dimanche 13 août 2023

9. 39. Troisiesme aage de ceux qui ont mis leurs plumes sur l' explication du Droict Romain.

Troisiesme aage de ceux qui ont mis leurs plumes sur l' explication du Droict Romain.

CHAPITRE XXXIX.

Ce Chapitre est dedié au troisiesme aage du restablissement du Droict de Rome, mais premier que d' y entrer, je feray une briefve reveuë de quelques anciens Docteurs de nostre France, qui selon la vieille guise & liuree des Italiens, se meirent comme eux sur les rangs. Car combien que Guillaume Durant Provençal eust esté le premier qui se fust, contre les deffenses de Justinian, lasché toute bride dans son Speculum, si ne fut-il de telle façon suivy par les nostres, comme par les Italiens qui le renvierent sur luy. Nostre Concil Nationnal de Tours nous en avoit fermé la porte. Et neantmoins quelques esprits curieux s' en dispenserent à la longue. Uns Petrus à Bella Pertica, & Ioannes de Blavasco Bourguignons, Iacobus de Ravano Lorrain, Petrus Iacobi de Montpellier, & Gulielmus de Cuneo, voulurent estre de la partie, entre lesquels je voy ce dernier avoir esté grandement honoré de la brigade Italienne. Et eurent ceux-cy pour corrivaux dedans nostre France plusieurs doctes hommes en ce sujet, tant és Cours souveraines, que subalternes, uns Jean Fabri Seneschal de la Roche-foucaut en Angoulmois, Stephanus Aufrerij President au Parlement de Tholose, Jean Gallus Advocat du Roy au Parlement de Paris, Guido Papae Conseiller en celuy de Dauphiné, Masuerius Advocat en la Seneschaussee de Bourbonnois, que j' appellerois volontiers nostre Masurius Sabinus. Avecques lesquels j' adjousteray le docte Gulielmus Benedicti, Conseiller au Parlement de Tholose sous le Roy Louys douziesme: mais comme une plume metive. Car combien qu' il ait enrichy ses œuvres de plusieurs belles anciennetez, si est-ce que son malheur voulut que ce fut d' un stile mousse & grossier; & le semblable vous diray-je d' uns Boërius President au Parlement de Bourdeaux, de Chassannee President en celuy de Digeon, & de nostre Rebuffy, personnages de grande & singuliere doctrine au fait du Droict, comme tesmoignent leurs œuvres, mais qui ne se peurent bonnement garentir de la barbarie ancienne, encores qu' ils fussent du temps du Roy François I. mesme que l' un d' eux ait veu le regne de François II.

Le siecle de l' an mil cinq cens (dedans lequel toutesfois vesquirent Felin, Jason, Dece, Socin le jeune, Italiens, tous tachez & infectez de cette ancienne lourdise) nous apporta une nouvelle estude de Loix, qui fut de faire un mariage de l' Estude du Droict avecques les lettres Humaines, par un langage Latin net & poly, & trouve trois premiers entrepreneurs de ce nouveau mesnage, Guillaume Budé François enfant de Paris, André Alciat Italien Milannois, Uldaric Zaze Alleman né en la ville de Constance.

De ces trois le premier qui ouvrit le pas fut Budé (lors Secretaire du Roy, & depuis Conseiller & Maistre des Requestes ordinaire de son Hostel) en ses Annotations sur les Pandectes qu' il dedia en l' annee mil cinq cens huict, soubs le regne du Roy Louys douziesme du nom, à Messire Jean de Gannay Chancelier de France. Et non seulement ouvrit le pas au beau Latin parsemé de belles fleurs d' histoires & sentences; mais aussi sur le commencement de son œuvre se desborda en invectives contre la barbarie des anciens Docteurs de Droict. Cestuy fut non long temps apres suivy par Alciat. Je dis nommément suivy; car la premiere dedicace de ses œuvres est des trois derniers livres du Code, qui fut par luy faite, est de l' annee mil cinq cens treize, & celle des autres sont toutes des annees subsequentes. Et neantmoins les choses ne luy succederent pas grandement à propos entre les siens: car je ne voy point que les Italiens qui le survesquirent, ayent esté grandement soucieux de se rendre, comme luy, Humanistes. Il me souvient que m' estant acheminé de la ville de Tholose au pays d' Italie, pour y parachever mes Estudes de Droict, j' oüys trois ou quatre de ses leçons dedans la ville de Pavie. De là m' estant transporté en la ville de Boulongne, où lisoit Marianus Socinus, nepueu de Bartholomaeus, tous les Escoliers Italiens faisoient beaucoup plus de compte de cestuy que de l' autre. Voire que ceux qui plaidoient, pour s' asseurer de leurs causes, recherchoient plus le Socin. Pour cette seule consideration (disoient ils) que jamais il n' avoit perdu le temps en l' estude des lettres Humaines, comme Alciat. Il n' en prit pas ainsi à nostre Budé dedans nostre France: d' autant qu' une infinité de bons esprits se meirent sous son regiment, tant en nos Universitez de Droict, que és Cours souveraines, & autres Cours inferieures. Dedans la ville de Tholose uns Corras & du Ferrier, Forcatel, qui de son nom François fit un Forcatulus Latin, dedans Valence un Aemilius *Ferretus, dedans Cahors un Govean, lequel, ores que non François, si est-ce qu' il y commença ses Estudes, & acheva: dedans Grenoble, & dedans Orleans uns Jean Robert, & Guillaume Fournier, dedans Bourges, Baron, Duaren, & autres que je particularizeray cy-apres, & specialement le grand Cujas. Uns Gregoire Tholosan au Pontamousson, & Godefroy Parisien en la ville de Heidelbert. Je vous mets ces deux-cy sur les derniers rangs, non que je les estime moindres, mais parce qu' en leurs escrits semble estre la closture de cette nouvelle Jurisprudence. En Gregoire par son Syntagma Iuris, auquel il a si bien lié le Droict avecques l' Humanité, qu' il est mal-aisé d' y rien adjouster ou diminuer: Et quant à nostre Godefroy, il a cueilly des jardins de tous nos nouveaux Docteurs Humanistes, les plus belles fleurs dont il fait une maniere de Glosses sur tout le Droict, tout ainsi qu' avoit faict Accurse des anciens Glossateurs. Et tel Advocat plaidant au barreau contrefaict par fois le sçavant, qui ne reluit que de la plume de Godefroy sans le nommer: Mais premier que de me fermer en ce discours des Docteurs Regens de Droict, je vous veux faire part d' une chose que j' ay observee. La premiere & plus ancienne Université de Loix sous le pays coustumier est celle d' Orleans, & la derniere est celle de Bourges. Et l' une & l' autre se sont diversement renduës fort admirables en leurs professeurs de Droict. La ville d' Orleans a eu dedans nostre siecle neuf Docteurs Regens, qui de leurs Escoles furent appellez aux Cours souveraines; Minut & Truchon: celuy-là premier President au Parlement de Tholose, cestuy-cy au Parlement de Grenoble. Feu (qui dedans ses œuvres s' appelle Ignaeus) mourut second President au Parlement de Rouen. Pyrrhus Anglebermaeus Senateur de Milan, Ruzé l' Estoille, Saulsier, du Bourg, Conseillers au Parlement de Paris, Mainier en celuy de Bruxelles soubs l' Empereur Charles V. Tous ces grands personnages quitterent à l' Université d' Orleans la Theorique de Droict, pour s' attacher à la pratique és Cours souveraines: qui ne luy fut pas un petit honneur. Mais pour cela Bourges ne luy ceda en rien, car elle eut du temps de nos bisayeux un Probus qui escrivit sur la Regale, & dans nostre siecle sept grands personnages qui ont fait reluire la lecture du Droict Civil chez elle, Alciat, Baron, Duaren, Balduin, Hotoman, le Comte, & entr'eux tous le grand Cujas.

Quelques uns y adjoustent Donneau & Ragueau; mais non de telle estoffe que les autres. Tous lesquels suivirent avec grand honneur la piste de nostre Budé. Que s' il vous plaist repasser sur les Cours souveraines, & autres Jurisdictions de la France, je vous en feray un sommaire recueil, non de tous; ains de ceux qui se sont representez en ma memoire, & encores les vous estaleray-je, non selon la grandeur de leurs dignitez; ains de l' ancienneté de leurs escrits, Guillaume Budé Maistre des Requestes ordinaire du Roy, Aimarius Rivalius, Conseiller au Parlement de Grenoble, François Conan pareillement Maistre des Requestes, André Tiraqueau Conseiller, Charles de Moulin Advocat, Gille le Maistre premier President, Nicolas du Val (qui se dit en Latin Valla) Barnabé Brisson President, René Chopin, Pierre Pithou. Ces six derniers resseans au Parlement de Paris, Corras Conseiller au Parlement de Tholose, auparavant Docteur Regent, Messire Pierre du Faur (dit Petrus Faber) premier President; Ferronius Conseiller au Parlement de Bourdeaux, l' Anglaeus en celuy de Bretagne. Tous lesquels se voüerent à l' illustration du Droict Civil, en voulant illustrer le nostre: Et combien que je ne trouve en quelques uns telle polisseure de langage, que paravanture on pourroit desirer; toutesfois ils se voulurent tous seurer de la barbarie de nos vieux Docteurs. Et à peu dire le vray sejour de cette nouvelle Jurisprudence est la France: car je ne voy point qu' és autres nations ils l' honorent de la façon que faisons. Qui me fait encore adjouster à ce que dessus, ceux qui aux Cours subalternes ont fait monstre de leurs esprits en ce sujet, Louys le Charond, dit Carondas, Lieutenant de la ville de Clairmont en Beauvoisis, Argentré Lieutenant general au Siege Presidial de Rennes, Airaut Lieutenant criminel en celuy d' Angers, Coquille Advocat au Siege Presidial de S. Pierre le Moustier: Car encores que le premier ait fait preuve de ses Estudes de Droict, tant en Latin que François, & les trois autres tant seulement en François, si se sont-ils rendus admirables par leurs escrits.

Conclusion, repassant sur les trois chambrées de ceux qui ont escrit sur le Droict; En la premiere je fais grand estat d' Accurse entre les Glossateurs, en la seconde de Bartole Italien, & entre les nostres de Jean Fabre, auquel je baille pour compagnon Charles du Moulin: & nommément Estienne Fabre & du Moulin les vrais Jurisconsultes de nostre France: Et entre ceux de la troisiesme, qu' il me plaist de nommer Humanistes, je donne le premier lieu à nostre Cujas, qui n' eut selon mon jugement, n' a, & n' aura paravanture jamais son pareil. Et au milieu de ces derniers, je n' en voy aucuns qui ayent escrit en langage plus elegant que Govean, & Duaren, au peu que l' un & l' autre nous ont laissé de leurs ouvrages, & de ces deux je donne le premier lieu à Govean.

9. 38. Du nouvel ordre de Pratique judiciaire que nos ancestres enterent sur le Droict Civil des Romains.

Du nouvel ordre de Pratique judiciaire que nos ancestres enterent sur le Droict Civil des Romains.

CHAPITRE XXXVIII.

Le Droict Civil des Romains s' estant de la façon que je vous ay deduit, venu habituer dans la France, en vertu duquel les Universitez de Loix y furent basties, on fut contrainct d' avoir des Docteurs Regens, pour l' enseigner, qui introduisirent une nouvelle police de licenciez en Droict, (dont sous paroles couvertes nous avons quelque image dedans les Ordonnances de Justinian,) sur lesquels nous entasmes le College des Advocats, pepiniere des sieges Presidiaux, Lieutenans generaux criminels, & particuliers des Provinces, Advocats & Procureurs du Roy, Conseillers des Cours souveraines, Maistres des Requestes, Presidens, voire des Chanceliers mesmes. Et au lieu que auparavant les gens d' espee jugeoient, la longue robbe entra en jeu pour s' en faire croire, & prevaloir en ses jugemens de ce Droict: car à bien dire c' est à elle à laquelle les Universitez de Loix ont leur principale obligation. De là est venu que nul n' est receu au serment d' Advocat, ny d' Officiers de Judicatures és sieges Royaux, qu' il n' ait ses lettres de Licence; & non contens de ce degré, advenant que quelqu'un ait esté pourveu d' un Estat de Conseiller en Cour souveraine, apres avoir informé d' office sur sa vie & mœurs à la requeste du Procureur general, on l' interroge non seulement sur les Ordonnances Royaux, & Droict ordinaire de la France, ains sur celuy de Rome à l' ouverture du Code, en luy baillant quelque quinzaine de delay pour estudier la loy qui s' est casuellement presentee, auquel cas se trouvant capable, il est receu, & fait le serment à ce requis & accoustumé: autrement il est renvoyé aux estudes jusques à certain temps. Reigle que l' on observe d' abondant en toutes Cours souveraines à l' endroict de tous les Juges, dont les appellations ressortissent nuëment pardevant elles. Et neantmoins la verité est, que ny les Parlemens, ny leurs Juges inferieurs ne sont obligez de suivre ce Droict par leurs jugemens, sinon de tant & entant qu' ils le pensent se conformer au sens commun de la raison. Ce que Balde Docteur Italien a recogneu franchement. De ce mesme fonds est venu que les Advocats ayans pris leurs nourritures aux escoles de Loix, lors qu' ils en sortent, & entrent aux barreaux pour plaider, ils deffendent leurs causes par les authoritez des Empereurs & Jurisconsultes, & en leurs defaux ont recours à ceux qui les commenterent, ne demeurans jamais sans parreins, pour la diversité d' opinions qui se trouve des uns aux autres. De maniere que familiarisans de ceste façon avecques le Droict ancien de Rome, il fut fort aisé de nous transformer en luy, comme pareillement luy en nous. Et qu' ayons non seulement emprunté, ains transplanté en nostre France plusieurs reigles & propositions de luy, tant pour la direction & conduite des procedures judiciaires que decision de nos causes. Il nous a servy de leçon, & nos Juges par longs laps de temps, l' ont fait passer en forme de loy Françoise. Non (comme j' ay dit) pour estre sujets à l' Empire, ains à ce qu' il estoit bon, juste, & raisonnable dedans l' Empire. Il n' est pas que par long usage nous ne l' ayons faict passer par forme de Coustume en unes & autres Provinces, aux unes plus, aux autres moins. Lisez la Coustume de Berry, vous n' y trouverez presque autre chose que le Droict transcript, & quelque peu diversifié. Et en ce cas les Juges sont abstraints & necessitez de juger, sur peine de nullité. Chose certes infiniement esmerveillable, que lors que ce Droict fut redigé par l' Ordonnance de l' Empereur Justinian, vous ne le trouvez avoir esté en grande observance entre ses sujets: Et neantmoins apres avoir esté sinon perdu, pour le moins égaré par plusieurs centaines d' ans, l' ancienne Majesté Imperiale de Rome s' estant tournee en fumee, & n' en restant plus que la memoire du nom, toutesfois les peuples non sujets à une chose qui n' estoit plus, l' ayent non seulement embrassee, ains en ayent esté embrassez depuis deux ou trois cens ans en ça: Et depuis que cette invention s' est habituee chez nous, il seroit impossible de dire combien elle a produit de gens, non de l' espee, ains de la plume. Sous le regne du Roy François premier de ce nom, un Villanovanus fit un Commentaire sur Ptolomee, dedans lequel il disoit qu' en cette France il y avoit plus de gens de robbe longue, qu' en toute l' Allemagne, l' Italie, & l' Espagne: & croy certes qu' il disoit vray. Chacun alleché par le gain & honneur qui provient de cest estude, s' y achemine fort aisément. Et encores y a-il grande apparence qu' elle y prendra plus longue & favorable traite: car ayant banny la barbarie qui se trouvoit en l' exercice d' iceluy, & meslé l' elegance du stile, & les bonnes lettres avec ce Droict; je ne fais aucune doute qu' estant revestu de cette belle robbe, ce ne nous soit un bel appas, pour en continuer l' estude. Il me souvient que le Lucian de nostre temps, Rabelais, disoit en quelque endroit de ses œuvres, que ce Droict estoit une belle robbe bordee de fanges, entendant par ce mot de fanges les glosses qui sont aux environs de textes: Et quant à moy je pense plus veritablement parler, quand voyant le fruit qui en vient; je la diray estre une robbe d' argent, brodee d' or. Singulierement en ce temps icy, auquel je voy tant de beaux esprits l' avoir enrichy. Et cestuy est le troisiesme aage de son restablissement dont je vous veux gouverner par le Chapitre suivant.