lundi 14 août 2023

10. 14. Autres, tant cruautez que amourettes, imputees à Brunehaud sur sa vieillesse.

Autres, tant cruautez que amourettes, imputees à Brunehaud sur sa vieillesse.

CHAPITRE XIV.

On adjouste à tout ce que dessus que cette Princesse fit tuer Brafile Patrice, de sens froid, & non pour autre cause, que pour s' accommoder de ses biens par forme de confiscation. En passant plus outre on dit, que Didier Evesque de Vienne, Prelat de saincte conversation, apres avoir esté envoyé en exil par elle, & depuis revoqué; toutesfois elle donna ordre qu' il fust furieusement lapidé apres son retour. Au moyen dequoy apres sa mort, comme Martyr, on le colloqua au Catalogue des Saincts. Et depuis ces detestables cruautez, on saute sur ses nouvelles amours.

Grande pitié certes! que cette Dame, qui pendant ses Prime-vere, Esté, & Automne, avoit mené une vie devote, ou bien hypocrisé une longue devotion, eust dedans son Hyver logé une paillardise chez soy, s' estant donné pour mignon de couche Protade Gentil-homme Romain, qu' elle avança aux honneurs, voire le fit pourvoir de la Mairie du Palais, apres la mort du grand Capitaine Bertoulde. Protade dis-je vrayment industrieux, mais qui se rendoit infiniment odieux pour deux vices: L' un en inventant plusieurs nouvelles daces, par le moyen desquelles faisant contenance de favoriser les affaires du Roy son Maistre, il s' enrichissoit grandement de la despoüille du pauvre peuple: L' autre, que s' estant faict grand & puissant, par la faveur de la Royne, il vilipendoit, & faisoit litiere de la Noblesse Bourguignonne. Vices qui luy causerent sa mort à la maniere qu' entendrez. Theodoric par un nouveau dessein, ou bien desir de s' agrandir contre son frere, s' estant armé, & Protade par une flatterie de Cour, inclinant à cette opinion, contre l' advis general des autres Seigneurs, il fut par eux advisé qu' il valoit beaucoup mieux amortir ce feu par la mort d' un seul homme, que d' exposer les vies de tant de gens de bien au hazard d' une bataille. Quoy faisant c' estoit en plein champ joüer, comme sur une table à un coup de dé, la grandeur dee (sic) l' un & l' autre freres. Suivant cette resolution plusieurs gens d' armes & soldats se presentent devant la tente du Roy, dedans laquelle Protade joüoit aux dames, en bonne deliberation de le tüer. Chose dont le Roy estonné commanda tout aussi tost à Unselen l' un des premiers Seigneurs de Bourgongne, de leur faire inhibitions & deffences de sa part de passer outre, sur peine de la hard. Mais luy qui estoit de la partie, leur dit qu' il avoit charge du Roy de leur commander de mettre Protade à mort. Aussi tost dit, aussi tost fait & executé. Mort qui depuis luy fut cher venduë; car par sentence renduë, à la poursuite de Brunehaud, comme l' on dit, il fut rendu impuissant de ses mains, & pieds, & tous & un chacun ses biens declarez acquis & confisquez au Roy: Et Volfe qui l' avoit secondé en cette entreprise condamné à mort, laissant à celuy là qui avoit plus forfait une miserable & penible vie, pour porter une plus longue penitence de sa forfaicture; & à l' autre une plus courte par sa mort. En tout cecy il n' y a rien de cruauté: car ce furent deux punitions exemplaires qu' on prenoit de deux Seigneurs pour leurs demerites. Deslors comme j' ay dit au chapitre precedant, se rompit l' armee, & depuis ne fut propos d' aucune guerre entre les deux freres, jusques au temps par moy cy-dessus touché. Qui monstre (je diray cecy en passant, joinct ce que j' ay deduit cy-dessus) que quand depuis ils combattirent, il n' estoit plus question de la fable du fils de jardinier. Pareillement je ne voy dedans les histoires mesdisantes, nouvelles amours estre entrees au cœur de cette Princesse. Mais faut noter qu' elle tolera que Theodoric son fils se plongea toute sa jeunesse dedans la paillardise; ayant eu quatre enfans bastards, Sigebert, Childebert, Corbe, & Meroüee, de quatre diverses concubines, tant le change luy estoit agreable. Il y a plus: car du depuis le Roy par un taisible remords de sa conscience, ayant espousé l' Infante Hermemberge, fille de Berrich Roy d' Espagne, Brunehaud ne pouvant endurer une corrivale de sa grandeur par un nouveau mariage, besongna de telle façon par charmes & sorcelleries, qu' elle empescha la cohabitation maritale de luy avecques sa femme: Au moyen dequoy il la renvoya vers son pere dedans l' an de la benediction nuptiale: qui estoit un grand preparatif de guerres, si le pere n' eust esté prevenu de mort. Trompetez les meschancetez de Brunehaud tout ainsi qu' il vous plaira, quant à moy je pense cette-cy estre l' outrepasse des autres. Car Theodoric retourna sur ses premiers arrhemens de folie, perdant, & ame, & corps, & reputation tout ensemble envers tout le monde. Cela estoit veu & consideré d' un chacun, & specialement par le bon pere Colombain, qui dedans sa vie solitaire nourrissoit une singuliere liberté d' esprit. C' est pourquoy il se transporta deux fois devers eux, & d' une admirable liberté, leur remonstra que le Roy perdant son ame de cette façon, perdroit par un mesme moyen son Royaume. Et combien que ces sainctes remonstrances se deussent tourner en edification; toutesfois Brunehaud endurcie en son peché, les revoquant en injures, ne cessa de là en avant, jusques à ce que ce sainct homme eust esté tout à fait banny & exterminé du Royaume de Bourgongne. Mais parce que cette histoire est d' une plus longue haleine, & qu' en voulant accuser cette Dame du tort que contre Dieu & raison elle pourchassa à ce grand S. homme, j' entens tout d' une main l' excuser de plusieurs autres crimes que on luy impropere. Je remettray la decision de ce differant à l' autre chapitre que je ne veux attribuer à ma plume; ains à celle de Fredegaire, pour avoir pris de luy le trente-sixiesme chapitre de son livre, & rendu François, tant pour l' estoffe de la bonne vie de Colombain sainct homme, que pour la consequence que j' en veux tirer en faveur de Brunehaud.

10. 13. l' on impute à Brunehaud, que pour se vanger elle fit entendre à Theodoric, que Theodebert estoit fils d' un jardinier

Sur ce que l' on impute à Brunehaud, que pour se vanger elle fit entendre à Theodoric, que Theodebert estoit fils d' un jardinier: Qui fut le seminaire des divisions des deux freres.

CHAPITRE XIII.

Les deux Historiographes mesdisans nous ont servy de ce placard; a fin que ce leur fust une fueille pour authoriser leur mensonge du different d' entre Brunehaud & Theodebert. Et neantmoins ce fait estant de la façon qu' il estoit posé, semble porter son dementir quant & soy. A la verité si soudain apres avoir receu l' injure Brunehaud se fust armee d' une vangeance, il y avroit sujet de le croire: car nul ne sçait combien douce est la vangeance que celuy qui a receu l' injure. Mais d' avoir si longuement patienté, comme nous tesmoignent Fredegaire & Aimoïn, sans s' en estre voulu ressentir, cela est bon pour le persuader à des Moines, ausquels la patience est enjointe par le vœu de leur obeïssance: mais non à ceux qui vivent au milieu, & de la Cour des Roys, & moins encore aux Roys & grands Seigneurs, quand ils pensent avoir esté offensez. De maniere que tant s' en faut que cela contredise à mon opinion, qu' au contraire cela me fait estimer que c' est un conte fait à plaisir comme le premier. Davantage je voy les Historiographes varier en cet endroit: car l' Abbé Rheginon dit que Brunehaud pour faire prendre les armes à Theodoric, luy fit entendre que Theodebert estoit enfant illegitime du Roy Childebert, & les deux autres, qu' il n' estoit son frere. Deux opinions grandement contraires; & toutesfois l' une & l' autre sans jugement. Parce qu' entant que touche la premiere il est certain, que sous la premiere lignee, les bastards enfans de Roy, n' avoient pas moins de part au gasteau que les legitimes. Tesmoin Theodoric fils aisné & bastard du Roy Clovis, qui fut pour son partage loty du Royaume d' Austrasie, qu' il transmit à deux generations successives des siens. Et quant à la seconde opinion, encore y avoit-il moins d' apparence en sens commun, de vouloir faire accroire qu' un Childebert Roy estimé tres-advisé entre les siens, eust voulu advoüer un enfant de jardinier pour sien: Luy (dis-je) auquel & la nature, & la loy en avoit donné un autre. Comme aussi ne falloit-il que sous ce faux pretexte, qui estoit sans pretexte, l' ayeule fust instigatrice de nouveaux troubles: Parce qu' ils se semoient lors fort aisément d' eux mesmes entre les enfans de nos Roys: ce qui provenoit de l' egalité de leurs partages. Estant adoncques beaucoup plus aisé aux freres de vouloir enjamber les uns sur les autres, que si le Royaume fust tombé entre les mains de l' aisné, & les puisnez eussent esté assortis d' apannages, comme depuis on a usé sous la troisiesme lignee. Tant y a que sous la premiere, sans autres instigateurs, que de leurs ambitions particulieres, on voit les enfans de Clovis se malmener l' un l' autre: & pareillement ceux de Clotaire premier avoir fait le semblable, apres le decez du Roy Charibert leur frere: Et à peu dire l' histoire de Gregoire de Tours est pleine des doleances, que les Roys faisoient, les uns aux autres, des injustes enjambemens qu' ils pretendoient estre faits sur leurs marches. Et cela mesme advint puis apres entre Theodoric & Theodebert freres, non que la Royne Brunehaud en fust promotrice; ainsi que quelques Docteurs contemplatifs font entendre, ny que Theodoric se mist le premier aux champs contre son frere: mais bien Theodebert contre luy, ainsi que je verifieray cy-apres en son lieu. Mais pour n' enjamber sur les temps, & par ce moyen entrer en une confusion de discours je reprendray mon histoire selon la suite des ans cottee par les deux Historiographes mesdisans. Seulement vous diray-je icy que depuis l' an six cens deux, jusques en l' an six cens seize les deux freres vesquirent en paix, sans faire demonstration exterieure de maltalent l' un contre l' autre, horsmis l' an six cens dix que Protade Maire du Palais mit en la teste du Roy Theodoric son Maistre, de prendre les armes contre le Roy Theodebert son frere. Qui ne fut qu' une levee de bouclier: car aussi tost qu' il eust esté mis à mort par la Noblesse Bourguignonne; aussi tost fut l' armee rompuë, s' en retournant chacun à sa chacune: Et depuis nulle mention de guerres entre les deux freres jusques en l' an 616. ainsi qu' entendrez plus amplement par le chapitre prochain.