l' Eglise de Dieu le chef se voulant accommoder de tant de choses pour en laisser peu aux autres membres, cela pourroit apporter à la longue la dissipation du corps general de l' Eglise. 

Or combien que les entreprises fussent telles, toutesfois le remede estoit mal-aisé. Et tout ce que l' on y pouvoit faire, estoit d' avoir recours seulement aux plainctes, comme vous recueillez de ce que j' ay maintenant discouru. Et encores d' un autre lieu du mesme autheur, au troisiesme livre, où il se plainct des appellations que l' on relevoit de France en Cour de Rome. Et que le remede qui avoit esté premierement introduict pour reformer les choses de mal en bien, on le tournoit tout au contraire, & que ce contrepoison s' estoit tourné en venin. Que la voye d' appel estoit lors ouverte à Rome pour couvrir un adulterin, un incestueux mariage, pour ne priver un Symoniaque de son Benefice: & que ceux qui y estoient appellez aimoient mieux perdre leur cause, que d' y aller, tant parce qu' ils estoient asseurez, que pour convier les hommes à trouver leurs recours à Rome, on favorisoit plus l' appellant, que l' appellé, comme aussi que les fraiz qu' il falloit faire en si long voyage, & autres choses de la suitte estoient tant insupportables, & la ressource, que l' on en faisoit sur la partie adverse, si petite, que l' on aimoit mieux du tout quitter la partie dés l' entree. Et fait sur cela un compte d' une histoire qui estoit advenuë dans Paris, de son temps, d' un homme de bonne maison, lequel estant sur le poinct d' espouser en face de saincte Eglise, tous les parens & amis assemblez, se presenta un quidam non cognu, qui appella à Rome de ce que l' on faisoit. Qui fut cause, & que le Prestre n' osa passer outre, & que l' appareil des nopces fut perdu. Chacun s' en retournant estonné en sa maison, soubz pretexte d' une appellation frivole, que l' on interjetta en Cour de Rome. Despendans lors par ce moyen les meilleures familles de la France de la discretion des meschans, qui se ioüoient de gayeté de cœur de telles appellations. Et outre les incommoditez que chacun sentoit particulierement en sa famille par ces voyes extraordinaires, toute la France en general en estoit infiniement affligee, pour l' espuisement qui se faisoit des deniers hors du Royaume, tant pour covrir les Benefices, que pour poursuyvre les causes d' appel, & d' obtenir dispenses contre le droict commun: aussi que les Papes s' estoient dispensez de faire passer par un mesme alambic la plus grande partie des questions, qui concernoient le temporel. Qui produisit une vermine de peuple, lequel abusant de l' authorité du sainct Siege, faisoit une banque de tromperie dedans la ville de Rome: D' autant mesmes qu' au milieu de ces involutions, & labyrinths d' affaires, ceux qui estoient autour des Papes commencerent de trouver certaines inventions de tirer argent du menu Clergé, soubz umbre des visitations qu' ils venoient faire en nostre Royaume. Alexandre III. escrivant à des Archidiacres leur mandoit qu' apres qu' ils avroient faict la cueillette du denier deu à sainct Pierre, ils se donnassent bien garde de riens exiger pour leur visitation, & de là se forma un abus tres-grand. Car s' il y avoit un Prelat particulier en la Cour des Papes qu' ils voulussent gratifier, ils le deleguoient pour aller visiter tous les Beneficiers d' un & deux Royaumes, luy faisans presens de tous les profits & emolumens qui en provenoient. Lequel passant par les Provinces, rafloit des pauvres Beneficiers tout ce qu' il vouloit pour son droict de visitation. Le mesme sainct Bernard en sa 290. Epistre, escrivant au Cardinal Jourdain, Evesque d' Hostie, legat du Pape, qui avoit passé en Allemaigne, France, & Normandie, jusques à Rouen, luy reproche qu' il avoit remply toutes ces Regions, non de l' Evangile, ains de sacrileges, & commis une infinité d' exactions pleines de vergongne & ordure. Ayant spolié les Eglises, & promeu plusieurs jeunes gars aux dignitez d' icelles: & que les pauvres Beneficiers alloient au devant de luy, comme font les villageois au devant des gensd'armes, pour se racheter à beaux deniers, & moyenner qu' il ne passast sur leurs marches. Mesmes qu' il extorquoit par personnes interposees, argent de ceux qu' il n' avoit peu visiter. Qui fut cause qu' apres le decés de sainct Bernard au Concil de Latran, tenu soubz Innocence III. fut faict article expres, pour y apporter quelque ordre, qui estoit neantmoins un desordre. Car il portoit que si le Benefice n' estoit suffisant, pour fournir aux fraiz du Legat Apostolic, que deux ou trois Beneficiers se peussent cotiser ensemblement, pour contribuer au defroy: Ainsi en font aujourd'huy les villageois, quand on leur baille quelque gendarme pour hoste. Cela fut cause de faire esclater les Poëtes de ce temps là, voire ceux qui estoient confinez dedans leurs cloüestres, & eslongnez de tout soupçon d' heresie. Helinan Religieux de Cisteaux, qui fut du temps de Louys le Jeune, en son hymne de la mort (que maistre Antoine Loisel mon singulier amy a voulu garentir de la mort) adressant sa parole à elle.

Va moy salver la grand Rome, 

Qui de ronger ades se nomme, 

Et fait aux Simoniaux voile. 

Et Hugues de Bersy soubz le regne de S. Louys, en sa Bible Guiot, registre de tous les vices de son siecle. 

Li Duc, & li Comte, & li Roy,

Se deuroient bien conseiller,

Grand consaux y avroient mestier.

Rome nous succe & nous transgloust, 

Rome traict, & destruict tout,

Dont sourdent tous li mauvais vices. 

Je vous laisse le demourant du chapitre. Suffise vous que tout ainsi que les courtisans de Rome se dispenserent en toute licence contre noz anciennes Libertez, aussi les nostres se donnerent toute liberté encontre ceste licence: & neantmoins les choses n' estoient lors arrivees en l' extremité du desordre, auquel depuis elles se desborderent. Chacun voyoit la maladie, chacun estoit d' advis qu' il y falloit remedier, mais d' y trouver le remede, il estoit presque impossible. D' autant qu' eux tous retenus de la crainte de leurs consciences, estimoient que le remede ne pouvoit être pris d' ailleurs que de celuy qui estoit le malade principal, ou source de la maladie. Toutesfois la necessité du temps nous enseigna la leçon telle que vous entendrez.

mercredi 14 juin 2023

3. 19. Continuation des calamités que produisit le siege tenu dans Avignon, & du grand schisme qui en provint.

Continuation des calamités que produisit le siege tenu dans Avignon, & du grand schisme qui en provint. 

(CHAPITR) CHAPITRE XIX.

Jamais conseil ne fut receu avec plus de faveur & applaudissement que celuy de Philippes le Bel, lors qu' il attira dans nostre France la Papauté: & jamais conseil ne despleut tant à Dieu, que celuy-là comme l' evenement le monstra. Ores que la Religion soit l' un des principaux instrumens par lequel toute Republique se contienne en son devoir, toutesfois c' est une impieté d' user de nostre Religion Chrestienne, comme d' un affaire d' Estat.

Clement V. venant establir sa demeure en France, lors qu' il fit son entree dans Lion, fut accueilly d' une infinité de Princes & grands Seigneurs. Les Roys de France, d' Angleterre, d' Arragon, Jean Duc de Bretaigne, s' y trouverent pour l' accueillir. Il est conduit par la ville d' un magnifique appareil & tout ainsi qu' Estienne Pape venant en France pour confirmer la Couronne Royale à Pepin, ce nouveau Roy pour authoriser ceste confirmation d' avantage envers le peuple, s' humilia de telle façon, qu' allant à pied, il conduisoit le cheval du Pape par la bride, lors qu' il entra dans Paris: Aussi à ceste entree du Pape Clement, les deux freres du Roy tenoient les resnes de son cheval des deux costez: toutesfois le malheur voulut qu' un pan de muraille tomba pendant qu' ils passoient, qui tua une infinité de peuple, mesme le Duc de Bretaigne, blessa les deux freres du Roy, fit tomber la Couronne du Pape, qui estoit dessus sa teste, où estoit une escarboucle de valeur inestimable, qui fut perduë. Les uns disent que ce fut au passer, les autres dedans l' Eglise. Mais soit l' un, ou l' autre, c' estoit un pronostic tres-certain des ruines, & calamitez que ceste nouvelle face d' affaires devoit apporter à nostre Eglise: mesmes qu' au long aller la Papauté perdroit la principale bague & joyau de son Estat par ce nouveau conseil: Je vous ay dit en l' autre chapitre, & suis tres-aise de le vous dire, que l' on ne veit plus de là en avant en ce Royaume, voire par toute l' Eglise generale, qu' une meslange & desbauche de toutes choses. Le Pape, & le Roy, fraternisans en conseils, se jettoient l' esteuf l' un à l' autre, au prejudice du Clergé. Le Pape accordoit levees des decimes au Roy sur le Clergé beaucoup plus à l' abandon que l' on n' avoit faict auparavant, soubz pretexte des voyages imaginaires d' outremer. Et le Roy en contr'eschange connivoit aux Graces expectatives, & provisions extraordinaires du Pape, sur les Benefices, ensemble aux exactions qu' il faisoit dessus tous les Beneficiers, pour entretenir son Estat. Ce nouveau changement advint vers l' an mil trois cens & six: & tout ainsi que tels remuemens de menage ne s' entrepreignent aisément que soubz la conduite de quelques hardis entrepreneurs: aussi ne peut-on denier que Clement V. ne fust un grand homme, & qui pendant sa Papauté en fit plusieurs braves demonstrations. Il fit prescher la Croisade contre quelques heretiques qui regnoient encores de son temps dans les montaignes de Piedmont, reliques des anciens Vaudois, & en extermina la race. Dés son entree (suivant les capitulations qui estoient entre eux deux) il donna planiere absolution au Roy Philippes, & leva à pur & à plain toutes les censures Ecclesiastiques de Boniface contre le Royaume, fit le procés aux Venitiens, qui s' estoient emparez de l' estat de Ferrare & les excommunia tous, les reduisant en ceste extremité, que François d' Andule leur Duc fut contraint de se prosterner à ses pieds pour luy venir demander mercy. Chose dont ce Pape ne fut satisfaict, mais (si quelques historiographes disent vray) il usa de luy en forme de marchepied quand il vouloit monter à cheval. Il celebra un magnifique Concil en la ville de Vienne, où se trouverent une infinité d' Evesques, Abbez, & Docteurs en Theologie, & y fut condamné l' ordre des Templiers, & la secte des Beguines, conclud un voyage d' outremer, pour la recousse de la terre saincte, & de là passa sur la reformation de l' Estat exterieur de l' Eglise: mesmes pour s' authoriser d' avantage, non seulement à l' endroict des vivans, mais de toute la posterité, il fit compiler le livre (que l' on appelle les Clementines) lequel il voulut être leu par toutes les fameuses Universitez, tout ainsi que les Decretales de Gregoire IX. & le Sexte de Boniface VIII. Mais si au bout de cela il vous plaist de considerer toutes ses actions, tout ainsi qu' il fut d' un grand entendement, aussi l' attacha-il aux extremitez, tantost de vertu, tantost de vice, selon qu' il en vouloit faire emploicte. Car la condamnation des Templiers ne s' est peu garentir, que plusieurs histoires anciennes ne l' imputent à une inimitié particuliere que Philippes le Bel avoit conceuë encontre eux, conjoincte à une avarice, pour s' enrichir d' une partie de leurs despouilles: & le voyage d' outremer, qui fust lors conclud, n' estoit qu' un faux pretexte mis en avant, pour tirer une decime sur le Clergé, mesmes que le traict practiqué contre le Duc de Venise (s' il est veritable) ne se peut bonnement excuser. Brief jamais l' Eglise de France n' avoit esté auparavant tant chargee d' exactions extraordinaires de la Cour de Rome, comme elle fut lors, pour subvenir aux opinions insuportables de ce Prelat. Leçon qui fut depuis fort bien suivie par tous ceux qui luy succederent dedans Avignon: Qui furent Jean XXII. Benoist XII. Innocent VI. Gregoire XI. Clement VI. & Benoist XIII. Et qui faict grandement à peser, c' est que pendant ceste desbauche extraordinaire, de laquelle les gens de bien ne se pouvoient taire par leurs escrits, le schisme se logea dans l' Eglise, sur lequel se planta l' heresie: Voyez, je vous prie, combien un premier inconvenient en atraine d' autres quant & soy: Louys Empereur d' Allemaigne, peut être conduict de devotion, peut être d' ambition, voulant reduire les affaires de l' Eglise en leur ancienne dignité, fit creer un Pape dans Rome, (durant le siege de Jean XII.) qui fut nommé Nicolas V. tant s' en faut que cela apportast remede, qu' au contraire il procura un nouveau desordre: parce qu' ils commencerent lors de ioüer à belles censures l' un contre l' autre: Mais en fin le champ de bataille, & la victoire demoura à Jean. Ce mesme malheur survint apres le decés de Gregoire XI. lequel d' un meilleur enclin desirant remettre l' Estat de l' Eglise en son premier train, quitta la ville d' Avignon, & ramena dedans Rome toute sa Cour, & ores qu' il semblast que son conseil luy eust aucunement reuscy, si est-ce que la racine de ceste calamité n' estant tout à faict amortie, elle commença apres sa mort de rejetter plus que devant. Car les Cardinaux au Conclave se trouvans particularisez en brigues, les François pour vouloir se maintenir en leur possession de je ne sçay combien d' ans depuis laquelle on n' avoit veu Pape que de la nation Françoise: au contraire les Italiens craignans de tomber au mesme accessoire qu' auparavant si on élisoit un François, jettoient toutes leurs opinions sur un qui fust de leur nation. En fin fut éleu Urbain VI. Italien, homme superbe le possible, & lequel pour avoir en peu de temps offensé tout l' Ordre, les Cardinaux abandonnerent, & procederent à nouvelle election d' un autre, qui fut Clement VI. lequel tint son siege en Avignon: De maniere que l' on vit lors d' ordinaire deux Papes en un mesme temps: l' un demourant dans la ville de Rome, qui estoit suivy de l' Allemaigne, & de l' Italie: l' autre en celle d' Avignon, duquel la France, l' Espaigne, l' Angleterre, & l' Escosse prindrent le party: & lors à beau ieu, beau retour, chacun ioüoit, non à qui mieux mieux, mais bien à pis faire: ayans diversement partissans qui s' employoient les uns en faveur de Clement, les autres pour Urbain: lesquels estans mis en la balance, ne valoient pas mieux l' un que l' autre. Le commencement de ce schisme advint (si je ne m' abuse) vers l' an mil trois cens septante six, & dura quarante ans entiers, au veu de tout le monde, sans qu' on y peut mettre remede bien à poinct. Urbain eut pour successeurs Boniface IX. Innocent VII. Gregoire XII. A Clement succeda Pierre de la Lune (tant rechanté par noz anciennes histoires) appellé Benoist XIII. Les Princes seculiers voyans ce desordre qui couroit à la honte, confusion, & desolation de toute la Chrestienté y veulent mettre la main. L' Empereur Sigismond, & le Roy Charles sixiesme s' entrevoyent à cest effect en la ville de Rheims. La reünion de l' Eglise est entre eux concluë: on depesche ambassadeurs vers le Pape Gregoire XII. & Benoist XIII. pour y apporter mesme devotion de leur part: & à ceste fin est choisie la ville de Pise pour y besongner. Les deux Papes font contenance d' y vouloir entendre: mais y apportent tant de remises, & longueurs, qu' il n' y eust celuy qui ne vit que c' estoient toutes hypocrisies, dont ils entretenoient ces deux Princes. Quoy voyans tous les Cardinaux, tant de l' un, que de l' autre costé, se trouverent en la ville de Pise, où ils tindrent un Concil, auquel furent les deux Papes destituez de leurs charges par defaux, & contumaces: & à l' instant mesmes fut éleu Alexandre V. Il sembloit que cela deust apporter quelque fin à tous ces troubles, toutesfois ce fut un rejetton de plus grande division, parce que nonobstant ce Concil les deux Papes anciens s' en voulurent faire croire comme devant: & neantmoins le dernier pensant être le vray Pape, prit mesme qualité que les autres, de façon qu' il y avoit lors trois Papes dedans nostre Eglise, Benoist XIII. Gregoire XII. & Alexandre V. auquel succeda Jean XXIII. Chacun d' eux r' envioit de sa reste. Car comme ainsi fust que leur grandeur despendist de l' authorité de leur consistoire, aussi creoient-ils à l' envy des Cardinaux par troupeaux. Et à la suitte de cecy, il falloit trouver une infinité d' inventions extraordinaires sur le pauvre Clergé, pour fournir au defroy de toutes ces grandeurs. Tous les Princes Chrestiens voyoient cela, nul n' y osoit bonnement toucher, parce que c' estoit le haut poinct: toutesfois nous autres François y apportasmes la premiere emplastre, par l' ordonnance de l' an mil quatre cens & six, dont j' ay parlé au chapitre precedent, & qui est un poinct infiniement remarquable, pour monstrer la grandeur des jugemens de Dieu: tout ainsi que ce fut en l' an 1306. que Clement V. se vint habituer en France, premiere interversion de l' Estat Ecclesiastic, aussi en l' an 1406. fut le premier restablissement. Dieu permit que cent ans entiers son navire fut agité des flots & vents, mais non toutesfois submergé.

lundi 29 mai 2023

2. 10. Comment, & vers quel temps l' ordre des douze Pairs de France fut institué,

Comment, & vers quel temps l' ordre des douze Pairs de France fut institué, pour lesquels on appelle le Parlement, Cour des Pairs, dont vient qu' on requiert leur presence aux sacres, couronnemens de nos Roys.

CHAPITRE X. 

Si la vray-semblance doit quelque fois tenir lieu de verité, és anciennetez où les livres nous defaillent, il y a grande apparence d' estimer, que sous le Roy Hugues Capet, ceste police des douze Pairs eust pris son commencement, lors que tous les Ducs & Comtes avoient commué en fiefs perpetuels, les dignitez qu' ils tenoient auparavant sous le bon plaisir de nos Roys. Toutesfois en ceste opinion je me sens infiniement combatu d' une objection à laquelle il semble de prime-face n' y avoir aucune responce: Parce qu' entre les Pairs Laiz, nous y mettons pour sixiesme, le Comte de Champagne: Et neantmoins c' est une chose tres-certaine, que ny sous Hugues Capet, ny sous le Roy Robert son fils, ny bien avant sous le regne de Henry I. nous ne recognoissions ces Comtes de Champagne, tels que les ans porterent depuis, pour faire part de ce grand College. Thibault le vieil auquel commence le tige de ceste race, gendre de Heribert Comte de Vermandois, estoit seulement Comte de Blois, Tours, & Chartres: Ny luy, ny Eude premier son fils ne dilaterent ailleurs leurs limites. Vray que Eude second, se fit nommer Comte de Meaux & de Troyes, sous le regne du Roy Robert par la mort d' Estienne fils de Heribert qui tenoit le dessus de Germain sur luy, & est luy qui commença de prendre pied en Brye & Champagne, & pour ceste cause est appellé par Sigebert le Croniqueur, Odo Campaniensis.

Cestui eut pour fils Thibault deuxiesme, lequel pour les inimitiez qu' il exerçoit encontre le Roy Henry premier, se mit sous la protection d' un autre Henry Empereur d' Alemagne, qui l' honora du tiltre de Palatin de l' Empire. (Ainsi appelloient les Empereurs ceux qui estoient leurs Conseillers ordinaires.) Qualité qui ne tomba depuis de la famille des Comtes de Champagne, en tous leurs tiltres & enseignemens: laquelle toutesfois repugnoit à celle des Pairs de France, qui sont les premiers Conseillers de nostre Couronne: Voire qu' entre le Roy Louys le Gros, & le mesme Thibault, vous trouverez une guerre continuelle, & encores y en eut plusieurs autres apres leur decés, tellement que vous ne pouvez presque cotter temps auquel les Comtes de Champagne peussent être mis en ce rang de Pairs. Tant s' en faut que nous les y puissions agreger sous le temps de Hugues Capet. Et neantmoins nous tenons tous de main en main par une ancienne caballe qu' il y a eu de tout temps & ancienneté en ceste France douze Pairs, six Ecclesiastics & six Laiz. Tradition non seulement authentique, ains sacrosaincte, contre laquelle de vouloir faire le sçavant, c' est une vraye ignorance. J' adjousteray, que si ceste police est veritable, je vous supplie dites moy d' où vient qu' entre tant de grands Seigneurs qui lors estoient, l' on en tria quatre aux pays de deça, les Ducs de Bourgongne & de Normandie, les Comtes de Flandres & Champagne, & que de là, faisant un grand sault jusques aux extremitez du Royaume, on y adjousta le Duc d' Aquitaine, & le Comte de Thoulouse, laissant en arriere plusieurs Comtes qui estoient entre-deux, non moins grands terriens que les autres: Dont vient encores qu' entre tant de Prelats de France, qui portent tiltres d' Archevesques, & les aucuns de Primats, on en ait seulement choisi six, dont il n' y en ait qu' un Archevesque: mesmes qu' on les ait seulement pris des Provinces de Picardie, Bourgongne & Champagne? Car si tous les Archevesques & Evesques avant que d' entrer en leurs charges doivent la foy & homage à nos Roys à cause de leur Couronne, pourquoy n' en a l' on apparié quelques-uns à ces six autres, ou pourquoy avons nous borné ce grand & souverain fief de France, seulement de trois Provinces de la part des Ecclesiastics? Je le vous diray au moins mal qu' il me sera possible, & peut-être que ces deux dernieres objections, non seulement ne destruiront l' opinion que j' apporte de Hugues Capet, mais au contraire en tout & par tout la confirmeront, non pas pour vous dire que cest ordre des douze Pairs eust esté par luy jecté en moule, mais à mon jugement c' est luy qui fit les premiers fondements de ceste grande architecture. Chose que je ne vous puis descouvrir sans vous representer comme sur un petit tableau, les troubles, partialitez, & divisions qui advindrent en ceste France depuis la mort de Louys le Begue, qui fut en l' an 878. jusques au couronnement de Hugues Capet.

Louys le Begue mourant, delaissa sa femme enceinte d' un posthume qui fut appellé Charles le Simple, auquel par son testament il ordonna pour tuteur Eude fils de Robert Comte d' Angers. Les Normands affligeoient lors par diverses courses nostre France, dont ils s' estoient trop long temps apprivoisez à nos despens. Il falloit un Roy guerrier pour leur faire teste. Une Royne-Mere, Princesse estrangere n' estoit suffisante pour ce faire. 

Veu que noz plus grands Capitaines ne s' y trouvoient que trop empeschez. C' estoit un pretexte fort beau, pour supplanter un petit Prince de ses droicts. Louys & Carloman ses freres bastards se trouvent propres à cét effect, & se font couronner Roys de France. Mourans ils laissent un autre Louys fils de Carloman pour leur successeur, qui mourut quelque temps apres sans hoirs procedez de son corps. Tout cest entreregne (ainsi le veux-je appeller) dura sept ou huict ans pour le plus. Grande pitié, & digne d' être icy ramentue. Ceste grande famille de Charlemaigne, qui avoit faict trembler l' Europe, estoit lors aboutie en deux Charles, l' un surnommé le Gras, l' autre le Simple. Dieu veut que Charles le Gras deuiéne (devienne) mal ordonné de son cerveau. De façon qu' en un mesme temps ces deux Princes eurent deux curateurs: l' un pour la foiblesse de son sens, Arnoul Bastard son nepueu, l' autre pour la foiblesse de ses ans, Eude. Voire qu' en cestuy-cy noz ancestres remarquerent encores une imbecillité de sens, estant faict majeur, par le surnom qu' ils luy baillerent du Simple. Or ces deux curateurs, violans le droict de leurs charges se feirent proclamer Roys, celuy là de la Germanie, & cestuy de nostre France, vray que pour y apporter quelque masque, ce fut par l' election tant de leur Clergé que Noblesse. Je laisse ce qui est de l' Histoire de la Germanie, pour m' arrester à celle de France. 

Charles le Simple cependant arrivé au douziesme an de son aage, Herué (Hervé) Archevesque de Rheims qui ne couvoit pas moins d' ambition dedans sa poictrine, que Eude, sacre & couronne ce jeune Prince, & tout d' une main se faict confanonnier de ses armes. Vous pouvez juger quelles guerres civiles apporta lors ce contraste de deux Roys en un mesme Royaume. Eude va de vie à trespas, & avant que de mourir il adjure son frere Robert Comte & Gouverneur de Paris, & tous les autres grands Seigneurs de la France, de recognoistre Charles le Simple pour leur Roy: Aquoy ils acquiescerent, & sembloit que par ce moyen la France fut reduitte en son ancien repos. Le malheur du temps ne le voulut permettre. Le Roy avoit peu voir en son bas aage quatre Roys esbransler sa Couronne, d' avantage il se voyoit depourveu de tout Prince de son sang qui le secondast, au contraire il estoit assiegé de plusieurs Seigneurs accoustumez pendant le regne d' Eude de ne le recognoistre. Tout cela mis en consideration luy devoit servir de bride, pour se contenir dans les bornes de son devoir, mais son aage de dixhuict à dix neuf ans y resistoit: Joinct le peu de conseil dont il accompaigna toutes les actions. Flodoart qui vivoit de ce temps là, duquel l' use en tout ce discours, comme d' un fanal pour me servir de conduitte dans les obscuritez de ceste Histoire, nous raconte, que soudain que ce jeune Prince pensa être au dessus du vent, il embrassa esperduement l' amitié d' un jeune Gentil-homme nommé Aganon, vilipendant tous les grands Seigneurs, chose qui les indigna de telle façon qu' ils se banderent encontre luy dans Soissons, le reduisant en tel desespoir, qu' il fut contrainct avecques son favory de se re retirer chez l' Archevesque de Rheims aux despens duquel il vesquit l' espace de sept mois entiers. Comme la Majesté d' un Roy ne se peut oublier tout à coup, ains apres un premier choc de fortune, ne laisse de se ramentevoir à ses subjects, aussi advint-il le semblable à Charles. Mais luy opiniastre en son malheur continua ceste mal fondee bien-vueillance, mesmes fut si mal advisé de s' aheurter à la famille de Robert, ostant une Abbaye à Rotilde belle mere de Hugues le Grand pour en gratifier Aganon: Hugues fils de Robert se transporte expressement dans Laon par devers le Roy, pour en tirer quelque raison: mais voyant qu' il luy prestoit sourde aureille, il delibera d' obtenir par la voye des armes, ce qu' il n' avoit peu par justice. Maladie qui prit son cours dans la France l' espace de soixante dix ans, je veux dire depuis l' an 919. jusques en l' an 987. que Hugues Capet fut couronné Roy.

Charles le Simple estoit assisté de la Justice de sa cause (par ce que le subject qui prend les armes contre son Prince n' est jamais excusé envers Dieu) mais il estoit sans experience, sans conseil, sans aucun Prince de son sang. Le plus grand support qu' il avoit, estoit de l' Archevesque de Rheims. La partie est aussi mal faicte, quand un Prestre endosse le harnois, pour combattre un Capitaine, comme si un capitaine se revestoit d' une chasuble pour contrefaire le Prestre. Au contraire la faction de Robert estoit tres-forte & tres-puissante: car elle n' estoit point fondee sur une volonté esvolee du commun peuple, lequel on peut dire être un monstre, qui pour avoir trop de testes, est sans teste. Moins encores faisoit-elle estat d' un secours estranger qu' il faut fuyr comme un escueil, lors d' une guerre civile: par ce que ce Prince estranger faisant semblant de favoriser le party pour lequel il vient, n' a autre but que de demourer maistre du tapis par la ruyne des deux. Robert avoit esté faict Comte & Lieutenant general de Paris par le Roy Eude son frere, il estoit pere de Hugues que depuis la posterité surnomma le Grand, beaupere de Raoul Duc de Bourgongne, & de Heribert qui iouïssoit des villes de S. Quentin, Peronne, & autres forteresses des environs, & en outre de Meaux & Troyes. D' avantage ils attirerent à leur cordelle Thibault le Vieil Comte de Chartres, & de Blois, brave guerrier, dont j' ay parlé cy dessus, qui se fist gendre de Heribert. Il leur falloit encores un Roy au moyen dequoy Robert en prent le tiltre comme par un droict successif d' Eude son frere. Vray que pour y apporter plus de fueille, on y proceda par election: & apres son decez fut aussi éleu Roy de France Raoul de Bourgongne son gendre. Coustume qui s' insinua, non seulement pour ses Roys extraordinaires, mais qui plus est pour ceux qui estoient les vrays & legitimes, pour Louys d' Outremer, Lothaire son arrierefils. Qui a causé une heresie à quelques uns de penser que tous noz Roys fussent anciennement electifs. Je ne me suis icy proposé de vous estaler par le menu tous les accidents qui advindrent lors. Je vous diray seulement que depuis ce temps là vous ne voyez qu' un chaos, meslange & confusion de toutes affaires dans la France, tantost tous ces Princes uniz ensemble, tantost divisez selon les mescontentemens qu' ils avoient les uns des autres.

Et neantmoins, ainsi que je recueille de Flodoart, dont je faits grand fonds, l' air general de tous ces troubles fut tel. Hugues, depuis surnommé le Grand, devint chef de part, faiseur & defaiseur des Roys selon les occasions: (tout ainsi qu' autres fois Charles Martel) entre ses partizans. Heribert & Thibault beaupere & gendre à face ouverte donnerent les coups orbes: celuy là ayant fait deux fois Charles le Simple son prisonnier, lequel en fin il fit mourir en prison: Et cestuy, Louys d' Outremer son fils, qu' il eut en sa garde un an entier dedans Laon, vray que c' estoit par les menees de Hugues le Grand. Les Duc de Normandie & Comte de Flandres estoient arbitres de la querelle, tantost d' un party, tantost d' autre, selon que la commodité de leurs affaires les y convioit. Quant au Duc d' Aquitaine & Comte de Languedoc, (depuis appellé Comte de Thoulouze) ils servoient de fois à autres de retraicte à nos Roys, en cas de malheureux succez: le theatre où se joüiot la tragedie, c' estoit la Picardie, Bourgongne, Champaigne. La demeure de Hugues, dans Paris, dont il estoit Comte, celle des Roys dans Laon, Rheims, & Compieigne: mais sur tout, les chefs tant d' un que d' autre party affectionnoient la ville de Laon, comme un fort boulevert pour se maintenir contre toutes les advenuës. Au regard des Duchez & Comtez, encores que les Roys pretendissent en pouvoir dispofer, vacquation d' iceux advenant par mort, si est-ce qu' on ne les croyoit, sinon de tant qu' ils estoient assistez de la force: ils eurent en fin un Hugues lequel, ayant perdu tous ses corrivaux (hormis Thibault qui le seconda en toutes ses entreprises) s' estoit fait Controleur general de leurs actions: Heribert estant decedé, ses enfans occirent un Raoul que Louys d' Outremer avoit envoyé exprez pour remettre entre ses mains les villes & terres dont leur pere estoit mort vestu: Le mesme Roy voulant r'entrer dans la Normandie par la mort de Guillaume Duc qui n' avoit laissé qu' un bastard, en fut empesché par Hugues, qui eut un trop puissant adversaire pres de soy, si ceste reünion eust sorty effect. Et neantmoins il se fit donner puis apres le Duché de Bourgongne par le Roy, & sous ce tiltre, luy & ses enfans en jouyrent. Le pretexte estoit par devers nos Roys, la force par devers luy: & à peu dire ils avoient le nom & tiltre de Roys sans effect, cestuy l' effect sans le nom: toutesfois il fit en fin la foy & hommage au Roy Lothaire du Duché general de la France, & apres luy Hugues Capet son fils à Louys dernier Roy de la race de Martels, estans au lieu de Comtes de Paris, appellez Ducs de la France, qui n' estoit pas une qualité grandement eslongnee de celle de Roy: jusques à ce qu' en fin apres plusieurs & diverses disputes, Lothaire regnant, Charles son frere par une ambiton sotte & precipitee se fit vassal de l' Empereur Othon second, qui erigea en Duché, la Lorraine, & l' en investit, luy faisant don d' un pays qu' il ne pouvoit bonnement garder. Ce qui aliena tant Charles, du cœur des François, qu' apres la mort de Louys son nepueu, il fut aisé à Hugues Capet de se faire couronner Roy par le commun vœu & suffrage des Prelats & Seigneurs de la France: Car mesmes Charles froid & lent luy donna le loisir de reprendre haleine quatre ans entiers, apres qu' il fut monté à ce haut degré. Et toutesfois Charles s' estant depuis mis en armes eut deux heureux succez contre luy : car il le vainquir premierement en bataille rangee, & en apres le chassa de la ville de Laon, en laquelle il deliberoit d' establir sa demeure, tout ainsi que ses devanciers: mais par les menees de Hugues Capet, il fut trahy par l' Evesque, lequel le meit avecq' sa femme entre les mains de son ennemy. Qui fut l' accomplissement de son malheur: d' autant que deslors il fut envoyé prisonnier en la ville d' Orleans, où luy & sa femme paracheverent leurs jours.

Par ce dernier chef d' œuvre, vous pouvez recognoistre qu' il y eut moins de vaillance & plus de prudence en Hugues, pour laquelle aussi il emporta à mon jugement le surnom de Capet. Mon opinion doncques est, que luy se voulant rendre paisible de l' Estat, suivit toutes les mesmes traces qui luy avoient esté enseignees par son pere: Aussi que quand il y eust voulu proceder autrement, la Noblesse ne l' eust permis: Et comme ainsi fust que Eude, Robert, & Raoul, Roys adoptez & non naturels, fussent venus à la Couronne par election, voire que ceste mesme procedure eust esté tenuë en Louys d' Outremer, Lothaire, & l' autre Louys, aussi luy convint-il faire le semblable, & par une grande sagesse qui luy faisoit perpetuelle compagnie, il choisit, & les Prelats & les Princes qui avoient eu la meilleure part en la querelle, c' est à sçavoir entre tous les Prelats de la France, six qui estoient des Provinces où l' on avoit joüé des mains: dont il feit le chef, l' Archevesque de Rheims, chef non seulement pour sa qualité, mais aussi que d' ancienneté il consacroit les Roys: au dessous duquel il meit pour second, l' Evesque de Laon, pour l' obligation qu' il avoit en luy, & ainsi des autres selon le plus ou le moins de respect, qu' il leur portoit. Comme aussi entre les Princes & Seigneurs Laiz, il choisit ceux qui avoient esté principalement employez pour l' un & l' autre party: Les Ducs de Bourgongne, Normandie & Guienne, les Comtes de Flandre, & Languedoc: & par special le Duc de Bourgongne, qui fut le Doyen de tous ces Seigneurs: non que ce Duché fust de plus grande recommandation que les autres, ains par ce qu' Othon son frere en estoit Duc, & par consequent meritoit lieu de primauté. Avec lesquels il adjousta Thibaut Comte de Chartres, Blois & Tours, qui n' estoit si grand terrien, mais par ce qu' il avoit esté l' un des premiers & plus obstinez entremetteurs, à la conduitte des troubles: 

Et sa posterité ayant acquis tant par droict successif, que de bien seance, les pays de Champaigne & de Brie, l' on meit puis apres au rang des autres, les Comtes de Champaigne. Voila ce qu' il me semble du premier establissement de nos douze pairs.

Or tout ainsi que ceux-cy tindrent les premiers lieux lors que Hugues Capet fut esleu Roy, aussi ne fay-je aucune doute qu' aux Parlemens & Assemblees generales esquelles on vuidoit toutes causes, tant d' Estat, que de Justice, ils y tinsent les premiers rangs: Et comme on est bien aise de n' oublier les noms des ancienes dignitez, ores que la forma en soit perdue, aussi remeit-on lors l' ancienne dignité de Patrice ou Pairrie en avant, qui estoit tant respectee premierement par les Empereurs, & en apres par nos Roys de la premiere, & seconde lignee. De là vint, que s' il y avoit quelque question entre le Roy & eux pour leurs Pairries & teneures feodales, ou entr' eux mesmes, qu' ils ne decidassent par les armes, ils en remettoient la decision au Conseil general d' eux tous: Et d' autant que d' ordinaire cela se vuidoit en un parlement, on l' appella Cour des Pairs: & à l' exemple de cecy, les Ducs & Comtes voulurent aussi (comme j' ay dict) avoir leurs Pairs en leurs Conseils, Eschiquiers & Grands jours, & au dessous d' eux les Barons voulurent faire le semblable: comme naturellement les petits se rendent Singes des grands. Je trouve dans les Memoriaux de nostre Chambre des Comptes unes procedures qui furent faites l' an 1224. entre la Comtesse de Flandres & le sire de Nesles qui merite d' être icy transcripte, encores que le langage ne soit si vieux, comme estoit celuy de ce temps là. Sur un different qui estoit en Parlement entre Jeanne Comtesse de Flandres & Jean de Nestes: la Comtesse comparant au jour proposé, disoit qu' elle n' avoit pas esté suffisamment semonce par deux Chevaliers, fut jugé qu' elle avoit esté suffisamment semonce: Elle demanda depuis le renvoy de sa cause par devant ses Pairs, qui estoient en Flandres. Jean de Nesles disoit qu' elle avoit failly de droict par ses Pairs, dont il avoit appellé ladicte Comtesse, où il estoit prest de la convaincre de defaut de droict, fut jugé par le Roy, que Jean de Nesles ne retourneroit en Flandres. Lors comparurent le Chancelier, le Bouteiller, le Chambrier, & le Connestable qui sont Officiers de l' hostel du Roy. Les Pairs soustenoient qu' ils ne devoient assister au jugement des Pairs de France: soustenans lesdits Officiers le contraire. Par Arrest fut dict que lesdicts Officiers y assisteroient & jugeroient. Ancienneté, dont vous pouvez recueillir que dés pieça l' ordre & police des Pairs estoit lors instituee tant au chef que membres de la Couronne. Au demourant si ce placard est veritable, il semble que lors le College des Pairs pretendoit qu' à luy seul appartenoit la cognoissance de ses confreres, veu qu' il n' y vouloit admettre les quatre premieres dignitez de la France, & mesmement le Chancelier que depuis nous avons recogneu pour chef general de la Justice. Et neantmoins ce different fut jugé par le Parlement: D' autant que ce n' estoit pas la raison que le College des Pairs eust esté juge en sa propre cause. Depuis on n' a point faict de doute que le corps des Pairs & du Parlement n' estoit qu' un.

Voila quant à la Cour des Pairs, je viens maintenant aux Sacres & Couronnemens de noz Roys, où l' on desire la presence des Pairs. Et combien que cela semble avoir pris son premier traict, de l' élection de Hugues Capet, si ne se continua-il d' un tel fil, que l' autre: Parce que depuis son couronnement jusques à la venuë de Philippes second, dit le Conquerant, on ne trouve point que ces Pairs ayent faict profession d' assister aux Sacres, quelque chose que l' on s' imagine du sacre de Louys le Jeune son pere. Et à vray dire c' est une histoire où il y a autant de tenebres qu' en pas une des nostres. Pour l' esclaircissement de laquelle faut noter que tant & si longuement que les Troubles durerent entre les deux familles, on proceda par élection au couronnement de noz Roys, ainsi que je vous ay cy-dessus touché. Ceste mesme procedure fut practiquee en Hugues Capet, nouveau Roy.

Mais luy Prince tres-advisé, cognoissant que de remettre à la mercy d' une élection, la Couronne nouvellement transferee en sa famille, c' estoit chose de perilleuse consequence, rechercha tous les moyens qu' il peut pour en suprimer l' usage: Et ne trouvant expedient plus prompt que d' agreger avecq' soy Robert son fils, il le fit sacrer & Couronner Roy dés son vivant. Coustume qui fut depuis observee en quatre ou cinq generations successives de noz Roys: Parce que le mesme Robert en fit autant à Henry premier, son fils: & luy à Philippes premier. Lequel n' ayant voulu faire le semblable à l' endroict de Louys le Gros, ce jeune Prince se trouva aucunement empesché apres la mort du Roy son pere. D' autant que l' Archevesque de Rheims, & quelques Prelats & Barons voulurent s' opposer à sa reception. Chose dont Yves Evesque de Chartres adverty, prevint leur dessein par un sage conseil, qui fut de le faire promptement sacrer Roy dedans la ville d' Orleans. Et comme apres coup, ils s' en plaignissent, ce Prelat plein d' entendement, & homme d' Estat, fit une Apologie, qui est la septantiesme entre ses Epistres, par laquelle il monstre qu' il luy avoit esté loisible de ce faire, & que les Sacres de noz Roys n' estoient non plus affectez à l' Eglise de Rheims, qu' aux autres Cathedrales ou Metropolitaines du Royaume. Joinct qu' outre la plume de cest Evesque, Louys le Gros estoit un rude ioueur, auquel il ne se failloit pas aisément heurter. Et neantmoins luy s' estant faict sage, par soy-mesmes, & à ses propres despens, il se donna bien garde de faire la faute qu' avoit faict son pere. Parce que quelques ans avant que de mourir, il fit sacrer Roy, Louys le Jeune son fils. Ce que pareillement fit Louys envers Philippes second, dir Auguste. Ces sages resignations admises dés le vivant des peres, firent oublier les elections qui estoient nees dedans les Troubles de la France. De maniere que vous ne voyez en tous ces Sacres & couronnemens être faicte mention des Pairs, horsmis en celuy de Philippes Auguste, où l' on remarque que Henry le jeune Roy d' Angleterre s' y trouva comme Pair & vassal de France. Mais c' estoit une honneste submission qu' il faisoit au Roy, pour monstrer qu' il ne se pretendoit souverain des seigneuries qu' il possedoit dedans le Royaume. Bien veux-je croire (& n' est en cecy vaine ma creance) que tout ainsi que ce Roy Philippes second eust tant qu' il regna la fortune en pouppe, pour laquelle il fut surnommé tantost Philippes le Conquerant, tantost Philippes Auguste, comme s' il eust esté un autre Empereur Auguste entre nous, aussi voulut-il magnifier sa Cour de ce beau tiltre de Pair. Pour le moins le voyez vous dés & depuis son regne plus en usage que devant. Guillaume de Nangy nous raconte que vers l' an 1259. en paix faisant entre S. Louys, petit fils d' Auguste, & Henry Roy d' Angleterre, il fut accordé que la Normandie, Poictou, Anjou, Maine, & Touraine demeureroient aux François, & la Gascongne, Lymosin & Perigord aux Anglois, à la charge que le Roy d' Angleterre recognoistroit les tenir de noz Roys, en foy & hommage, & s' appelleroit Duc d' Aquitaine & Pair de France. Et neantmoins repassez en quatre ou cinq lignees subsequutives: En Louys huict & neufiesme, Philippes troisiesme, Philippes quatriesme dit le Bel, & en ses trois enfans, vous ne voyez les Sacres de noz Roys être honorez de ceste parade de Pairs. Parquoy je dirois volontiers, s' il m' estoit permis, que lors qu' ils commencerent de n' être, ils commencerent de renaistre, c' est à sçavoir, apres que tous les anciens Duchez & Comtez furent reüniz à la Couronne, fors & excepté celuy de Flandres. Car voyans noz Roys leur Royaume n' être plus eschantillonné: ils voulurent representer par image ces anciennes Pairries: vray qu' avecq' un discours grandement eslongné: Car au lieu qu' autresfois on avoit erigé les grandes Provinces en Royaumes, pour lotir un enfant de France, & luy mort sans enfans on les reduisoit en Duchez & Pairries, nous erigeames depuis en Duchez & Pairries les simples Baronnies: & lors on ne douta de tirer en ceremonie, aux Sacres de noz Roys, ce qui avoit esté faict par necessité à l' advenement de Hugues Capet à la Couronne. De maniere que les Prelats demourerent en leur ancienne prerogative de Pairs & les nouveaux Pairs Laiz representerent les anciens, comme estant ceste representation sans danger.