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lundi 22 mai 2023

CHAPITRE XIIII (XIV). De ce que noz Autheurs rapportent l' origine des François aux Troyens.

De ce que noz Autheurs rapportent l' origine des François aux Troyens

CHAPITRE XIIII (XIV). 

Tout ainsi que maintenant la plus part des nations florissantes veulent tirer leur grandeur du sang des Troyens, aussi courut-il quelquefois une autre commune opinion, par laquelle plusieurs contrees estimoient ne tenir leur ancienne noblesse, que des reliques des Grecs, lors que Hercule & ses compaignons, comme Chevaliers errans, voulurent voyager tout ce monde. Ainsi rapportoit à luy le Gaulois quelques Roys de la Gaule, disant que Hercule poursuivant Gerion aux Espaignes, & passant par ce pays, eut cognoissance de la fille d' un Roy Gaulois, en laquelle il engendra une grande suitte de Roys, qui depuis gouvernerent ceste grande Monarchie: Semblablement les Germains luy faisoient annuels sacrifices, comme ayant par sa veuë embelly la plus grand part de leur pays. Et les Indiens aussi faisoient grande solennité de la commemoration de luy. Et mesmes au voyage d' Alexandre le Grand, disoient qu' apres la venuë d' Hercule & Bacchus, Alexandre estoit le tiers fils de Jupiter qui avoit pris terre en leur pays. Au demeurant quant aux Troyens c' est vrayement grand merveille que chasque nation presque d' un commun consentement s' estime fort honoree de tirer son ancien estoc de la destruction de Troyes. En ceste maniere appellent les Romains pour leur premier autheur, un Ænee: les François, un Francion: les Turcs, Turcus: ceux de la grand' Bretaigne, Brutus: & les premiers habitateurs de la mer Adriatique se renommoient d' un Anthenor. Comme si de là feust sortie une pepiniere de Chevaliers, qui eust donné commencement à toutes autres contrees, & que par grande providence divine eust esté causee la ruïne d' un pays, pour estre l' illustration de cent autres. Quant à moy, je n' ose ny bonnement contrevenir à ceste opinion, ny semblablement y consentir librement: toutesfois il me semble que de disputer de la vieille origine des nations, c' est chose fort chatouilleuse: par ce qu' elles ont esté de leur premier advenement si petites, que les vieux Autheurs n' estoient soucieux d' employer le temps à la deduction d' icelles : tellement que petit à petit la memoire s' en est du tout e* ou convertie en belles fables & frivoles. Laquelle faute nous voyons semblablement advenir à ceux, qui se peinent en vain de nous representer par quelque superstition & rapport des noms, les fondateurs de chaque ville. Non que je vueille soustenir, que par fois ils ne se puissent bien dire: mais c' est lors qu' un Prince ou grand Seigneur s' est de propos deliberé delecté à les diviser ou bastir par une magnificence singuliere: ainsi qu' une Constantinople par Constantin: & une Alexandrie en Egypte, par Alexandre le Grand. Mais aussi combien y a-il de villes, lesquelles par progrez de temps, soit pour la temperie de l' air, soit pour la commodité des navigations & trafiques, ou que les Princes s' y delectassent, sont arrivees en tel degré de grandeur, qu' elles en ont supplanté plusieurs autres? Desquelles toutesfois qui se voudroit informer, qui avroit jetté la premiere pierre, se trouveroit aussi empesché comme tous noz Annalistes, qui n' ont recours qu' aux Troyens. Et tout ainsi que des villes, aussi je veux dire des nations, les aucunes être fortuites, pour le moins telles que les premiers habitateurs en sont totalement incogneuz, comme le succés des choses l' a voulu, les autres avoir pris leurs noms par raison, & telle que la trop esloignee antiquité nous en a faict perdre la cognoissance. Ny plus ny moins que nous voyons la Gaule, qui anciennement avoit esté dicte par les Romains Cisalpine, avoir esté depuis appellée Lombardie, pour la grande flotte des Lombards, qui par l' advertissement de Narses, desborderent en ceste coste: nostre Gaule, avoir esté nommee France, pour la multitude des François qui y vindrent de la Germanie: & les Sequanois tout de la mesme occasion, Bourguignons. Qui sont usurpations de Royaumes de l' un à l' autre, dont la memoire a penetré jusques à nous: mais de passer outre, & venir à ceste vieille antiquité, qui est desia toute effacee, comme de parler de la primitive origine des Germains, François, Lombards, Anglois, ou autres tels peuples de la Germanie, desquels mesmement le nom ne feut de gueres cogueu, que sur le definement de l' Empire: je croy qu' il est autant aisé, comme de trouver autheur certain & approuvé, qui nous en baille bon & asseuré tesmoignage. Et croy à la verité que ce que nous nous renommons de l' ancien estoc des Troyens, soit venu pour autant que nous voulons faire des nations comme des familles, esquelles l' on fonde le principal degré de noblesse sur l' ancienneté des maisons. Aussi les Historiographes, voulans donner faveur aux pays, desquels ils entreprenoient le narré, se proposerent extraire leur origine d' une des plus anciennes Histoires, dont les fables Grecques font mention. En quoy toutesfois ils ont tres-mal jugé: d' autant que ce n' est pas grand honneur d' attribuer son premier être à un vaincu Troyen, & eust esté de meilleure grace le prendre d' un victorieux Gregeois, qui par un naufrage au retour de sa conqueste eust esté transporté en une autre region, comme nous voyons que sur ce théme Homere prit occasion de nous bastir un grand poëme. Mais je demanderois volontiers si Troye ne fut jamais saccagee, ainsi que voulut soustenir l' ancien Dion de Pruse en son livre intitulé de Troye non destruite ny prise, vers quel sainct adresserons nous de ce costé là noz voeuz?

CHAPITRE XIIII (XIV). De ce que noz Autheurs rapportent l' origine des François aux Troyens.

samedi 3 juin 2023

3. 6. Des libertez de l' Eglise Gallicane devant & sous la premiere lignee de nos Roys.

Des libertez de l' Eglise Gallicane devant & sous la premiere lignee de nos Roys. 

CHAPITRE VI. 

Jamais dignité ne monta à telle grandeur que la Papauté, & jamais dignité ne fut tant combatuë en ce monde, comme celle-là, non par armes materielles, ains par les spirituelles, par les opinions d' uns & autres: les aucuns luy donnans (ainsi que quelques-uns estiment) plus qu' il ne luy appartenoit, ores qu' il luy en appartint beaucoup, & les autres beaucoup moins. Je dy expressemment combatuë par uns & autres: parce que ce n' est pas petite question de sçavoir lequel des deux lui a plus nuit, ou celui qui noury en cour de Rome par flateries courtizanes luy a voulu trop donner, ou l' autre qui habitué és parties Septentrionales, luy en a moins accordé. Car encores que le premier faisant contenance de soustenir la grandeur de son maistre apportast en faveur de luy, une infinité de propositions prejudiciables tant aux Roys, Princes, & Potentats, qu' aux Patriarches, Archevesques, & Evesques, si est-ce que le temps nous a enseigné qu' il ressembloit en cecy au Lierre, lequel embrassant estroitement une paroy, semble la soustenir pour quelque temps aux yeux de ceux qui la regardent, toutesfois petit à petit la mine interieurement: aussi le semblable est-il avenu au fait present. Car combien que pour quelque temps ces propositions ayent porté coup à l' avantage du Pape, & desavantage de tous autres Princes, toutesfois nous avons cogneu puis apres qu' elles couvoient sous elles, sinon la ruine, pour le moins quelque diminution de sa dignité. Et ont esté cause qu' au long aller plusieurs peuples se sont voulu soustraire de son obeïssance. Tellement que celuy qui luy en a voulu trop bailler, l' a mais au hazard de tout perdre, au grand scandale de l' Eglise, dommage de la Chestienté, & desolation de tous les Estats Politics. De ma part ne m' estant icy proposé de juger des coups, je me contenteray de reciter comme toutes choses se sont passees en cest endroit, laissant au jugement des plus sages, & clair-voyans, si elles se devoient en ceste façon escouler.

Il ne faut faire nulle doute que les Papes n' ayent tousjours eu le premier Siege de l' Eglise Chrestienne, & pour tels recogneuz de toute l' ancienneté. Ils furent pour tels recogneuz, toutesfois avec ceste honneste modification, qu' il n' estoit en leur puissance de terrasser les autres Evesques. Mesmes encores que pour le jourd'huy nous appellions le Siege de Rome, Siege Apostolic (mot que nous n' approprions à nul autre) si est-ce que comme j' ay dit ailleurs, tous les Sieges du commencement ausquels les Apostres, ou leurs Disciples avoient presidé, estoient nommez Apostolics. Et depuis ce mot fut specialement adapté par succession de temps seulement aux Sieges de Rome, Alexandrie, Antioche, & Hierusalem, comme nous recueilions des Histoires Ecclesiastiques de Socrate, Sozomene, & Theodoric, jusques à ce que les trois dernieres villes estans tombees sous la puissance des Sarrazins, ausquelles ne restoit plus, si ainsi je l' ose dire, qu' un tiltre imaginaire d' Eveschez, il n' y a aujourd'huy Eglise entre nous qui porte ce tiltre de sainct Siege Apostolic, fors celuy de Rome.

Au demourant ne laissoient les autres Evesques & Pasteurs d' estimer que chacun d' eux dans leurs dioceses estoit de mesme puissance & authorité sur leurs brebis, comme tous les Evesques Apostolics dedans leurs confins. C' est la cause pour laquelle, combien que sainct Cyprian Evesque d' Affrique recogneust avec tout honneur & respect, Cornelian Evesque de Rome, superieur de toute l' Eglise, & qu' à ceste occasion luy & quarante un Evesques l' eussent supplié par lettres de trouver bon que l' on admist à la communion de l' Eglise ceux qui pour la crainte des tourmens s' en estoient distraits, mais estoient revenus à penitence: & qu' en autre endroict escrivant au mesme Pape, il confesse que la Chaire de S. Pierre est l' Eglise principale, dont estoit issuë l' unité sacerdotale. Toutesfois en la mesme Epistre il se plainct que Felicissime heretique Affricain, s' estoit venu justifier à Rome, au prejudice des Evesques d' Affrique, dont il estoit justiciable, & par lesquels il avoit esté excommunié. Luy mesmes escrivant encores à Cornelian Evesque de Rome, & le priant de recevoir quelqu' un à sa communion, il adjouste tout suivamment: Je veux dire, fait-il, à l' unité de l' Eglise Catholique. 

Et en un autre lieu à Jubaïan. Car Dieu, dit-il, authorisant sainct Pierre, sur lequel il edifia son Eglise, & dont il voulut que l' Eglise universelle prit sa source, luy donna ceste puissance, que tout ce qui seroit par luy lié sur la terre, seroit aussi lié aux Cieux. Qui sont tous passages formels, par lesquels on voit en quelle reverence ce sainct personnage avoit le Siege de Rome: ce neantmoins il ne voulut jamais passer (condénatió) condemnation que pour cela, l' Evesque de Rome peust decreter chose aucune sur les diocesains des autres Evesques, en ce qui estoit de leurs dioceses. Ainsi voyez-vous qu' escrivant à Antonian, il dit que l' Eglise de Dieu est un grand Evesché composé de plusieurs Evesques, qui simbolisent en foy ensemble. Et au Concil qu' il tint dans Cartage sur la question de sçavoir s' il failloit rebaptiser le Chrestien, qui avoit esté baptisé par un Evesque heretique, il fut arresté que nul ne se devoit nommer Evesque des Evesques, ny tyranniquement attirer son compagnon à son opinion: comme estans tous les Evesques exposez au jugement de Jesus-Christ, lequel avoit seul, & pour le tout, puissance d' establir les Prelats aux gouvernemens de ses Eglises, & de juger de leurs actions. Pareille resolution trouvons nous dans sainct Hierosme, escrivant à Evagre, quand il dit que le moindre Evesque estoit aussi grand dedans ses fins, & limites, que le plus grand de la Chrestienté. Et toutesfois il ne faut douter qu' il n' estimat la chaire de sainct Pierre être la premiere de toute l' Eglise, ainsi que nous recueillons par expres de l' Epistre qu' il escrit à Damase Pape. Bannisson (disoit-il) de nous l' envie de ceste puissance de Rome, eslongnons nous de l' ambition: j' ay maintenant affaire avec le successeur d' un pescheur, disciple de la Croix. Quant à moy, ne me representant autre premier que Jesus-Christ, je fais vœu de communion perpetuelle avecques vostre Saincteté. Je veux dire avecques là chaire de sainct Pierre. Je sçay, & veux recognoistre que sur ceste Pierre l' Eglise de Dieu est bastie, & que quiconque mangera l' Aigneau Paschal hors ceste maison, sera excommunié. Car aussi s' il advient que pendant le deluge aucun soit mis hors l' Arche de Noé, il est noyé. Tous lesquels passages nous enseignent avec quelle devotion ces bons vieux peres embrasserent la grandeur de l' Evesque de Rome, entre tous les autres: toutesfois avec ceste condition qu' il ne pouvoit riens entreprendre sur les autres Evesques. 

Or ne faut-il point douter qu' entre toutes les nations, celle de la Gaule ne favorisast infiniement le sainct Pere de Rome, avec une honneste dispense de luy faire des remonstrances, tantost humbles, tantost aigres, & rigoureuses, selon que nous le voyons plus ou moins s' emanciper du devoir commun de l' Eglise. De là vient qu' au cinquiesme livre de l' histoire Ecclesiastique d' Eusebe, vous voyez le Clergé de Lyon admonnester doucement Eleuthere Evesque de Rome d' acquiescer à la raison, & ne se separer de la communion de quelques autres Eglises, comme il avoit fait. De là au mesme livre, que Victor Evesque de Rome ayant excommunié les Eglises du Levant, qui ne s' accordoient avec luy, sur quelques ceremonies des jours concernant la celebration des Pasques, est non seulement admonnesté par sainct Irené Evesque de Lyon, mais tres-aigrement repris d' apporter ceste division en l' Eglise. Passages dont on peut sans flatterie, ou calomnie remarquer, & l' authorité qu' avoient deslors les Evesques de Rome, & la liberté honneste qui estoit en l' Eglise Gallicane, de controoler sobrement leurs actions lors qu' elles se mettoient à l' essor. Quelques seditieux & mutins de nostre siecle ont voulu soustenir que le mot d' Eglise Gallicane estoit une chimere, non recogneuë par les anciens autheurs, toutesfois vous en trouverez expresse mention dedans Yves Evesque de Chartres, en ses 94. 116. & 118. Epistres, & dans Sigebert sur le commencement de sa Chronique, & le Pape Hormisda parle de Canonibus Gallicanis, in c. si quis Diaconus 50. distinct.

La proposition generale de nostre Eglise Gallicane fut de reduire toutes ses pensees à l' union de l' Eglise Romaine, la recognoistre la premiere, simboliser aux articles de foy, & aux principes generaux, & universels de l' Eglise, avecques elle, comme estant la vraye source & fontaine, dont il les falloit puiser, laquelle n' avoit jamais esté troublee par les damnables & malheureuses heresies de l' Orient. Mais en ce qui despendoit de la discipline Ecclesiastique, nous n' estimions qu' il fallut l' aller mendier à Rome, ains que chaque Evesque avoit puissance de l' establir modestement dans son diocese. Et s' il y avoit quelque obscurité, qui resultast de ce, ils avoient accoustumé de la resoudre par Concils Nationnaux, ou Provinciaux, ausquels on ne mendioit aucunement l' authorité du sainct Siege, ains des Evesques des Gaules. Comme en cas semblable les Abbayes voulans être exemptes de la jurisdiction de leurs Evesques, on ne passoit point les monts pour obtenir leurs exemptions. Car ainsi trouvons-nous és Archifs de sainct Germain des Prez, que quand le Roy Childebert voulut exempter ceste Abbaye de la puissance de l' Evesque de Paris, il y interposa seulement l' authorité de cest Evesque, assisté de sept ou huict autres qui tous sous-signerent ceste exemption: & le semblable fut fait par Landry Evesque de Paris, pour l' exemption de sainct Denis en France, comme on voit par un autre tiltre ancien, qui est au Thresor de ceste Abbaye. Et vivans en ceste façon, nous eusmes beaucoup de choses distinctes & separees quant aux mœurs de l' Eglise Romaine. 

Ainsi voyons-nous qu' auparavant le temps de Charlemagne, le chant de l' Eglise Gallicane estoit autre que celuy de l' Eglise Romaine: Ainsi usant l' Eglise de Rome du Psaultier de la version des septante deux Interpretes, soudain, apres que S. Hierosme l' eust traduit, l' Eglise Gallicane prit pour son usage ceste traduction. Enquoy les choses nous succederent si à propos, que tout ainsi que nous laissames par traicte de temps nostre premier, & ancien chant, pour prendre celuy de l' Eglise Romaine, aussi à nostre imitation l' Eglise Romaine quitta la version des septante deux Interpretes, pour se tenir à celle de S. Hierosme. En cas semblable furent plusieurs choses introduites en nostre Eglise Gallicane, qui depuis furent transportees delà les mots (monts). Car le premier que l' on dit avoir jamais composé des Hymnes, & Cantiques, pour des chanter en l' honneur de Dieu, & de ses Saincts és Eglises, fut sainct Hilaire Evesque de Poictiers, & celuy qui apres se voulut en cecy conformer à luy, fut sainct Ambroise Evesque de Milan: Pareillement celuy qui premier inventa les Rogations, que nous celebrons la sepmaine avant l' Ascension, fut Mamerque Evesque de Vienne. Institution qui depuis fut trouvee si bonne, qu' elle s' est par une taisible alluvion espanduë par toutes les Eglises, & specialement en la Romaine. Et se rendirent aucuns des nostres tant admirables en saincteté, qu' ils firent mesme teste aux Empereurs, lors qu' ils les voyoient degenerer de la justice. Sulpice Severe nous enseigne que Maxime ayant occupé l' Empire, premierement en la grande Bretagne, puis és Gaules, où il commanda librement, à la honte des vrais & legitimes Empereurs, il fut pour ceste cause excommunié par nostre grand sainct Martin, qui ne le voulut jamais recevoir à communion, que premierement il ne l' eust deuëment informé que pour la seurté de sa vie, il avoit esté contrainct de s' impatroniser de l' Estat, & que s' il ne l' eust fait, les legionaires l' eussent mis à mort. Et le semblable fit-il contre Itachius, & Ursatius Evesques, lesquels contre les anciens Canons de l' Eglise avoient opiné à la mort des Priscilianistes. Excommunication qui fut de tel effect, que ces deux Evesques par plusieurs importunitez solliciterent l' Empereur de moyenner leur reconciliation avec ce sainct homme, laquelle l' Empereur Maxime, ny eux, ne peurent jamais obtenir, jusques à ce qu' ils eussent changé d' opinion, & fait penitence de leur erreur. Tant estoit grande, & venerable la reputation de ce grand personnage és Gaules. N' estant lors moins redoutee l' excommunication venant de sa part, que depuis celle des Papes venant de Rome. Tout de ceste mesme façon voyons nous que pour purger les heresies, on eut quelquefois recours à nostre Eglise Gallicane, aussi bien comme à la Romaine. Adon Archevesque de Vienne raconte que les Pelagiens troublans la foy de la grande Bretagne, nous leur envoyasmes S. Germain, & S. Loup, Evesques d' Auxerre, & de Troye, qui par leurs sainctes & Chrestiennes exhortations nettoyerent le pays de cest erreur.

Et ce qui de plus en plus authorisa nostre Eglise Gallicane fut, que selon la diversité des temps elle produisit des Prelats, qui pour leur saincteté furent grandement respectez de toute la Chrestienté. Uns Irené Evesque de Lion, Hilaire Evesque de Poictiers, Saturnin Evesque de Tholose, Martial, de Limoges, Denis, puis Germain de Paris, Gatian, & Martin de Tours, Medard de Soissons, Germain, d' Auxerre, Loup de Troye, Remy de Rheins (Rheims), Arnoul de Mets, tous enregistrez au catalogue des Saincts: sans faire icy estat de plusieurs autres grands personnages, qui par leurs merites se rendirent fort recommandez de toute l' ancienneté: Mamerque, & Avite à Vienne, Sidon Apollinaire en Auvergne, Saluian Prestre à Marseille, Gregoire en la ville de Tours. A fin que je ne face aussi mention de ceux qui furent sous la deux, & troisiesme lignee de nos Rois, pour lesquels j' apporteray en son lieu autre discours que celuy qui s' offre, quand l' occasion s'y presentera. Tous ces saincts hommes vivans en l' union de la foy approuvee par les saincts Concils generaux, & consequemment en celle de l' Eglise Romaine: toutefois ils ne permirent jamais que l' on entreprit dedans Rome sur leurs superioritez. Je ne veux point dire, ne permirent (ce mot sans y penser s' est escoulé de ma plume) mais bien le Pape ne se donna jamais permission d' enjamber sur leurs puissances, & authoritez ordinaires: Au contraire les laissa viure en ceste honneste & saincte liberté de Concils, tantost Nationaux, tantost Provinciaux, qu' ils avoient empruntez de l' Eglise primitive, & continuez de pere à fils. Car a fin que je ne foüille dans une longue & obscure ancienneté, où peut-être nous ne recognoistrions riens qu' à tatons, je commenceray mon discours par Leon premier, qui pour avoir grandement authorisé le sainct Siege, emporta le surnom de Grand, il y eut quatre Concils tenus de son temps en la Province de Narbonne, & encores deux autres és villés de Carpentras, & Arles, esquels non seulement il ne presida, mais qui plus est au second article du deuxiesme Concil, il fut dit que qui ne voudroit acquiescer à la sentence de son superieur, il failloit qu' il eust recours au Concil, sans faire mention de Rome. Chose que je ne penseray jamais que Leon eust passé par connivence (luy qui d' ailleurs avoit receu au Concil de Chalcedoine par quelques Clercs le tiltre d' Evesque, & Patriarche universel, & qui encores se le donna escrivant à Eudoxie Emperiere) s' il n' eust estimé qu' il ne devoit entreprendre sur les libertez de nostre Eglise. Comme aussi en donna-il jugement ouvert, quand en respondant à la demande qui luy avoit esté faite par Rustique Evesque de Narbonne, il luy escrivit que celuy n' estoit Evesque, qui n' avoit esté esleu par le Clergé, & confirmé par son Metropolitain: Ne mettant icy riens de reserve pour l' authorité du sainct Siege à ceste confirmation, & neantmoins vous voyez par ceste question que les nostres y avoient recours pour être esclaircis des obscuritez qui se presentoient entre eux.

Ceste Eglise Gallicane s' estant en ceste façon bastie par longue succession de temps, Clovis Roy de France, apres avoir receu le sainct Sacrement de baptesme, ny toute sa posterité, n' eschangerent riens de ceste ancienne liberté: & ne trouverez dessous toute ceste lignee un seul Concil entre nous qui soit assemblé sous l' authorité du sainct Siege, ains sous celle de nos Roys, esquels presidoit par fois le Metropolitain du lieu, par fois celuy, qui entre les Prelats pour sa saincte vie estoit en plus grande reputation, & par fois celuy qui estoit plus agreable au Roy. Il y en eut cinq notables en la ville d' Orleans. Le premier par le commandement de Clovis, où se trouverent trente trois Evesques: & là entre autres choses fut arresté, que les Abbez estoient sujects à la cohertion des Evesques, & que s' ils commettoient quelque irregularité, les Evesques les pouvoient chastier. Le second sous Childebert I. auquel presida Honorat Archevesque de Bourges, où entr' autres articles fut renouvellee l' ancienne police de l' eslection des Evesques Metropolitains, qui s' estoit perduë par la nonchalance du temps. C' est à sçavoir que le Metropolitain seroit esleu par les Ecclesiastics, & par le peuple de sa Province, & en apres confirmé par ses Evesques comprovinciaux, & qu' il seroit tenu de faire tous les ans un Concil Provincial. Le troisiesme sous le mesme Childebert le vingt-sixiesme an de son regne, où presida Loup Archevesque de Lion, auquel furent ramenez en usage plusieurs anciens Canons de l' Eglise, & defenses faites de vendre le bien de l' Eglise, voire aux Abbez mesmes, sans l' expresse authorité de l' Evesque. Le quatriesme sous le mesme Childebert, où il fut de rechef enjoint aux Metropolitains, de renouveller d' an en an leurs Synodes, avecq' leurs comprovinciaux. Le cinquiesme celebré le trente-huictiesme an du regne du mesme Roy, auquel par l' article xvij. il fut dit que les appellations du Metropolitain seroient jugees, & terminees par le Concil Provincial, qui se devoit tenir tous les ans, & defendu à tous Evesques, un siege vacquant, de riens attenter au prejudice de son successeur, tant au temporel, que spirituel. A l' exemple dequoy furent diversement tenus plusieurs autres Concils, selon que les affaires & necessitez Ecclesiastiques le desiroient. A Clairmont, où il fut conclud que l' Evesque seroit esleu par le Clergé, & confirmé par son Archevesque. Pareillement plusieurs en la ville de Tours, où mesmes par le second Concil furent faites inhibitions & defenses de laisser vaguer les pauvres d' une ville à autre, ains que chaque ville seroit tenuë de nourrir les siens: En la ville de Paris, où adjoustant aux eslections des Evesques, il fut de rechef ordonné que l' Evesque seroit esleu par le Clergé, & confirmé par l' Archevesque: Mais on y adjousta ces deux mots, sans que l' authorité du Roy y fust interposee. Et au surplus que l' on ne donnast au peuple un Evesque qui luy fust desagreable. Sous le Roy Gontran, deux à Lyon, deux à Mascon, un à Valence. En tous lesquels furent principalement traictees & decidees les affaires qui concernoient la discipline de l' Eglise, tant pour le regard des chefs, que des membres. Et outre ce, au dernier Concil d' Orleans, furent les heresies Eutichienne, & Nestorienne condamnees. Concils, puis-je dire, infiniement honorez par toute l' ancienneté, & dont Gratien le moine sçeut fort bien faire son profit dans son Decret. Aussi sont-ils inserez avec tous les autres Concils, comme estans approuvez, & authorisez de l' Eglise universelle, encores que l' authorité du sainct Siege n' y intervint. Et neantmoins nous pouvons remarquer en iceux une reigle generale, qui estoit qu' en apportans une honneste police à l' Eglise Gallicane, toutesfois ils embrassoient tres-estroictement les bonnes instructions & memoires du sainct Siege. Comme nous pouvons recueillir du troisiesme Concil d' Orleans. 

Et parce que paravanture l' on pourroit dire que c' estoient simples Concils Provinciaux, esquels n' estoit requise l' authorité du sainct Siege, encores y a-il passage expres d' Evesque qui florissoit de ce temps-là, & qui tenoit l' un des premiers lieux de la France, tant pour la dignité de luy, que de son siege, qui nous esclaircit grandement de ce poinct. Celuy dont je parle est Gregoire de Tours, lequel ayant esté envoyé par Childebert second en ambassade avec autres Prelats & Seigneurs, par devers Gontran Roy d' Orleans, executant le fait de sa charge, entre autres choses fit ces remonstrances à Gontran, comme luy-mesmes atteste au neufiesme livre de son histoire. Vous avez, dit-il, notifié à Childebert vostre nepueu qu' il eust à faire assembler en un lieu tous les Evesques de son Royaume, parce qu' il y a plusieurs difficultez, dont il se faut esclaircir: toutesfois il estoit d' advis que selon la coustume ancienne des saincts Decrets, chaque Metropolitain assemblast ses Evesques comprovinciaux, & que lors ce qui se trouveroit de male-façon en chaque province fut reformé par sanctions Canoniques. Car quelle raison y a-il de faire maintenant si grande congregation, veu qu' il n' y a nul peril eminent à nostre Eglise, & qu' il ne se presente aucune nouvelle heresie? Quelle necessité y a-il doncques que tant d' Evesques s' assemblent: A quoy le Roy fit responce: Il y a plusieurs choses, dont il faut cognoistre. Et lors il ordonna que le premier jour du quatriesme mois ensuyvant ce Concil fust tenu. Passage par lequel on peut indubitablement recueillir que non seulement les Concils particuliers, & Provinciaux, mais aussi generaux, & Nationaux, esquels il s' agissoit de la foy, s' ouvroient par l' authorité de nos Roys. Car Gregoire ne fait nulle doute par ce discours, s' il y eust eu quelque necessité apparente pour quelque nouvelle heresie, qu' il eust bien esté d' advis d' assembler ce Concil general, mais non autrement: & neantmoins Gontran s' en fit croire. 

Or seruoit encores l' usage de ces Concils à autre chose. Car si un Prelat estoit prevenu en justice, on assembloit soudain un Concil par l' auctorité du Roy, & en ceste assemblee legitime estoit fait le procez à cest accusé, lequel par les voix & suffrages des Evesques estoit condamné, ou absous, quelques fois au contentement de nos Roys, quelquesfois contre leur volonté. Gregoire Archevesque de Tours accusé d' avoir dit que Gontran Archevesque de Bourdeaux avoit incestueusement abusé de Fredegonde, Royne de France, son procés luy est fait en l' Eglise sainct Pierre de Paris (nous l' appellons aujourd'huy du nom de saincte Geneviefve) & là, bien que Chilperic & Fredegonde sa femme desirassent le contraire, il est absous de ceste faulse imputation. Au contraire Pretexat Archevesque de Roüen est en un autre Concil tenu à Paris, condamné à la solicitation, & poursuitte du mesme Roy. Auquel Concil (si vous lisez Gregoire de Tours) vous trouverez combien peut la solicitation du Roy, pour corrompre une Justice, quand telle est son intention. Autre Concil, par lequel Urcissin Evesque de Cahors est destitué de son Evesché, pour avoir receu dans sa ville, Gondebault Roy putatif. Cest Urcissin est celuy, pour la restitution duquel, sainct Gregoire escrivit depuis à Theodebert, & Theodoric Roys, nepueux du Roy Gontran. Autre Concil tenu à Lyon sous le mesme Gontran, ou Salon, & Sagitaire, Evesques d' Ambrun, & de Gap, furent aussi condamnez. Autre en la ville de Verdun sous Childebert second, où Gilles Archevesque de Rheims fut demis de son Archevesché, pour avoir voulu attenter contre la vie du Roy. Bref c' estoit une coustume si familiere à la France, que ce seroit du tout errer contre l' ancienneté, qui la voudroit ignorer

Et n' est pas chose qu' il faille aisément passer sous silence, qu' en toute ceste premiere famille de nos Roys, je ne voy point qu' aucun d' eux familiarisast avecques les Papes par lettres, ou autrement, fors la Royne Brunehault, Childebert son fils, & Theodebert, & Theodoric, enfans de Childebert, à l' endroit de sainct Gregoire. Ceste Royne, l' une des plus malheureuses Princesses que la terre porta jamais, pensa couvrir ses meschancetez envers Dieu, & les hommes, pour avoir recours à ce grand sainct homme. Platon disoit en ses loix qu' il y avoit trois especes d' Atheistes: les uns qui du tout soustenoient n' y avoir des Dieux: les autres, qu' il y en avoit, mais qu' ils ne se soucioient des affaires humaines, ains les laissoient vaquer à l' incertain: & les derniers qui croyoient y avoir des Dieux qui avoient soin de nous tous, mais qui facilement estoient appaisez par prieres. Non que par ceste derniere espece ce grand, & sage Philosophe voulut bannir de nos consciences, les prieres: mais il s' attachoit à ceux qui pensent toute meschanceté leur être permise, & en être quittes par une chimagree exterieure des prieres, recidivans neantmoins de jour à autre en leurs pechez. Vice fort familier quelquesfois aux plus grands. Et croy que ceste mesme opinion fit retirer Brunehault pardevers ce sainct personnage, joinct la reputation en laquelle estoit son Eglise. Qui est cause que S. Gregoire luy addresse plusieurs lettres, par lesquelles il louë infiniement le zele qu' elle portoit à la Religion Chrestienne: & à la suitte de cela, à Childebert, Theodobert, & Theodoric, pour le respect qu' ils portoient à leur mere, & ayeule. Ou bien paravanture en consideration de ce que Childebert guerroya quelque temps les Lombards, par lesquels l' Eglise de Rome estoit grandement affligee, comme voisins puissans & factieux. 

mardi 8 août 2023

9. 12. Faculté de Medecine.

Faculté de Medecine.

CHAPITRE XII.

Combien que la Faculté de Medecine soit l' une des plus anciennes professions qui se trouvent entre toutes les autres. Car elle prit son origine avecques l' homme & la femme, lesquels estans exposez aux maladies selon la diversité des occurrences, aussi fallut il y trouver des remedes, que nous appellons Medecines. D' ailleurs il faut particulierement porter reverence au Medecin (selon l' opinion du sage) pour la necessité qui reside en l' exercice de son estat. Considerations qui de premier œil nous pourroient aisément induire à croire, que par honneur elle fut anciennement defalquée des autres Arts & sciences, pour luy donner une place d' honneur à part avec les trois autres Facultez de l' Université de Paris. Toutesfois c' est un abus de le croire. Chaque nation a son air particulier qui luy cause la diversité de mœurs & humeurs, & consequemment des maladies, ce neantmoins nous allons mandier nos remedes au Levant, comme si nature eust esté en chaque pays si ingrate qu' elle n' y eust aussi produit les remedes.

Cette pratique ne fut introduite dedans Rome que six cens ans apres sa fondation, & en cette France nous ne commençasmes d' en recognoistre l' usage que bien avant sous la troisiesme famille de nos Roys. Pour le moins ny nos histoires anciennes, ny nos Romans faicts à plaisir; images de ce qui s' estoit passé par la France, ne nous en donnent aucuns enseignemens. Si un Chevalier est blecé, une Dame, ou Damoiselle a ses onguens pour guerir sa playe. Et dedans l' Arioste, un Medor couché à l' issuë d' une bataille entre les soldats morts en plaine campagne, est guery par la belle Angelique, dedans la maisonnette d' un Pastre. Ny pour cela ou ne laissoit de trouver sa guerison dedans Rome, ny dedans la France, tout ainsi comme depuis. Il n' est pas qu' encores aujourd'huy il n' y ait quelque reste de cette ancienneté chez nous au plat pays, ou la plus part des gens de village se guerissent de leurs fievres, non par les ingrediens (leçon ordinaire des Medecins qui demeurent és villes) ains par certaines herbes pilées, qu' ils appliquent seur leurs poignets, & avecques une longue patience rapportent, ce que l' on tasche de gagner par une precipitation dans les villes. Chaque nation a ses simples, non seulement tirez de la terre, ains de toutes sortes de subjects, voire quelquesfois bien vils & abjects, dont nous rapportons des operations merveilleuses pour nostre santé: & en cecy le principal defaut que j' y trouve vient de la fetardise, paresse, & nonchaillance de nos Ancestres. Car si aux hospitaux dediez à la guerison des pauvres malades, on eust fait registres des receptes, par le moyen desquelles on avoit diversement guery d' unes & autres maladies, tout ainsi qu' on avoit fait au temple d' Esculape, dont Hipocrat sceut fort bien faire son profit, nous n' avrions que faire d' autre aide que de nous mesmes.

Or combien que la maxime que je vous ay presentement proposée soit non seulement particuliere pour nostre France, ains generale & commune à toutes les nations, toutesfois elle s' est par succession de temps trouvée changée en toute l' Europe d' une bien longue ancienneté jusques à nous. La Grece produisit plusieurs beaux & rares esprits, desquels comme d' un Ocean sourdirent deux grandes fontaines, la Philosophie, & la Medecine. Quand je dy la Philosophie, j' enten les sages discours qui naissent naturellement parmy tous les peuples, pour l' entretenement & conduite de leurs mœurs, & vies bien reglées. Toutesfois en ce pays là se trouverent personnages de nom qui en donnerent divers preceptes, de quelle marque furent les Academiciens, Peripateticiens, Stoïques, Epicuriens, & plusieurs autres de telle marque, qui espandirent diversement leurs doctrines par l' univers, au desir, & contentement d' unes & autres personnes.

Le semblable leur advint il au fait de la Medecine, en laquelle le premier dans leurs histoires qui en enseigna la leçon à ses successeurs, fut Esculape, en l' ost Gregeois, au siege de Troye, où pour avoir fait des cures miraculeuses, il fut apres son decez deifié par Decret general des hommes, & à luy consacré un Temple en l' Isle de Lago, lieu de sa naissance, où par une devotion solemnelle, & hereditaire de pere à fils, on appendoit, & les regles qu' ils trouvoient servir à l' entretenement de la santé, & les bonnes receptes par le moyen desquelles les malades avoient trouvé guerison: dont quelques centaines d' ans apres le grand Hipocrat sceut fort bien accommoder ses livres (ainsi que j' ay dit cy dessus) qui sont, & ont esté tant honorez, & estimez par sa posterité, non toutesfois sans le controlle des siens. Dautant qu' apres son decez il fut d' un gnet (guet) à pens contredit en tout, & par tout par Chrisippe, & luy par Erasistrat, prenans plaisir à se dementir l' un l' autre, tout ainsi que les Philosophes en leurs sectes. Tellement qu' il n' y avoit rien plus certain en l' exercice de cest Art, que l' incertain. Et neantmoins ne laissoit un chacun d' eux de faire de grands gains, & de grandes Cures dedans cette incertitude. Cela fut cause que les esprits les plus retenus & solides de Rome ne pouvoient bonnement gouster qu' on donnast seur accez en leur ville à ces Medecins de la Grece. Ainsi trouvons nous que Caton le Censeur, voyant que de son temps on commençoit de forligner en cecy, escrivoit à son fils, que cette nouvelle introduction seroit une nouvelle ruine des hommes, dont avecques le temps on verroit ses effects plus amples.

Ce que je vous dy icy, n' est pas pour vilipender cette Faculté (ja à Dieu ne plaise que cette opinion m' entre en la teste) ains pour vous reciter ce qui est de la verité historiale sur ce subject, & comme toutes choses s' y sont passées. Tout de cette mesme façon en France, des & depuis le regne de Pharamond, qui commença de regner en l' année quatre cens vingt, jusques au Roy Louys septiesme, qui commença de regner en l' année mil cent trois, & mourut en l' année mil cent octante, nous ne sçavions en cette France que c' estoit de la Medecine des Grecs. Mais comme sous le regne de Louys, plusieurs belles ames s' addonnerent, qui à la nouvelle Theologie de Pierre Lombard, qui aux Decrets de Gratian, aussi firent elles le semblable en la doctrine du grand Hipocrat, & de Galien son commenteur (ainsi le veux-je appeller, ores qu' il y ait apporté plusieurs belles choses du sien) Car il y avoit assez de subject en eux pour allecher & contenter les esprits deliez & curieux, lesquels ne feirent estat de la Medecine que l' on exerçoit d' ancienneté par la France, comme d' une Medecine rurale dont on ne pouvoit rendre raison, & en laquelle y avoit beaucoup plus de hazard que d' art: au moyen dequoy ils prindrent le nom de Physiciens du mot Grec, c' est à dire de gens qui sçavoient & enseignoient, tant les mouvemens de nostre nature, que de nos maladies. Science qu' ils avoient apprise des Grecs. Toutes nouveautez plaisent, sinon aux plus sages, pour le moins au commun peuple, qui a le dessus des sages par la pluralité du nombre. C' est pourquoy ces nouveaux Docteurs commencerent d' estre en credit, lors que vers le regne de Louys septiesme l' Université commençoit de naistre, & en fit on une Faculté particuliere avecques les trois autres de Theologie, Decret, & des Arts. Et par ce que chacun desireux de nouveauté y accouroit, il fut par un Concil general tenu en l' année mil cent soixante trois sous le regne de Louys VII. en la ville de Tours, où le Pape Alexandre troisiesme presida. Defendu à tous Religieux profez de sortir de leurs Cloistres, pour aller ouyr les leçons, tant de ces nouveaux Physiciens que legistes. Nous en avons les prohibitions & defenses expresses d' Alexandre en ces mots. Statuimus ut nulli omnino post votum Religionis, & post factam in aliquo loco profeßionem ad Physicam, legesve mundanas legendas permittatut exire. Si vero exierint, & ad claustrum suum, intra duorum mensium spatium non redierint, sicut excommunicati ab omnibus evitentur. Defenses qui estoient provenuës du Concil tenu à Tours, comme nous apprenons du Pape Honore troisiesme. Contra Religiosas personas de claustris exeuntes ad audiendum leges, vel Physicam, Alexander praedecessor noster olim statuit in concilio Turonensi, ut nisi infra duorum mensium spatium ad claustrum redierint, sicut excommunicati ab omnibus evitentur. Qui nous enseigne que lors la Medecine des Grecs, qu' ils appelloient Physique, estoit autant nouvelle en la France, que les loix Romaines. Laquelle depuis s' est esparse non seulement dedans la ville de Paris, ains par tout le Royaume. Qui nous doit faire croire par les evenemens, que l' usage de cette Medecine Gregeoise y estoit necessaire.

Ne pensez pas je vous prie que je vous aye voulu en vain entretenir des discours du present Chapitre. Je vous ay cy dessus discouru que vers le commencement les Medecins prenans pied dans l' Université s' estoient accommodez de leur College pres les quatre grandes Escoles des Arts, toutesfois je sçay bien que quelques uns maintiennent, que l' Escole de Medecine au lieu auquel elle est maintenant assise, fut par les Medecins achetée l' an mil quatre cens septante & un, & l' année d' apres rebastie, toutesfois nous repaissans de cette opinion, ils recognoissent n' en avoir jamais veu les enseignemens, ains en parler par un ouyr dire.

Chose dont me voulant plus amplement informer, j' en ay parlé à quelques anciens Docteurs, miens amis, qui gouvernoient ordinairement le menage de cette Faculté, quand les occasions se presentoient, lesquels m' ont dit n' en avoir jamais veu dedans leurs archifs aucun titre. Au moyen dequoy je croy que c' est un Vaudeville. Bien peuvent elles avoir esté rebasties de nouveau, mais non acquises. Et ne me peut entrer en teste, soit ou que les Medecins pour la necessité de leurs fonctions, ou bien pour la nouveauté qu' ils introduisirent en la France, voulussent avoir cet honneur de faire une des Facultez de l' Université de Paris, & eussent esté si fetards qu' au milieu des trois autres, chacune desquelles avoit le siege de ses Estudes, ils eussent seuls fluctué sans avoir retraite, pour vacquer à leurs leçons, lectures, & actes publiques, qu' il leur convenoit faire, pour parvenir à leurs licences, & doctorandes. Singulierement en esgard que cest Art Gregeois ne pouvoit estre du commencement trouvé bon par les personnes signalées. Et au surplus grandement me plaist la decision ancienne des Jurisconsultes, qui estiment en matiere de terres n' y avoir titres & enseignemens plus certains, que les anciennes bornes. Aussi voyant ce College de Medecine estre situé au lieu où estoit nostre premiere Université je croy que des ce mesme temps la Faculté de Medecine y fut establie, sauf à changer de jugement lors qu' on me fera apparoir de pieces contraires.

lundi 26 juin 2023

4. 7. Des droits de Juree, & Bourgeoise du Roy.

Des droits de Juree, & Bourgeoisie du Roy.

CHAPITRE VII.

Par toutes les coustumes de Champagne, je dy de Troyes, Meaux, Chaumont en Bassigny, & par celles de Sens, & Auxerre, il n' y a rien si frequent que quand elles nous enseignent y avoir deux sortes de gens, les uns Nobles, les autres non Nobles, & des non Nobles les aucuns estre de franche, les autres de serve condition: & au surplus que ceux qui sont francs se peuvent advoüer pour Bourgeois du Roy. Et à cet adveu, il y a quelques unes de ces coustumes qui s' y donnent plus ample carriere que les autres. Et parce qu' en la Coustume du Bailliage de Troye, il me semble y avoir plus d' obscurité, voire estre celle qui par dessus toutes les autres s' en est plus voulu faire accroire au prejudice des Seigneurs hauts Justiciers, je la toucheray particulierement. Les aucuns sont Nobles, & les autres non Nobles (portent le premier & second articles d' icelle) les non Nobles sont en deux manieres: Car les uns sont franches personnes, & les autres de serve condition: Lesquelles franches personnes, tant comme elles demeureront sous le Roy, ou és ressorts du Bailliage de la Prevosté de Troyes, sous aucun haut Justicier, non ayant en sa terre les droicts Royaux, sont appellez Bourgeois du Roy, & sont ses Justiciables ordinairement en tous cas personnels, Criminels & Civils, & redeuables de Juree, s' ils ne sont Clercs, ou autrement privilegiez. Et par les neufiesme & dixiesme articles subsequens. Les Bourgeois du Roy se peuvent tels advoüer par simple adveu, sans monstrer par escrit leur Bourgeoisie, excepté au Comté de Joigny, où celuy qui se veut advoüer pour tel, doit avoir lettres de Bourgeoisie du Baillif de Troyes, ou son Lieutenant. Cette Coustume fut redigee par escrit en pleine assemblee des trois Estats du Bailliage de Troyes par Maistre Thibaut Baillet  President, & Maistre Roger de Barme, Advocat du Roy au Parlement de Paris, & lors de la redaction Milon Advocat, tant du Clergé, que de la Noblesse s' y opposa, disant que si ces articles passoient ce seroit annichiler, & reduire à neant toutes les Jurisdictions hautes & moyennes des Seigneurs. D' autant qu' en leurs Justices y avoit sujets de quatre qualitez diverses, c' est à sçavoir les Nobles, les Clercs, les Roturiers, & les Serfs, qui estoient gens de morte-main: Qu' il estoit notoire que sur les Nobles ils n' exerçoient Jurisdiction, sur les Clercs encores moins, parce qu' ils estoient exempts de la Jurisdictions temporelle: Sur les Roturiers, par cette Coustume il leur estoit prohibé: Car les Roturiers, s' ils n' estoient Clercs, ou de morte-main, estoient faits Bourgeois du Roy: Parquoy si cet article demeuroit pour Coustume, ils n' avroient Jurisdiction que sur les serfs, hommes & femmes de corps. Et aussi que par les Ordonnances du Roy sur le faict des Bourgeoisies, les Bourgeois du Roy estoient sujects à plusieurs choses que l' on n' observoit point lors: Au moyen dequoy requeroit cet article estre corrigé. Les Commissaires sondans des praticiens quelle estoit la commune observance, ils rapporterent unanimement qu' elle estoit telle que l' article portoit. Ils n' avoient garde de dire le contraire. Car cet article sortant effect enfloit grandement leurs practiques, & par consequent leurs gibbecieres. Milon en peu de paroles avoit beaucoup dit, & moy en moins de paroles je diray que je n' entendy jamais les deux premiers articles, & estime que si ceux qui les dresserent, revenoient en vie, ils seroient grandement empeschez de les nous deschifrer. Pareille obscurité, mais non si perplexe, se trouva en l' an mil cinq cens cinquante & cinq, lors de la reformation de la Coustume de Sens. Mais n' ayant entrepris de demesler ce fuseau, je me contenteray de toucher ce qui est de l' ancienneté. Toutes les Coustumes par moy cy-dessus touchees, parlent des Bourgeoisies du Roy: celle de Troyes particulierement du droict de Juree. Recognoissons doncques s' il nous est possible comment furent introduits ces droicts, & en quoy ils consistoient. Je vous ay par le Chapitre precedant discouru comme sur le declin de l' Empire, fut par les Empereurs introduite une maniere de servitude tres-fonciere; sur les pays par eux de nouveau conquis, le François entrant dans les Gaules, rendit au Romain ce qu' il avoit presté aux autres.

C' est pourquoy furent faits trois sortes d' hommes en la Champagne, & quelques autres contrees des Gaules: Les vaincus qui furent faicts serfs, ausquels on laissa leurs terres, mais avec tant de charges pesantes, qu' ils sembloient estre plus à leurs Seigneurs qu' à eux mesmes, & pour cette cause furent appellez tantost gens de main-morte condition, tantost hommes & femmes de corps: & les Capitaines & plus grands Seigneurs qui avoient contribué de leur vaillance à la conqueste avecques nos Roys, eurent pour leurs departemens les Fiefs, desquels despendoient ces serfs: & la troisiesme espece fut des soldats François, qui pour ne tenir tel rang que les Capitaines, n' eurent pas les places Nobles, mais aussi ne furent-ils de si basse condition comme les Gaulois, & serfs, ains conserverent la liberté en laquelle ils estoient nez, leur demeurant leur nom originaire de francs, comme si on eust voulu dire que tous Francs ou François estoient naturellement de condition libre. Mot qui depuis s' est perpetué de main en main jusques à nous, voire avec un tel privilege, que nous opposons la franche condition à la servile, comme choses directement contraires. Et de là vint encores une autre distinction pour les terres: car comme ainsi soit que le mot de Leud entre les François signifiast subject, & que des terres les unes fussent Seigneuriales, & Feodales, les autres Allodiales, qui vouloit dire Censuelles, on en fit une troisiesme espece, de celles qui estoient tenuës en Franc-alleud, c' est à dire des terres, qui estoient tenuës par les Francs, non veritablement Nobles, comme les Fiefs, mais aussi non serviles comme les autres: de tant que l' on n' en payoit aucuns droicts, & devoirs censuels. Et de cette espece est aussi faite fort frequente mention dans la plus part des Coustumes par moy cy-dessus alleguees. Par ainsi en ce pays là il y avoit trois especes de personnes, Nobles, Francs, & Serfs, & autant d' especes de terres, Nobles, Censuelles, & en Franc-alleud. Et quant aux Serfs, ayans esté manumis, ils se disoient Bourgeois du Roy, comme je diray cy-apres.

Or comme les Royaumes se changent en diverses faces par longue succession de temps, aussi fit le nostre sous la troisiesme lignee de nos Roys, sous laquelle une infinité de grands seigneurs voulurent avoir part au gasteau, tout ainsi que Hugues Capet: mesmes petit à petit se fit un Comté de Champagne façonné de plusieurs pieces, lesquelles remises en une, les Comtes de ce pays-là tindrent un grand rang par la France, s' approprians plusieurs droicts de Souveraineté, avecques la reserve du baise-main, & vasselage envers nos Roys. Toutesfois pendant leur domination, on ne peut dire que le Baillif de Troyes, ny tous les autres de la Champagne pretendissent avoir en leurs Bailliages des Bourgeois du Roy, qui deussent subir leur Jurisdiction. Car ils n' estoient lors Juges Royaux, & ne l' ont esté que depuis que le Comté de Champagne a esté reincorporé à nostre Couronne.

Parquoy au lieu de cette Bourgeoisie du Roy (dont nous parlerons en son lieu) ils introduisirent un droict de Juree, qui estoit une prestation annuelle qui se faisoit aux coffres du Compte par ceux qui se rendoyent ses justiciables. Tout ainsi que le Serf foncier ne pouvoit changer de demeure au prejudice de son Seigneur, duquel il estoit homme de corps, & de suite: Aussi au contraire, soudain qu' il estoit affranchy, il avoit les portes ouvertes, & luy estoit permis de choisir tel domicile qu' il luy plaisoit, & en ce faisant subir nouvelle jurisdiction. Chose que je recueille d' un vieux tiltre d' un Thibaut Comte de Champagne, dont la teneur s' ensuit.

Nos Theobaldus Dei gratia Rex Navarrae, Campaniae, & Briae, Comes Palatinus, notum facimus universis praesentes litteras inspecturis. Quod cum Gillo Draperius filius defuncti Andreae de Champagne, & Alix uxor eius, de Meriaco essent homines de corpore dilecti, & fidelis nostri Simonis de Meriaco, ipsi se, & haeredes suos, tam procreatos, quàm procreandos, de corporibus eorum redemissent à dicto Simone, uxore eius, & haeredibus eorundem, & possent facere sibi dominum quemcunque voluissent, nos ad instantiam, & petitionem ipsorum, detinemus ipsos sub nobis pro decem solidis, quos dicti Gillo, Alix uxor eius, & haeredes eorum nobis & haeredibus nostris reddent annuatim, in festo S. Remigij, & pro dictis decem solidis ipsos quittavimus & quittamus ab omni tallia, tolta, demanda, custodia, villae, turris, & gabiolae ab exercitu, & chevaucheia, & ab omni alia exactione, facimus rei testimonium litteris annotatum, sigilli nostri munimine fecimus roborari. Actum anno Domini 1239. mense Maio.

Ce n' estoit doncques point, qu' estant affranchy il fust soudain Bourgeois du Comte, mais il estoit en son choix & option, ou de se faire Bourgeois de luy, ou bien d' un autre Seigneur: vray que voulant estre justiciable immediat du Comte, il estoit requis outre le domicile, qu' il luy payast certaine redevance par chacun an, qui estoit appellé Droict de Juree, pour l' honneur qu' il recevoit sortant fraischement d' une servitude, d' estre mis au rang de ceux qui estoient anciens Bourgeois. Tellement que pour jouyr de ceste qualité il estoit requis deux choses, l' une que laissant son premier, & ancien domicile, il s' habituast en une ville du Comte, de laquelle il seroit de là en avant justiciable en toutes demandes personnelles & criminelles, qu' on voudroit intenter contre luy: Duquel privilege il ioüyroit tant & si longuement qu' il y seroit demeurant: Qui estoit reduire les choses au droict commun de la Justice: l' autre qu' il payast par chacun an le droict de Juree, s' il n' estoit Clerc ou Noble, ou autrement bien & deuëment privilegié. Parce que si le manumis estoit puis apres annobly, ou tonsuré, il estoit aussi affranchy de cette protestation de Juree. De maniere que l' article de la vraye &  originaire Coustume de Champagne estoit, que tant & si longuement que telles sortes d' affranchis, demeuroient sous le Comte en la Prevosté de Troyes, ou d' une autre ville Comtale, ils estoient Bourgeois du Comte, & ses justiciables en tous cas personnels & criminels, & par mesme moyen redeuables de Juree, s' ils n' estoient Clercs, ou autrement privilegiez. Je dy en tous cas personnels. Parce que s' il estoit question d' un Petitoire il falloit renvoyer par devant le Juge des lieux, où les heritages estoient assis. Ceux qui reformerent cette Coustume en l' an 1509. suivirent aucunement ces traces, changeans fort à propos le nom du Comte en celuy du Roy, pour estre reüny à la Couronne, mais toutesfois avec un tel entrelas, & embarassement de paroles que l' on voit au doigt & à l' œil, que feignans de faire la mesnagerie du Roy, ils ne firent autre chose qu' une mangerie pour eux au prejudice des Seigneurs, & de leurs sujets. Les choses estans reduites à tel poinct, que soudain qu' un fuyard a sondé le gay de sa cause pardevant son Juge ordinaire, s' il la pense perdre, il s' auoüe Bourgeois du Roy, & par ce moyen la fait renvoyer pardevant le Baillif de Troyes, qui n' est pas une petite affliction pour le commun peuple.

Or estoit ce droict de Juree de six deniers pour liure des meubles, & deux deniers tournois des immeubles, sinon que l' on se fust dés le commencement aborné à certaine somme avec le Comte. Ainsi l' ay-je appris d' une sentence donnee en l' an 1420. par le Baillif de Troyes, sur un different qui se presenta entre le Procureur du Roy demandeur en execution, contre Jean Margoulet boulanger, Jean Cailler Orfevre, & Jean Houry tisserant deffendeurs: Par laquelle apres que les parties eurent escrit d' une part & d' autre, & les deffendeurs verifié leur abornement contre la pretention des six, & deux deniers par an, alleguee par le Procureur du Roy, les deffendeurs gagnerent leur cause, & furent condamnez pour une fois payer les dix sols, à quoy leurs predecesseurs avoient esté abornez. Et en ce procez fut produite la Charte du Comte Thibaut par moy cy-dessus rapportee. Au demeurant ce droict de Juree fut ainsi nommé, parce qu' il est vray-semblable que ceux qui se rendoient justiciables du Comte, faisoient un nouveau serment pardevant le Juge des lieux, ou bien que ceux qui estoient tous les ans esleuz pour faire le departement sur ceux qui estoient contribuables à cette redevance, faisoient le serment d' y proceder sans faveur, comme nous apprenons de ce que j' ay presentement recité. Et combien que l'  Ordonnance fust de payer six deniers pour chaque liure des meubles, & deux pour les immeubles: Toutesfois il y avoit une maxime generale, que nul ne payoit plus de vingt liures par an, à quelque valeur que se montassent les meubles & immeubles. Il pouvoit bien payer au dessous, mais non au dessus: & est une chose qu' il ne faut passer sous silence, que jaçoit que par la reünion du Comté de Champagne à la Couronne, le Baillif de Troyes eust esté faict Juge Royal, si est-ce que long temps apres le Baillif de Sens pretendoit que s' il y avoit quelques-uns au Bailliage de Troyes sujets des Ecclesiastics, qui se pretendissent Bourgeois du Roy, ils devoient payer le droit de Bourgeoisie en la recepte ordinaire de Sens, & non en celle de Troyes.

Ce qui apporta une belle dispute & plaidoirie en la Chambre des Comptes le dixneufiesme de May 1462. entre le Procureur du Roy de Sens d' une part, & le Procureur du Roy de Troyes d' autre. Sur ce que le Procureur du Roy de Sens disoit que le Roy, à cause de sa Couronne avoit la garde & protection des Eglises de son Royaume, & la cognoissance de leurs questions & differents, en ressort pardevant ses Baillifs Royaux, mesmes que quand on avoit fait quelques Appannages on avoit tousjours reservé par expres les gardes, patronages, souveraineté, & ressort des Eglises de fondation Royale, & de leurs terres: & nommément au traicté faict à Arras entre le Roy Charles VII. & le Duc de Bourgongne. Disoit outre que les temporalitez de l' Evesque & Chapitre de Troyes, & d' autres Eglises estans au Comté de Champagne estoient sujettes au Roy, & sans moyen à cause de sa Couronne & du Bailliage, ressort & Prevosté de Sens, en tous lesquels lieux le Roy, à cause de sa Couronne, avoit ses Bourgeois, qui devoient chacun an à sa recepte de Sens douze deniers Parisis de Bourgeoisie, & qui appelloit des Juges de leurs terres, les appellations se relevoient directement par devant le Baillif de Sens, & entr'autres villes. Qu' à l' Evesque de Troyes appartenoit les Seigneuries de Valants, & Villiers, & au Chapitre celles de sainct Cyre, & la Chapelle sainct Pere, esquels lieux le Roy avoit ses Bourgeois, qui payoient chacun an les dicts douze deniers Parisis à Sens: que nonobstant cela le Procureur du Roy de Troyes avoit obtenu lettres au mois de Decembre, lors dernier passé, a fin de faire payer les droits de Juree en la recepte de Troyes sur les dictes terres: chose dont iceluy Procureur du Roy de Sens s' estoit plaint aux Advocats, & Procureur generaux du Parlement, aux presentations des jours de Sens, & de Champagne, & depuis par leur advis s' estoit retiré en la Chambre. Partant concluoit à ce qu' inhibitions & deffences luy fussent faites, d' entreprendre sur ces droicts de Bourgeoisie, sous pretexte du pretendu droit de Juree. Contre lesquelles conclusions, le Procureur du Roy de Troyes, comme Comte de Champagne, disoit que le Comte de Champagne, à cause de son Comté, avoit droit de prendre Jurees par chacun an dans les limites de son Comté, sur tous les manans & habitans d' iceluy, s' ils n' estoient Clercs ou Nobles, ou autrement privilegiez: c' est à sçavoir six deniers pour liure de meuble, & deux deniers pour liure d' immeuble: toutesfois le plus puissant pouvoit estre quitte pour vingt liures par an, & de ce il avoit ioüy de tout temps: Que le Comte avoit droict de lever les Jurees sur les habitans de Valants, Villiers, sainct Cyre, & les Chapelles sainct Pere, estans de la Prevosté de Troyes, & que de ce il avoit ioüy jusques à quelque peu de temps auparavant, que le Procureur du Roy de Sens avoit appellé au Parlement de l' assiette d' icelles Jurees: Que de son dire il apparoissoit par les papiers & livres de Jurees, & Comptes ordinaires de Troyes, tant vieux que nouveaux, estans en icelle Chambre des Comptes, mesmes de l' an mil trois cens soixante deux, mil trois cens soixante trois, mil quatre cens neuf, & mil quatre cens dix. Davantage disoit que la Juree estoit de plus grand profit que les Bourgeoisies: Que le Roy pouvoit beaucoup gagner par l' un, & perdre par l' autre. Concluant par ces moyens & autres, a fin d' absolution. Le Procureur du Roy de Sens par ses repliques denioit la ioüyssance alleguee par sa partie adverse: & quant au profit, disoit que la Bourgeoisie croissoit & descroissoit selon le nombre de ceux qui payoient Bourgeoisie, ce qui n' estoit en ceux qui payoient la Juree. Et finalement que la Bourgeoisie estoit droict Royal inseparable de la Couronne, & la Juree droict du Comté de Champagne, qui se pouvoit separer par Apannage, ou autrement, & qu' il valloit mieux un denier non muable, que deux deniers muables, & que les Clercs payoient les droicts de Bourgeoisie, & non de Juree.

Cette cause plaidee au grand Bureau de la Chambre, presens les Advocats, & Procureur du Roy du Parlement, apres avoir veu toutes les pieces, il fut dit, & ordonné, que de là en avant le Receveur ordinaire de Sens recevroit comme par main tierce, & souveraine és lieux de Valans, Villiers, S. Cyre, & la Chapelle S. Pere, icelles Bourgeoisies, & en feroit recepte en ses Comptes, sans prejudice de droicts des parties, & des appellations interjettees au Parlement, le tout par maniere de provision.

Voila ce que je pense appartenir au faict de la Juree de Champagne, reste maintenant de parler des Bourgeoisies du Roy, esquelles on vouloit practiquer en Champagne l' Ordonnance de Justinian. Car tout ainsi que cet Empereur ostant toutes les obscuritez qui se trouvoient en la difference des libertez, voulut que tout homme qui estoit affranchy dans la ville de Rome, fust estimé Citoyen Romain, & ioüist de mesmes franchises que son Maistre. Qui n' estoit pas un petit privilege à l' effect mesmement des Jurisdictions. Car vous sçavez que lors que sainct Paul s' advoüa Citoyen de Rome, il ferma la bouche au Proconsul de la Palestine, qui renvoya la cognoissance de son faict à l' Empereur, quelque distance de lieuës qu' il y eust de la ville de Hierusalem à Rome. Le semblable advint-il en France, parce que les Serfs ayans esté manumis par leurs Maistres, se maintindrent à la longue, Bourgeois du Roy, & par ce moyen ne pouvoient estre ailleurs poursuivis que pardevant les Juges Royaux souverains, que nous appellons maintenant, Suzerains. Ainsi voyons nous estre porté par le cent trente-cinquiesme article de la Coustume de Sens, qu' une franche personne se peut advoüer & faire Bourgeois de la Bourgeoisie de Sens, si elle est de la Prevosté ou du ressort du dit Sens, en faisant les devoirs de Bourgeoisie, & des solemnitez en tels cas requises: Et le semblable au trente & cinquiesme article de la Coustume d' Auxerre. Quelles devoient estre ces submissions, nous le recueillons de l' Ordonnance de Philippes le Bel de l' an mil trois cens deux. Par laquelle il estoit permis à tout homme de s' advoüer Bourgeois du Roy, en faisant les submissions à ce requises, qui estoient de se venir presenter pardevant le Juge Royal de la ville, dont il desiroit estre dict Bourgeois, & que là en presence de deux ou trois notables Bourgeois, il promit d' achepter une maison en la ville dedans l' an & jour: chose dont il bailleroit caution, & de ce seroit faict acte que l' on mettroit és mains d' un Sergent qui le signifieroit au Seigneur de la Jurisdiction duquel ce nouveau Bourgeois entendoit estre exempt, & luy en bailleroit coppie, a fin qu' il n' en pretendist cause d' ignorance, & jusques à ce qu' il eust satisfaict à ce que dessus, il ne pouvoit ioüyr du droict de Bourgeoisie. Et neantmoins passant plus outre, il estoit encores porté, que de là en avant luy & sa femme devoient prester residence actuelle au lieu de la Bourgeoisie, pour le moins depuis le jour & feste de la Toussaincts jusques à la sainct Jean Baptiste, sinon qu' ils en fussent empeschez par maladie, pelerinage, ou autre legitime empeschement, lequel cessant, ils seroient tenus de retourner trois ou quatre jours apres pour le plus tard en leur maison: & leur estoit permis de s' absenter de la sainct Jean Baptiste jusques à la Toussaincts, pour faire leurs foings, moissons, & vendanges, & que s' il estoit possible ils se trouvassent en leurs Bourgeoisies aux Festes solemnelles de l' annee, & aussi apres avoir esté receuz Bourgeois, si aucun s' en vouloit soubstraire, il seroit tenu de payer les charges ordinaires, tant au lieu de son premier domicile, que celuy de sa Bourgeoisie. Au demeurant cette nouvelle Bourgeoisie ne l' exemptoit de la Jurisdiction de son Seigneur, pour la poursuite des droits, & devoirs Seigneuriaux, ny en action petitoire pour les heritages qui estoient assis en son ancien domicile, ny pour les excez par luy commis trois mois auparavant que d' estre faict Bourgeois. Ordonnance depuis en tout & par tout confirmee par le Roy Jean en l' annee mil trois cens cinquante & un. Chose certes tres-juridique, & par laquelle en conservant ce qui estoit de la dignité Royale, n' estoit faict aucun tort aux Jurisdictions des Seigneurs hauts Justiciers, ny aux sujets que l' on veut aujourd'huy distraire de leurs Jurisdictions ordinaires, sous umbre d' un simple adveu de Bourgeoisie, sans plus ample information. La plus belle coustume pour cest effect, & plus approchante de cette Ordonnance est celle d' Auxerre, à laquelle le Lecteur pourra avoir recours, depuis le trentecinquiesme article jusques au 41. inclus. Le commencement de l' Ordonnance de Philippes le Bel estoit tel. Haec ordinatio facta est per nos, & consilium nostrum de mandato nostro super modo tenendi, & faciendi Burgesias regni nostri ad removendam, ac tollendam fraudem, quae olim fuerat occasione, seu causa dictarum Burgesiarum, ratione quarum aliquando subiecti nostri graviter opprimebantur, ad nos suas querimonias deferentes. Et en la fin, Actum Parisiis die Lunae post mediam quadragesimam. Anno Domini 1302.

jeudi 27 juillet 2023

7. 10. Que nostre langue Françoise n' est moins capable que la Latine de beaux traits Poëtiques.

Que nostre langue Françoise n' est moins capable que la Latine de beaux traits Poëtiques.

CHAPITRE X.

J' ay longuement marchandé avecques moy avant que passer le Rubicon, maintenant le veux-je franchir, & sans m' aheurter au vulgaire Italien, soustenir en plus forts termes, que nostre langue n' est moins capable que la latine des traits Poëtiques hardis. Car quant à moy je ne voy rien en quoy le Romain nous face passer la paille devant les yeux. Nous celebrons avec admiration un Virgile, quand il a representé une gresle qui bond à bond sur les maisons craquette. 

Tam multa in terris crepitans salit horrida grando. 

Et les vents qui tout à coup, en flotte vont sortans.

Qua data porta ruunt. 

Ce brave Poëte fait joüer tel personnage qu' il veut à Aeole Roy des vents, en faveur de la grande Junon, & en apres nous sert de ces trois vers, que j' ay voulu, non representer, ains imiter en nostre vulgaire, au moins mal qu' il m' a esté possible.

Haec ubi dicta: cavum conversa cuspide montem 

Impulit in latus, ac venti velut agmine facto, 

Qua data porta ruunt, & terras turbine perstant.

Ce dit: d' un fer les flancs du mont creux il transperce, 

Et en piroüettant, le monde il bouleverse, 

Les vents horriblement dans l' air mutin bruyants, 

Tout à coup vont la terre à l' envy baloyants.

Ou bien qu' il introduit un Sinon Gregeois, lequel amené devant les Troyens, pour leur rendre raison de sa venuë dedans Troye, se donne un certain temps (avant que de parler) pour recognoistre l' assistance, en ces deux mots.

Agmina circumspexit.

Et ailleurs un Procumbit humi bos, pour nous faire voir à l' œil dans ce demy vers la pesanteur d' un Boeuf qui tombe mort sur la place. Et en un autre endroit un cheval gaillard qui gratte de son pied la terre.

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum.

Repassons sur nostre langue, & voyons un Coursier aller le pas, puis se donner carriere. Clement Marot en l' Epitaphe du Cheval qu' il appelle Edart, où par une licence Poëtique il le fait parler.

J' allay curieux 

Aux chocs furieux,

Sans craindre astrapade:

Mal rabotez, lieux, 

Passay à clos yeux 

Sans faire chopade. 

La vite virade, 

Pompante pennade, 

Le saut soulevant, 

La roide ruade, 

Prompte petarrade,

J' ay mis en avant.

Escumeur bavant,

Au manger sçavant, 

Au penser tres-doux, 

Relevé devant,

Jusqu' au bout servant

J' ay esté sur tous.

Je laisse tous les autres couplets de cet Epitaphe plein d' artifice, par lequel vous voyez un cheval bondir sur du papier, & estre mené à courbette, tantost au galop, tantost au trot, tout ainsi que s' il estoit en plein manegge, picqué par un Escuyer: Jacques Pelletier par divers Chapitres a depeint les quatre saisons de l' annee, & en celuy de l' Hyver figuré quatre batteurs dedans une grange.

Consequemment vont le bled battre

Avecques mesure & compas, 

Coup apres coup, & quatre à quatre,

Sans se devancer d' un seul pas. 

Sçavriez vous mieux voir des pitaux de village battans le bled dans une grange, que vous les voyez par ces vers? Et en la description du Printemps sur le chant de l' Alloüette, sans innover aucun mot fantasque, comme fit depuis du Bartas, sur pareil sujet. 

Elle guindee du Zephire,

Sublime en l' air vire & revire,

Et y declique un joly cry,

Qui rit, guerit, & tire l' ire

Des esprits, mieux que je n' escry.

Moy mesme me suis voulu quelques-fois joüer sur le chant du Rossignol, en faveur d' une Damoiselle qui portoit le surnom de du Bois. 

Dessus un tapis de fleurs, 

Mon cœur arrousé de pleurs, 

Se blotissoit à l' umbrage, 

Quand j' entens dedans ce bois 

D' un petit oiseau la voix, 

Qui desgoisoit son ramage.

Il me caresse tantost 

D' un Tu tu, puis außi tost 

Un Tot tot, il me besgaye:

Ainsi d' amour mal mené

Le Rossignol obstiné

Dedans son torment s' esgaye. 

Ha! dis-je lors à part moy,

Voila vrayement l' emoy

De l' amour qui me domine, 

Parquoy je veux comme luy

Gringuenoter mon ennuy,

Pour consoler ma ruine.

Je te requiers un seul don,

Tu' tu' tu' moy Cupidon,

Tost, tost, tost, que je m' en aille,

Il vaut mieux viste mourir, 

Que dans un bois me nourrir

Qui jour & nuict me travaille. 

Voulez vous voir la posture d' un Archer lors que de toute sa force il veut brandir un dard? Voulez vous encore voir l' eslancement d' une fuzee de la foudre? vous trouverez l' un & l' autre admirablement representé en la divine Ode de Ronsard, à Messire Michel de l' Hospital, où il descrit la guerre des Geans contre les Dieux.

Adonc le Pere puissant

Qui d' os & de nerfs s' efforce, 

Ne meit en oubly la force

De son foudre punissant:

Micourbant son sein en bas,

Et dressant bien haut le bras,

Contr'eux guigna la tempeste,

Laquelle en les foudroyant,

Siffloit aigu tournoyant

Comme un fuzeau sur leur teste.

Je ne veux pas coucher du pair avecques luy, car le faisant je serois un autre Geant qui me voudrois attaquer aux Cieux, mais comme je nourry dedans ma plume une liberté honneste, aussi me suis-je essayé sur le mesme sujet de vouloir representer l' esclat du tonnerre par ces quatre vers. 

Jupin pour parer à l' outrage,

Et à la detestable rage

De ces furieux lougaroux,

S' esclattant d' un cry craqua tous. 

Je vous touche par exprés toutes ces particularitez, pour vous monstrer que nostre Poësie Françoise n' est moins accomplie de gentillesses que la Latine.

mercredi 31 mai 2023

3. 3. Dont vient que par succeßion de temps nous avons appellé l' Evesque de Romme, Pape,

Dont vient que par succeßion de temps nous avons appellé l' Evesque de Romme, Pape, & que parlans à luy nous usons de ces mots, vostre saincteté. 

CHAPITRE III. 

Comme la grandeur de l' Evesque de Romme se fust manifestee à chacun, & que sans controverse elle eust obtenu le dessus de tous les autres Evesques, aussi par traicte de temps commencerent de s' insinuer en sa faveur ces grands & magnifiques tiltres de Pape, &, Vostre Saincteté, quand on parle à luy. En quoy, pour n' obmettre rien de l' ancienneté, si je puis, faut noter que les Ecclesiastics faisans au commencement un vœu general d' obeissance, plus ils furent appellez à grands honneurs, plus ils refuserent les haults, & superbes tiltres. Et de faict tous les noms qui eurent cours souz la primitive Eglise estoient plus noms de charge, que d' honneur. Car le mot d' Evesque en Grec ne signifie qu' Intendant, ou ayant l' œil sur quelque chose, le Diacre, ministre, par ce qu' il administroit aux tables des veufves, & orphelins, le Prestre, vieillard, pour monstrer qu' il ne falloit appeller à ceste charge que les anciens. Depuis souz le second aage, nostre Eglise prenant nouvelle discipline par nouvelle devotion, l' on commença de mettre entre nous le mot de Pere, pour gratifier à ceux qui avoient les premiers lieux: Ainsi vint le mot de Patriarche en avant, qui veut dire Prince des Peres: ainsi celuy d' Abbé, qui nesonne autre chose que Pere, dont sainct Hierosme toutesfois se plaignoit sur le cinquiesme chapitre de l' Epistre de sainct Paul aux Galates, disant que les nouveaux Religieux de son temps, par une ambition extraordinaire, & irreguliere, se vouloient attribuer mesme tiltre que nostre Seigneur avoit donné à Dieu son Pere, quand il l' avoit appellé Abba Pater. Tout de ceste mesme façon se planta dans nostrer (nostre) Christianisme, le mot de Pape, lequel aussi ne signifie autre chose que grand Pere, & gaigna ce tiltre du commencement vogue à l' endroict des Evesques, j' entends de ceux qui pour leur aage, ou doctrine, avoient acquis quelque credit, & authorité dessus les autres. Ce que l' on peut descouvrir d' une infinité de passages des Autheurs Ecclesiastics en leurs Epistres: d' un S. Cyprian, sainct Hierosme, S. Augustin, sainct Gregoire, & par especial de Sidonius Apolinaris Evesque de Clairmont en Auvergne, dans les Epistres duquel vous ne le voyez escrire à aucun Evesque, que ce ne soit avecq' ce tiltre de Pape: Et mesmement au livre sixiesme escrivant à sainct Loup, qui avoit tenu le siege de Troye l' espace de cinquante ans, non seulemet il le qualifie Pape, ains Pere des Peres, & Evesque des Evesques. Qui a faict que quelques uns, & paraventure non sans apparence de raison, ont estimé que ce mot de Papa ait esté composé de deux mots. Car comme ainsi fust que l' on appellast quelquefois les vieux peres avec tiltre, & preface d' honneur Patres Patrum, & que par une abreviation on meit à quelques inscriptions Pa. Pa. Aussi avecq' le temps on en composa puis apres ce mot de Papa, & ce encores de tant plus que tombant en la personne du Pape, comme il fit, il sembloit être merveilleusement propre à cest effect, comme celuy qui pour sa dignité se pouvoit vrayement dire être le Pere des Peres. Qui est un discours sinon vray, pour le moins trouvé avecq' quelque belle rencontre. Et ainsi Yves Evesque de Chartres, escrivant au Pape Urbain en sa 12. Epistre l' appelle Patrem Patrum. Cest epithete de Pape estant doncques deferé aux Evesques, qui tenoient quelque rang entre les autres, depuis par tiltre de prerogative singuliere tomba en la personne de celuy, que par succession de temps on respecta par dessus tous les autres Prelats de l' Eglise, le tout en la mesme façon que le mot de sainct ou de Saincteté, que premierement on avoit accoustumé d' approprier à toutes personnes vivantes, qui devotement faisoient profession de nostre Religion Chrestienne, ainsi que nous lisons dans les Actes des Apostres, & en plusieurs passages de S. Paul. Chose depuis fort familiere aux Chrestiens. Comme nous le voyons dans Tertullian, S. Hierosme & autres. 

Depuis avec le temps, ce mot fut specialement adapté aux Evesques: Sidonius au quatriesme livre de ses Epistres, parlant de l' election d' un Evesque, en laquelle y avoit eu de grandes brigues: Sainct Patient, & Euphrone ont en fin éleu, dit-il, Sainct Jean, personnage recommandable en toute honnesteté, humanité, & douceur. Sainct Hierosme escrivant à Florence: Sainct Euagre Prestre vous presente les affectionnees recommandations: Et de la suitte de cecy vint, que quand on parloit aux Evesques, c' estoit avecq' cest honneste Eloge: Vostre Saincteté. Ainsi le trouverez vous par exprés en toutes les Epistres de Cassiodore, toutes & quantesfois que Theodoric, Athalaric, Theodaat, ou Vitige Roys d' Italie, escrivoient à quelques Evesques de leur Royaume. S. Gregoire escrivant, au Patriarche d' Antioche, use tantost de ces mots Vestra beatitudo, tantost de Vestra sanctitas: à l' Evesque de Milan qui tenoit grand lieu dedans l' Italie, Vestra sanctitas: Aux autres communs Evesques Vestra fraternitas. Socrate au sixiesme livre de son Histoire Ecclesiastique s' excuse de ce que parlant des Evesques, il ne les avoit honorez de cest Epithete de Sanctissimes, ou telle autre sorte de tiltres que l' on avoit accoustumé de leur bailler: Au contraire Theodoric par tout le discours de son Histoire ne parle gueres des Evesques, qu' il ne les accompaigne de ces mots, Saincts, ou Beats, encores qu' ils fussent vivans. Et tout ainsi que du peuple Chrestien ce tiltre s' estoit faict particulier aux Evesques, aussi finalement des Evesques aboutit-il en la personne de l' Evesque de Romme: non toutesfois du premier coup. Car dans les Epistres d' Yves, il luy donne diverses qualitez de grandeurs, comme de Beatitude, Paternité, Majesté, & entre autres de saincteté qui luy est pour le jourd'huy aussi commun, comme celuy de Majesté aux Roys, & Monarques: toutesfois les Papes au contraire voulans donner à entendre qu' ils n' affectoient ces grands tiltres, ains faisoient profession d' humilité, sur laquelle leur grandeur avoit pris son premier, & principal fondement, plus ils se trouverent être grands, plus choisirent-ils termes esloignez de l' ambition, & se qualifierent Serfs des Serfs: paroles d' humilité, lesquelles toutes fois n' ont pas moins d' effect dessus nous, que celles qui au pays de Perse estoient donnees à leur Prince, quand on l' appelloit Roy des Roys. Et le premier qui en usa entre les Papes, fut Damase, & l' autre qui luy donna cours, & regne, fut Gregoire premier, tous deux personnages de grand poids, & singuliere recommandation.