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samedi 3 juin 2023

3. 7. Du Pallium que le Pape Gregoire premier envoya à quelques Prelats de la France,

Du Pallium que le Pape Gregoire premier envoya à quelques Prelats de la France, & que l' ambition d' un costé, & l' affliction des Prelats d' un autre, cuiderent intervertir sous la premiere lignee de nos Roys, la Liberté de nostre Eglise Gallicane. 

CHAPITRE VII. 

La familiarité tant de ceste Royne, que de ses enfans, avecq' le Pape, encores que ce ne fust si ainsi le faut dire, qu' un esclair, si cuida-elle couster quelque chose à la liberté ancienne de nostre Eglise Gallicane, par l' ambition de quelques particuliers Evesques. Il y a deux choses qui ont nuit à nos libertez selon la diversité des temps: l' ambition, & en apres l' affliction des uns & des autres: & ces deux particularitez se sont aucunement trouvees en ceste premiere lignee. 

Car pour deduire sommairement le premier poinct, il ne faut faire nulle doute, qu' encores que nos privileges fussent tels que j' ay cy dessus discourus, & que nos Prelats passassent toutes les affaires de leurs Eglises dedans l' enclos de ce Royaume, si est-ce qu' il ne faut douter que le sainct Siege de Rome ne fust infiniement respecté par toutes les Eglises de l' Europe, & specialement en ceste France. De là vient que quand l' on escrivoit aux Evesques, toute la plus belle remarque d' honneur qu' on leur pouvoit bailler, estoit de les dire dignes du Siege Apostolic de Rome: Et ainsi Clovis escrivant aux Evesques de France, à l' ouverture du premier Concil d' Orleans, disoit: Domnis Sanctis, & Apostolica sede dignissimis. De là, si en leurs Concils ils ramenoient en usage quelque Decret ancien, ils pensoient beaucoup faire pour eux de le puiser de l' Eglise de Rome, comme de la source, & fontaine de nostre foy: ainsi que vous pourrez voir par les trois, & vingt-cinquiesme articles du troisiesme Concil d' Orleans. Et à peu dire, ce grand Gregoire de Tours parlant de la retraicte que Brice fit à Rome. Ad Papam urbis dirigit (dit-il) sans faire mention de Rome. Lesquelles paroles ne peuvent être renduës de telle force en nostre langue, comme elles sont en la Latine: mais, si je ne m' abuse, sortans de la bouche d' un si grand Prelat, nous pouvons aucunement par cest eschantillon juger que ce Siege estoit grandement respecté & honoré par les nostres.

Or s' estoit lors, & quelques annees auparavant introduict une coustume en l' Eglise de Rome d' envoyer le Pallium à uns & autres Evesques, qui estoient ses diocesains: & ceux ausquels il estoit envoyé se ressentoient presque de mesmes prerogatives & authoritez que le sainct Siege, comme si ç' eussent esté les Collateraux du Pape. Presque de la mesme façon qu' estoient à l' endroit des Empereurs sur le declin de l' Empire ceux qui estoient par eux honorez de la dignité de Patrice, laquelle estoit non seulement donnee à ceux qui estoient de la suitte des Empereurs, mais aussi diversement à uns, & autres Princes estrangers. Ce fut la cause pour laquelle quelques Evesques Bourguignons, & Provençaux, desirerent en ceste France être gratifiez de cest honneur par sainct Gregoire, a fin de preceder tous les autres Evesques de ceste France par une nouvelle entreprise. Le premier qui le poursuivit fut Vigile Archevesque d' Arles, & interposa à cest effect l' authorité du Roy Childebert deuxiesme du nom, qui en escrivit à Sainct Gregoire: lequel ne voulant perdre l' occasion d' user de son benefice, par le moyen duquel il gagnoit autant, en donnant, comme l' autre en recevant, le luy confera tres-volontiers. Mais avecq' un grand appareil de langage, comme estant une nouvelle leçon qu' il vouloit enseigner à la France, laquelle vous trouverez au quatriesme de ses Epistres. Nous vous commettons (escrivoit-il à Vigile) pour nous representer avecq' l' aide de Dieu en tout le Royaume de Childebert nostre fils, comme il est aussi observé en tous les Metropolitains par ancienne usance, vous envoyant le Pallium, pour en user seulement dans l' Eglise, lors qu' on celebrera la Messe. Que si quelque Evesque veut deguerpir son Diocese, & aller voyager bien loing, defenses à luy de ce faire sans vostre permission. Et au surplus s' il se presente quelque difficulté sur la Foy, ou autres causes de consequence qui ne puissent être bonnement vuidees par un seul, appellez douze Evesques avecq' vous pour la terminer, & si en vostre assemblee n' en pouvez venir à chef, renvoyez le tout à nostre sainct Siege. 

Ceste legation ainsi donnee à Vigile sous le pretexte de ce Pallium, sainct Gregoire en escrit puis apres à tous les Evesques des Gaules, & leur enjoint de luy obeïr, comme à un Vicegerant du sainct Siege. Mesmes que s' il intervenoit quelque different entre les Evesques, il soit decidé par Vigile. Et specialement que toutes & quantesfois qu' il voudroit assembler un Concil par la France, on eust à luy obeïr. Et au bout de tout cela, il escrit à Childebert, que pour le gratifier, il avoit donné à Vigile le privilege tel que dessus. C' estoit en bon langage une entreprise nouvelle sur les anciennes franchises & libertez de nostre Eglise Gallicane en trois articles. L' un en ce que si cela eust sorty effect, on prejudicioit à tous les Metropolitains de la France, ausquels on donnoit un Chef, lequel pouvoit prendre Jurisdiction sur ceux qui n' estoient de sa Province. Le second que l' on ostoit l' usage des Concils Provinciaux, remettant au Consistoire des douze Evesques tels qu' il eust pleu à Vigile de choisir, la decision tant des causes, que de la foy. Et finalement S. Gregoire, vouloit que les grandes causes fussent renvoyees devant luy à Rome. Ce qui n' estoit jamais auparavant advenu: car le dernier ressort de tous les differens de la Cour d' Eglise en ceste France, estoient les Concils qui se faisoient par le Metropolitain avecque ses Evesques Provinciaux.

De mesme façon voulut-il gratifier Hiagre Evesque d' Autun, par les prieres & intercession de Brunehault. Toutesfois je ne trouve point que jamais l' indult octroyé à ces deux Prelats, ait porté coup, ne qu' ils eussent jamais iouy de ce privilege extraordinaire, & ay mesmes de propos deliberé fueilleté tous les Concils de ce temps-là, pour voir si en la soubscription, Vigile, & Hiagre avroient eu quelque particuliere preseance, mais je n' en ay trouvé un tout seul. Qui monstre que ce fut seulement un tiltre de parade, qui demoura pardevers eux sans aucun effect. 

Voilà l' un des premiers traicts, par lequel l' ambition de quelques Prelats de la France voulut prejudicier à nos anciennes Libertez: & ainsi que l' ambition des uns, aussi l' affliction des autres faillit d' y apporter quelque dommage & nuisance. La grandeur des Papes s' est faite par deux voyes du tout contraires. Au spirituel, pour avoir supporté les plus foibles contre les Ecclesiastics, les plus forts, & authorisez de puissance, leur baillant aisément la main pour semondre un chacun à les reclamer. 

Au temporel, en s' allians des Princes les plus forts, & laissans le party des plus foibles, quelque ailiance qu' ils eussent auparavant avecq' eux. J' ay dit que l' affliction de quelquesuns faillit de nous prejudicier. Ce fut que quelques Evesques comdamnez par la voye ordinaire de France, je veux dire par les Concils Provinciaux, ne s' en voulurent contenter, ains brisans la discipline commune, choisirent la voye de Rome. Enquoy neantmoins nos affaires se conduisirent de telle façon, ou que les Papes sagement n' en voulurent prendre cognoissance, comme ne pensans qu' ils le deussent faire, ou s' ils le firent, cela n' eut pas longue suitte. Or de ceux-cy, encores n' y eut-il pas de grands exemples, non plus que des ambitieux, & neantmoins il y en eut quelques-uns. Le premier des nostres que je voy s' estre retiré à Rome, fut Maxime Evesque Gaulois, devant la venuë de nos Roys, lequel estant accusé de l' heresie Manichienne, & luy ayant esté baillé assignation pour comparoir à un Concil que l' on devoit assembler à ceste fin, se retira par devers le Pape Boniface premier, pensant par ce moyen rompre le coup à la poursuitte que l' on faisoit contre luy: mais le Pape ne voulut prendre aucune cognoissance de son fait, ains pria par lettres nos Evesques de luy vouloir accorder certain delay pour comparoir devant eux: A la charge que s' il defailloit dans le temps qui luy seroit prefix, il seroit declaré attainct & convaincu du cas à luy imposé. Il y avoit beaucoup d' apparence au Pape de se mettre de la partie en la cause de Brice successeur de sainct Martin, lequel ayant esté dechassé par le peuple de son Archevesché sans cognoissance de cause, pour un adultere dont on l' accusoit, & s' estant retiré en la ville de Rome, vous ne trouverez que le Pape y interposast jamais son Decret. Mais bien Brice temporisa sept ans dans Rome à son infortune, jusques à ce qu' adverty de la mort d' Anthoine, qu' on avoit surrogé en son lieu, & du changement de la volonté de ses ennemis, il retourna à son Siege, auquel il fut restably tout de la mesme façon qu' il en avoit esté jecté, sans cognoissance de cause. Ceux qui semblent avoir fait plus grande bresche à nos privileges sous la premiere lignee de nos Roys, furent deux Evesques recogneuz tres-scelerats par l' ancienneté, Salon Evesque d' Ambrun, & Sagitaire Evesque de Gap, dont l' Histoire est escrite dans le septiesme livre de Gregoire de Tours. Ces deux cy accusez par un autre Evesque nommé Victor, de plusieurs outrages qu' ils luy avoient faicts & à d' autres, firent contenance de s' en vouloir purger: & à ceste fin prierent le Roy Gontran, duquel ils n' estoient point mal voulus, comme l' evenement le monstra, que leur fait passast par Concil. Ce que leur aiant accordé, ils furent par Concil tenu à Lyon, privez de leurs Eveschez. Mais eux ayans quelque part en la bonne grace du Roy, luy remonstrerent qu' ils avoient esté injustement condamnez, le suplians de leur permettre de se retirer pardevers le Pape: A quoy le Roy condescendit comme celuy qui les portoit, & avoit conceu un maltalent de ceste condamnation. Estans doncques arrivez à Rome devant le Pape Jean, ils luy remonstrerent qu' à tort ils avoient esté chassez de leurs Sieges: Au moyen dequoy sans plus ample cognoissance de cause, le Pape, auquel ceste cause avoit esté sous main recommandee par le Roy, commanda qu' ils fussent restablis, nonobstant le Decret Conciliaire de nostre Eglise. Ce que Gontran qui conduisoit sourdement ceste orne, fit executer du jour au lendemain, & en outre, moyenna une reconciliation entre Victor accusateur, & les accusez, pour apporter quelque pretexte à ceste sentence extrordinaire. A quoy les Evesques de France ne peurent resister, ores qu' ils y obeïssent malgré eux: & toutesfois encores ne se peuvent-ils lors rendre. Car ils ne s' attacherent pas à ces deux qu' ils voyoient être notoirement portez par le Roy, mais bien excommunierent Victor. D' autant que luy accusateur au prejudice de la sentence donnee à son instigation & pourchas, avoit receu ces deux pretendus Evesques à sa communion. Et au surplus Dieu plus juste, sans comparaison que les hommes ne sont injustes, monstra bien par l' evenement, combien peu luy plaisoit le jugement donné à Rome. Parce que soudain que ces deux Evesques furent restablis en leurs Sieges, ils recidiverent plus que devant. Tellement que tout ainsi que le Roy d' une puissance absoluë  assistee de l' authorité du sainct Siege les avoit remis, aussi puis apres par une volonté de Dieu plus absoluë, il fut contraint de les confiner en des monasteres, & leur bailler gardes, pour leurs deportemens vitieux. Je n' ay point leu d' acte ny devant, ny durant la premiere lignee de nos Roys, plus hardy que cestui-cy, par lequel ceux qui presiderent dans Rome s' en voulurent faire croire contre les Libertez anciennes de nostre Eglise Gallicane. Et toutesfois qui voudra meurement sonder ceste Histoire, il ne s' en esmerveillera pas grandement. Parce que toute ceste tragedie se conduisoit par la volonté de Gontran. Et c' est une reigle generale dont son se doit perpetuellement souvenir, que toutes & quantesfois que quelques mignons, & favoris de la Cour conjoingnirent par brigues le consentement de nos Roys avecq' l' authorité du sainct Siege pour obtenir quelque chose qui contrevint à nos privileges, c' est là où nos anciens Evesques se trouverent infiniement empeschez. Et au surplus ce passage, qui semble de prime-face combattre nos Libertez, fait, si je ne m' abuse grandement, pour nous. Car apres ceste sentence Synodale de Lyon, ces deux Evesques ne s' oserent pourvoir à Rome, sans permission expresse du Roy. Qui nous enseigne que ce fut par privilege special qu' ils se pourveurent, & non par le droit ordinaire & commun de la France: car autrement il n' eust esté besoin d' obtenir ceste permission. 

Et a fin de vous faire toucher au doigt, & voir à l' œil ceste liberté ancienne de nostre Eglise, je la vous representeray icy comme sur un grand tableau par un exemple notable. Il n' y a nul, selon mon advis à qui la Papauté doive tant pour l' accroissement de sa grandeur en spirituel, qu' à sainct Gregoire. Car combien qu' il combatit la qualité d' Evesque oecumenique & universel contre Jean Patriarche de Constantinople, & qu' il soustint qu' il n' appartenoit à nul Primat de se dire tel: toutesfois sous le tiltre de Serf des Serfs, qu' il emprunta de Damase, il exerça par effect ce tiltre d' Universel sur ceux qui estoient de l' ancienne obeïssance de Rome: Adonc la Sicile, la Dalmatie, la Sardaigne, & une bonne partie de l' Affrique se recognoissoient estre exposees sous la primace du sainct Siege, ainsi que l' Egypte sous le Patriarchat d' Alexandrie, & la Palestine sous celuy de Hierusalem. Lisez toutes les Epistres de sainct Gregoire, il destine tantost un Pierre Soudiacre, tantost un Maximian Evesque de Syracuse, Legats en la Sicile, pour le presenter par tout ce pays-là, & prendre cognoissance de toutes causes, tout ainsi qu' il eust peu faire, fors & excepté toutesfois qu' il se reserve la decision des plus grands, qu' il veut luy estre renvoyez. Il confere des Eveschez à uns, & autres de sa propre authorité, sans attendre l' eslection du Clergé, ny la confirmation du Metropolitain. Il commande que Reparat soit esleu Evesque en la ville de Salonne en Dalmatie, autrement il ferme les mains aux Eslecteurs: transporte ainsi que bon luy semble les Eveschez d' un lieu à autre: Unit quelquesfois une, deux, trois parroisses à un monastere, à la charge que les Religieux y avront des Vicaires bien & deuëment stipendiez: Les Eveschez estant ruinees à l' occasion des guerres, il recompense les Evesques d' autres Eveschez, sans attendre autre consentement: prend cognoissance des Moines, au prejudice de leurs Ordinaires: confere Diaconez, Archidiaconez, & Cures, (qu' ils appelloient lors Prestrises) assisses en & au dedans des Eveschez de son obeïssance: Delegue oeconomes, qu' il appelle Visitateurs, aux Eglises veufves & denuees de Pasteurs (pendant que l' on procede aux eslections) ausquels il donne toute puissance, fors de conferer les Ordres: Dispensant selon que les occasions l' admonnestent: cognoist de la cause de Paule Evesque d' Affrique, que Colombe Evesque de Numidie, & ses Comprovinciaux avoient condamné, & le restituë en entier sans s' arrester à leur sentence: commet Hilaire Moine d' Affrique pour cognoistre d' une cause contre Argense Evesque, de ce qu' en l' Eglise il avoit preferé en l' ordre de Diacre, deux Donatistes, à deux Catholiques, & luy enjoinct à ceste fin d' assembler un Concil: commande à Sylvaire, Patriarche d' Aquileïe de venir à Rome, pour faire penitence condigne de l' opinion erronee, en laquelle il estoit inadvertemment tombé: Enjoinct à Maria Evesque de Ravenne de venir proceder devant luy en Cour de Rome, pour une controverse qu' il avoit contre un certain Abbé, & luy remonstre qu' il ne falloit point qu' il eust honte de ce faire, veu qu' autresfois le Patriarche de Constantinople avoit suby pareille Jurisdiction: & en un autre endroit il exhorte l' Evesque de Corinthe, de ne prendre plus argent pour les Ordres Ecclesiastiques, ou bien qu' il exerceroit contre luy la severité de la cohertion Canonique. Il mande à Noel Evesque de Salonne, qu' il ait à restablir Honoré en son Archidiaconé, dont il l' avoit destitué, & s' il ne le fait qu' il le privera de l' usage du Pallium, duquel il l' avoit gratifié: & si apres cela, il persevere en son opiniastreté, il luy interdira la communion de l' Eglise. Et ce fait, dit-il, nous verrons puis apres si ceste excommunication n' emporte à la longue quant & soy perte du tiltre de l' Evesché. 

Toutes lesquelles rencontres, (qui ne sonnent autre chose que la puissance d' un Evesque universel, & souverain) ny aucunes d' elles ne se trouvent avoir esté practiquees par ce grand Pape encontre aucun des Evesques de France, encore qu' il addresse diverses lettres à uns & autres, & que comme vous avez entendu cy dessus en ce que j' ay discouru de Vigile, & Hiagre, il ne fust pas sans desir d' estendre sa puissance Apostolique dessus les Prelats de la France, tout ainsi que sur ceux que j' ay presentement recitez. Urcissin condamné sous le Roy Gontran au Concil tenu à Lyon, s' estoit retiré pardevers luy pour en rapporter quelque aide, toutesfois S. Gregoire se donne bien garde de cognoistre de la cause, mais seulement en escrit à Theodebert, & Theodoric Roys, à ce qu' ils le veulent remettre en son ancienne dignité, comme aussi prie-il Hiagre Evesque d' Autun, qui avoit grande part en la bonne grace de Brunehault leur ayeule, qu' il voulust se rendre intercesseur envers elle pour ce pauvre destitué. Il n' en usa pas ainsi (comme j' ay dit cy dessus) à l' endroit de Columbe Evesque de Numidie, & ses Comprovinciaux en la cause de Paule.

Il y avoit lors deux vices en ceste France qui s' estoient rendus fort familiers aux eslections des Evesques, la Simonie, & l' abus que l' on commettoit en faveur des grands Seigneurs. Parce que sous le nom d' eslection on vendoit par brigues sourdes les Archeveschez & Eveschez. Quoy que soit les Roys y interposans leurs authoritez, ceux qui les approchoient, s' en faisoient trop plus que souvent croire, au grand scandale de l' Eglise: & de là s' ensuivit un autre desordre. Car les Seigneurs s' estans rendus asseurez pour celuy, pour lequel estoit tissuë  la tresme, on luy bailloit les ordres du jour au l' endemain, en intention de le faire tout à coup chef de l' Eglise. Ce dernier poinct avoit esté autresfois pratiqué en faveur de sainct Ambroise à Milan, & de Nectarius à Constantinople, mais non par brigues, ains pour leurs grandes suffisances & capacitez. D' ailleurs les benedictions, que Dieu par sa saincte grace distribuë à quelques-uns, ne se communiquent pas à tous, & est grandement errer de les vouloir tirer en consequence pour les autres. Ces vices doncques regnans grandement en nostre Eglise de France, Sainct Gregoire n' y apporte point le cautere, comme il fait contre les Evesques de Corinthe & de Salonne: Mais par une bonté naïfve qui estoit en luy, prie Vigile Archevesque d' Arles, prie Hiagre Evesque d' Autun, bien venus envers noz Roys, de s' estudier totalement à l' extermination de ces deux monstres. Et non content de ce, en escrit lettres expresses à Brunehault, & en apres à Theodebert, & Theodoric, les suppliant (si ainsi le faut dire à jointes mains) qu' ils voulussent donner ordre à la reformation de tels abus, & ne permissent que ceste zizanie provignast plus en un Royaume Chrestien comme cestuy. Et certes je ne penseray jamais que ce grand & vertueux personnage y eust procedé d' un pied si mol, ne qu' il eust tourné sa puissance absoluë en humbles prieres, pour deux si grands & scandaleux vices, s' il eust estimé que cela dependoit de sa jurisdiction, luy (di-je) qui n' obmit jamais la moindre occasion qu' il pensast pouvoir servir à l' augmentation de la dignité du sainct Siege. De toutes lesquelles choses je croy qu' il n' y a si peu clair-voyant qui ne voye que devant, & durant la premiere lignee de noz Roys, encores que nous vescussions souz la foy Catholique & Apostolique de Rome, comme dependant d' elle, l' unité de l' Eglise universelle: si est-ce que ny noz Roys, ny noz Evesques n' estoient tenus de passer les monts, ny pour le fait de la discipline de leurs Eglises, ny pour les causes Ecclesiastiques. Et à tant je feray icy une pause pour reprendre un peu mon haleine, & vous discourir cy-apres quelle fut la police de nostre Eglise Gallicane souz les deux autres lignees de noz Roys. 

3. 5. De la dignité de Cardinal introduite en l' Eglise Romaine.

De la dignité de Cardinal introduite en l' Eglise Romaine.

CHAPITRE V.

Lors des premiers departemens, & distributions de l' Eglise, il n' y avoit nulle difference entre l' Evesque & le Prestre, ains nous voyons és sainctes lettres, indiferemment être appellez par les Apostres, tantost Prestres, tantost Evesques, ceux qui tenoient le premier rang de l' Eglise: Ceste police toutesfois ne demeura pas longuement en essence, comme j' ay remonstré cy-dessus au premier chapitre de ce livre. A quoy je puis adjouster que sainct Hierosme escrivant à Evagre, nous tesmoigne que dés le temps mesmes de sainct Marc, ou peu apres en Alexandrie fut deferé la Primauté de l' Eglise à l' Evesque, & le second lieu aux Prestres, qui avoient la charge des petites Eglises separees de la grande Eglise. Comme aussi nous apprend Sozomene livre premier. Police qui s' espandit depuis par la plus grande partie des Eglises de tout l' univers. Parce que Tertullian qui estoit sept ou huict-vingts ans apres la passion de nostre Seigneur Jesus Christ en son traicté du Baptesme, disoit que la premiere puissance de baptiser residoit en l' Evesque, & apres luy aux Prestres, non toutes fois sans authorité de l' Evesque. Aussi voyons nous lettres de S. Cyprian escrites aux Prestres, & Diacres de son Diocese: & au Concil de Cartage qu' il tint sur la question, de sçavoir s' il falloit rebaptizer celuy qui avoit esté baptizé par des heretiques, se trouverent des Evesques, Prestres, & Diacres.

Institution qui estoit aussi deslors fort frequente en l' Eglise Romaine, parce que comme nous aprenons d' Eusebe au sixiesme livre, Corneille Evesque de ce lieu, contemporain de S. Cyprian, escrivant à Fabian Evesque d' Anthioche, de l' impudance de Novat Heresiarche, qui s' estoit fait sacrer Evesque dans Rome. Il se deust (dit-il) souvenir qu' en l' Eglise Catholique de Rome, n' y a qu' un Evesque, quarante six Prestres, sept Diacres, sept Soudiacres, quarante deux Acolites, cinquante deux Exorcistes & Lecteurs. Et à tant je m' estonne où Gratian Moine, auquel je desirerois quelque fois, ou plus de jugement, ou plus certaine information de l' ancienneté, nous a esté dans son Decret trouver une Epistre de Denis à l' Evesque de Cordube, où il se fait premier introducteur de ceste discipline dans Rome: Denis (dy-je) qui fut le quatriesme Pape en ordre, apres Corneille.

En l' Assemblee generale des Prestres gisoit le Senat, ou Conseil commun de chaque Evesché. Car les Colleges de Chanoines qui depuis ont esté introduits en chaque Eglise Cathedrale, n' estoient adoncques en usage, ains est une police beaucoup plus nouvelle: encores que je sçache bien que quelques doctes personnages de nostre temps ayent pensé le contraire. Toutesfois ne voyant aucun Concil ancien qui parle de ces Chanoines, ains seulement vers le temps de Charlemaigne, je ne me puis persuader que leur introduction soit si ancienne. Car mal aisément que comme hommes, ils ne se fussent detraquez de fois à autres de leurs devoirs, & qu' il n' eust esté requis pour leur discipline, y apporter quelques reglemens, par les Concils, comme vous voyez que l' on fit aux Moines: tellement que je rapporte ceste invention bien avant sur le declin de l' Empire, & advenement de noz Roys de France. Tant y a que Gregoire de Tours, sur la fin de son Histoire nous tesmoigne qu' en l' Eglise de Tours, qui estoit Metropolitaine, & l' une des plus recommandees de la France, Baudin seiziesme Archevesque, du temps du Roy Clotaire premier, institua le College des Chanoines en son Eglise: joinct que je ne croiray jamais que ceux là fussent estimez comme premiers Senateurs de leurs Eglises, qui n' estoient necessitez d' être Prestres. Mais si je ne m' abuse, c' estoit une pepiniere de gens d' honneur, que les Evesques avoient autour d' eux, les uns Diacres, autres Soudiacres, pour les transplanter puis apres selon les occasions aux autres Eglises, en les faisans Prestres: je veux dire en leur conferant les Eglises, qui n' estoient destinees qu' aux Prestres, que depuis nous appellames Curez. Vray que depuis, comme toutes choses se changent avecq' le temps, on en avroit fait des Colleges de Chanoines. Mais encores leur est demouree ceste ancienne remarque, qu' ils peuvent tenir des Prebendes, & Chanoinies sans être Prestres. Cela soit par moy touché en passant.

Ces Prestres doncques dont j' ay parlé, estoient ceux par l' advis desquels se faisoient du commencement par l' Evesque les resolutions generales, qui concernoient son Eglise. Ainsi voyons nous sainct Cyprian s' excuser envers les Prestres, & Diacres de Carthage, de ce que combien qu' il n' accoustumé de donner les ordres de Prestrise, sans avoir premierement leur advis, toutesfois il les prie trouver bon qu' à leur deceu il eust fait Aureille, Lecteur, pour l' avoir trouvé en sa conscience digne de plus grand charge. Estoient appellez aux Concils pour y avoir voix deliberative, comme de faict au Concil de Carthage, tenu souz le mesme sainct Cyprian, ils s' y trouverent. Et l' Evesché venant à vacquer, ceux-là mesmes estoient assemblez, & par leur commun suffrage l' un d' entr' eux estoit éleu. Coustume que S. Hierosme disoit avoir esté inviolablement observee dans Alexandrie, depuis la mort de S. Marc, jusques à Heraclit & Denis Evesques.

Ceste mesme coustume s' observa religieusement dedans Rome, où ils firent estat de leurs Prestres, comme d' un bien grand Senat. Tellement que lors qu' il se presentoit matiere de poids, en laquelle y avoit quelque obscurité, ils tenoient leur consistoire avecq' eux. Et de ce en voyons nous un exemple tres-signalé dans S. Gregoire, au livre onziesme de ses Epistres, où il dit que Probus s' estant voulu rendre hermite, & sequestrer du monde à volonté seulement, toutesfois ayant esté par S. Gregoire faict Abbé lors que moins il y pensoit, on ne luy avoit donné le loisir de disposer de ses biens avant que d' avoir fait vœu de pauvreté. Pour ceste cause il presenta une requeste à S. Gregoire, narrative de ce que dessus, par laquelle il demandoit permission de pouvoir ordonner de son bien pour une fois, tout ainsi qu' il luy estoit loisible auparavant. Ceste requeste prise par S. Gregoire, il la communique au consistoire, & par l' advis (porte le texte) de quelques Evesques de l' ancien Archevesché de Rome, & des Prestres, il fut permis à Probus de disposer de son bien, pour les causes portees par la sentence. Pareillement assistoient presque ordinairement aux Concils qui se tenoient dedans Rome. Ainsi lisons nous dans Eusebe, livre quatriesme, qu' en celuy qui fut tenu contre l' heresie de Novat, il y avoit soixante Evesques, autant de Prestres, & quelques Diacres. Le semblable en ceux que tindrent S. Gregoire, Martin premier, & Gregoire second. Bref vous en voyez peu dedans ceste ville là, où on ne leur deferast cest honneur. En tous lesquels ils ne sont encores appellez Prestres Cardinaux, ains Prestres de telle, ou telle Eglise, c' est à dire Curez, comme l' on pourra plus amplement recognoistre, qui voudra avoir recours à la lecture de ces Concils.

Ceux-cy doncques qui du commencement furent appellez dans Rome Prestres, prindrent avec le temps tiltre & qualité de Prestres Cardinaux. Et voicy comment. Lors que le barbarisme se logea dans la langue Latine, & que ceux qui pensoient mieux parler Latin, le parloient aussi mal que bien: ils userent de ce mot de Cardinal, pour premier, ou plus grand, voire furent si hardis d' en faire un Verbe Cardinalare, pour donner la premiere seance, ou plus haut lieu à quelqu' un. Mots incogneuz à ceux qui auparavant avoient fait profession de bien dire, & neantmoins derivez d' une diction Latine tres-elegante. Vous trouverez frequente mention du mot de Cardinal dans sainct Gregoire, lors qu' il veut signifier une dignité premiere: Au second livres de ses Epistres, en la troisiesme, il appelle l' Evesque de Naples, Episcopum Cardinalem, pour autant qu' il estoit Archevesque, & par consequent l' un des premiers Evesques de la Pouille. Au mesme livre, és Epistres 15. 77. & 79. Au livre troisiesme, chapitre vingt-cinquiesme, ordonnant divers Evesques, tant en la Sardaigne qu' autres endroits, il les appelle tantost, Cardinales Sacerdotes, tantost, Cardinales Presbyteros: par ce que l' Evesque estoit le plus grand de tous les Prestres. Le semblable fait-il, parlant des Archidiacres. Car au livre premier, Epistre octante & uniesme, il exhorte Januaire Evesque de donner le dernier lieu entre les Diacres à Reparat, puis que si ambitieusement il poursuivoit d' être Cardinal Diacre. Et au cinquiesme livre à Fortunat Evesque de Naples, il use du mot de Cardinalare, & luy mande qu' il a estably dedans Naples un quidam Cardinal Diacre. C' estoit qu' il l' avoit fait ou premier Diacre, ou Archidiacre. Paroles que le mesme autheur confond au commencement du deuxiesme livre.

Tous lesquels passages ne se rapportent ny aux Prestres, ny aux Diacres Cardinaux de Rome, lesquels aussi n' estoient lors, ny longuement apres en essence: mais la confusion & desordre qui advint depuis en l' Eglise en apporta l' usage. Parce qu' au lieu que nul auparavant n' estoit fait Prestre, qui ne fust par mesme moyen chargé d' un tiltre, je veux dire auquel ne fust commise la garde d' une Eglise particuliere, que nous appellons maintenant Parroisse, les Prelats par leur avarice commençans de tirer argent de leurs Ordres Ecclesiastics, meirent aussi ces mesmes Ordres en grand desordre, & abandon: & commença l' on de faire en l' Eglise une infinité de Prestres volans, & sans tiltre. Cela fut cause que le nom de Prestre residant tant aux premiers, que derniers indifferemment, l' on fut contrainct dedans Rome, pour y mettre distinction, qualifier les premiers d' un plus hault tiltre. Et à ceste raison meirent-ils en œuvre le mot de Cardinal pour les premiers, les appellans Cardinaux Prestres, comme les plus grands Prestres de l' Eglise Romaine, à la difference de ceux qui estoient simples Prestres, & sans dignité: & nous autres François, ausquels la diction de Cardinal n' estoit si familiere qu' aux Romains, les appellasmes Presbyteros Parochiales, Prestres Parochiaux, comme ceux qui iouyssoient actuellement de certaines Paroisses, & Eglises. Et d' eux est faite mention expresse au troisiesme Concil de Tours article 45. & en un autre tenu à Valence sous le Roy Lothaire, article neufiesme, & encores au quinziesme article de celuy de Chaalons sur Saulne, du temps de Charles le Grand. Et d' avantage se trouve passage par lequel en ces pays nous usames du mesme mot de Cardinal de la façon que dessus dans Rome, en un Concil tenu à Mets sous Charles le Chauve, article cinquante & quatriesme, portant: Ut titulos Cardinales in urbibus, vel suburbiis constitutos, Episcopi, canonicè & honestè sine retractatione ordinent & disponant. Que les Evesques ordonnent tiltres Cardinaux tant és villes, qu' en leurs fauxbourgs, canoniquement, & par honneur, sans aucune retractation. C' estoit à dire que les Evesques eussent à establir en certains lieux des Curez, lesquels il appelle Cardinaux. Rheginon Abbé qui vivoit du temps de Charles le Simple, parlant d' un Hilduin, qui fut depuis fait Archevesque de Cologne au pourchas de Charles le Chauve, dit que pour luy faire obtenir cest Archevesché il le fit auparavant ordinare Presbyterum ad titulum sancti Petri praedictae Metropolis. Ce que nous voyons avoir esté fort commun dans Rome, quand ils joignent ce mot de Cardinal, & de tiltre ensemble les appellans Cardinales Praesbyteros tituli sancti Laurentis, sancti Ioannis, & ainsi des autres.

Voila pour le regard des Prestres Cardinaux: mais il y peut avoir plus d' obscurité aux Diacres, qui estoient simples assesseurs des Prestres: voire que par les anciens Canons leur estoit defendu de s' asseoir avecq' les Prestres, & de n' entreprendre aucun ministere des saincts Sacremens, sinon en leur absence sur peine d' Anatheme. Toutesfois qui rapassera icy sommairement comme les choses se manierent particulierement en l' Eglise de Rome, il s' en trouvera aisément satisfait. Combien que ceste Eglise abondast en Prestres titulez, si eust-elle tousjours peu de Diacres. Et de fait Nicephore au livre douziesme de son Histoire nous tesmoigne que les Romains garderent longuement ceste ancienne institution des Apostres, de n' avoir en leur Eglise que sept Diacres, combien que par tout ailleurs les Evesques se donnassent Loy d' en creer tant qu' il leur plaisoit. Et de fait vous voyez en l' Epistre de Corneille Pape par moy cy dessus alleguee, que de son temps mesmes il disoit qu' il y avoit dans Rome quarante six Prestres, & sept Diacres seulement. Le nombre effrené des Prestres qui y estoient (disoit S. Hierosme escrivant à Evagre) & le peu qu' il y avoit de Diacres, rendit ceux-là contemptibles, & ceux-cy au contraire respectez. Tellement que ce grand personnage se plaignant des prerogatives que les Diacres s' estoient donnez dedans Rome, dit qu' ils pouvoient en ce lieu porter tesmoignage contre le Prestre, & qu' il avoit veu quelque fois un Diacre s' asseoir dans l' Eglise au rang des Prestres, & en un disner benir la table en la presence d' un Prestre sans scandale: Bref se parangonner avecq' les Prestres, ce que l' on n' eust osé nullement faire en toutes les autres Eglises de la Chrestienté. De là vint que les Diacres estans dans Rome en petit nombre, & pour ceste cause authorisez de la façon que dessus, ayant esté donné aux Prestres le tiltre de Cardinal, aussi fut ce mesme tiltre pris par les Diacres, qui furent appellez Cardinaux Diacres, comme les autres Cardinaux Prestres.

Les Evesques de l' ancien, & originaire Diocese de Rome ne prenoient lors le tiltre de Cardinaux: & neantmoins ne laissoient en ceste qualité d' Evesques d' être mis devant les Prestres, & Diacres, jaçoit qu' on les appellast Cardinaux. Comme vous en verrez un exemple notable dans Luithprand du temps d' Othon premier Empereur, au Concil tenu à Rome, contre Jean Pape dixiesme du nom. Qui monstre que ce n' estoit pas l' ambition qui eust premierement introduit le mot de Cardinal en l' Eglise Romaine, ains la necessité, pour mettre la distinction par moy cy dessus touchee entre les deux sortes de Prestres. Toutesfois croissant avecq' le temps la dignité du Chef en grandeur, aussi s' accreust par mesme proportion celle des membres, tournans en tiltre de grandeur ce Cardinalat. Et cela, si je ne m' abuse, advint depuis que Hugues Capet se fut emparé de la Couronne de France. J' ay leu en un vieil fragment d' Histoire d' un Religieux de Clugny nommé Glaber Radulphus, qui estoit sous le regne de Robert fils de Capet, qu' un Legat fut envoyé en France du sainct Siege à la solicitation de Foulques Comte d' Anjou pour faire la dedicace d' un Eglise par luy bastie. Misit (dit-il parlant du Pape) cum eodem Fulcone ad prædictam Basilicam sacrandam, unum ex illis, quos in beati Petri Apostolorum principis Ecclesia, Cardinales vocant.

Il envoya, fait-il, avecques Foulques pour consacrer ceste Eglise, l' un de ceux qu' ils appellent Cardinaux en l' Eglise de Sainct Pierre chef des Apostres. Duquel passage vous pouvez recueillir que l' ambition commençoit lors de se loger dans ce mot, & que cela estoit aucunement trouvé insolent par les nostres.

Depuis ce temps je ne voy point que les Cardinaux n' ayent esté en tres-grand vogue, avecq' lesquels les Evesques de l' ancien Diocese de Rome se meirent de la partie. Car estans les Papes au dessus du vent, encontre les Empereurs, Nicolas deuxiesme ordonna que l' eslection des Papes seroit seulement faite par les Cardinaux, & en apres, que l' on y appelleroit le consentement du peuple. Car combien que le Pape eust secoüé de ses pieds la poudre des Princes estrangers, si ne vouloit-il induire le peuple à revolte encontre luy. Et quelque entreject de temps apres, Innocent quatriesme voulut que ces Cardinaux pour remarque de leur grandeur, fussent habillez de pourpre, comme representans le Senat ancien de Rome. Et finalement Jean dixneufiesme ordonna que toutes les affaires de la Papauté passassent par leur consistoire: Qui estoit aucunement reprendre les arrhemens de la primitive Eglise, mais non avecq' pareille simplicité. Enquoy je puis dire que le Siege de Rome s' estant estably en la grandeur que nous le voyons maintenant, ce n' a pas esté peu de chose de la dignité de Cardinal pour le maintenir. D' autant que par ancien privilege des Papes, les Cardinaux pouvans tenir pluralité de benefices qui n' avoient charge d' ames, d' avantage n' estans tenus de resider dans Rome, sinon de tant qu' il leur plaisoit, ou que les necessitez urgentes de l' Eglise les y semonnoient, il n' y a grand Prince ou Seigneur bien aymé de son Roy en quelque Province que ce soit, qui ne s' estime à grand honneur de voir l' un de ses enfans pourveu du chapeau. Et n' en voyez gueres honorez de ce tiltre, qui ne tiennent grand rang & lieu pres de leur Prince souverain. A maniere que ce grand consistoire & Senat est par ce moyen espandu par tous les Royaumes de la Chrestienté: & autant de Cardinaux sont autant de gonds, & aides pour le soustenement de leur Chef envers les autres Princes Chrestiens. Police qui ne fut jamais pratiquee en autre Republique que celle-la.

Cardenal, Omella, Cretas, Queretes

lundi 22 mai 2023

Chapitre X. Que les Romains presagissoient la ruine de leur Empire devoir venir de la Germanie:

Que les Romains presagissoient la ruine de leur Empire devoir venir de la Germanie: & de quelque fatalité qu' il y a eu en ce pays là, pour le declin de l' Empire. 

CHAPITRE X. 

Si je ne m' abuse, j' ay noté deux passages dans Cesar, par lesquels il semble taisiblement monstrer qu' il eut en grand doute les Germains: quoy que soit que tous ses desseins tendoient à ne permettre qu' ils s' empietassent tant soit peu de quelque pays limitrophe au Romain: craignant que ce ne leur fust occasion à entreprise plus hardie au dommage de la Republique de Rome. Au premier livre de ses Memoires de la Gaule, vous trouverez qu' estant venu à chef des Helvetiens (que nous appellons ores Souisses) & les ayant pris à mercy, il leur commanda de retourner en leur pays, & de rebastir leurs villes, qu' ils avoient auparavant arses, en intention de se rendre paisibles possesseurs de la Gaule. Et fut induit Cesar à ce faire, comme il dict, pour autant qu' il ne vouloit que ce pays demeurast longuement en friche : craignant que ce ne fust occasion aux Germains, de se desborder de leurs limites, & s' emparer de ceste contree là, qui estoit contiguë à la Provence, lors subjecte au peuple Romain. Et peu apres au mesme livre, oyant Cesar qu' Ariovist Germain avoit occupé quelques terres du Sequanois, voulant contre luy entreprendre le party & protection de la Gaule (comme il disoit, mais en verité pour le profit de luy ou de sa patrie, comme l' effect demonstra) apres quelques propos par luy desduits sur la cause & motif de son entreprise, il adjouste tour* main: Et d' accoustumer, dit-il, petit à petit les Germains à outrepasser le Rhin, & aborder en la Gaule avec grand nombre de gend'armes, * i lluy sembloit être chose fort chatoüilleuse, speciallement pour le peuple Romain. Attendu que ces hommes barbares & farouches, s' estans apprivoysez de la Gaule ne s' en garderoient jamais, non plus qu' auparavant les Cimbres & Teutones, qu' ils ne donnassent jusques en la Provence, & de là jusques en Italie. De ce passage j' apprens deux choses, dont l' une n' appartient au present subjet, mais est-ce neantmoins notable pour les Princes & grands Seigneurs, qui doivent sur tout empescher que leurs voisins, & ceux dont à la longue ils pourroient encovrir meschef, ne s' agrandissent facilement pres de leurs portes, encores que pour l' heure presente ceste grandeur ne se tourne à leur des-advantage: mais ayans plus d' esgard à l' advenir qu' au present, ils repensent que la convoitise des hommes est sans bride, & que jamais ne trouve assouvissement: si que plus ils croissent en auctorité & grandeur, plus veulent-ils s' augmenter en accroissement de pays. Ceste maxime fut fort bien entenduë par Cesar, & depuis par ceux, qui ont eu quelque commandement au pays d' Italie, lesquels sont coustumiers faire ligues pour supprimer & ancantir la puissance de celuy qu' ils voyent trop heureusement prosperer, iaçoit que (peut-être) sur son advenement ils favorisassent son party: comme de la memoire de nos ayeux advint au Roy Charles huictiesme en son voyage de Naples. Quant au discours du present chapitre, vous pouvez voir par ces deux passages que les Romains avoient ja les Germains pour suspects, comme gens du tout aguerris & exposez au faix & travail de la guerre. Au moyen de quoy ce gentil Jules Cesar, d' un esprit militaire, & prevoyant de longue main le desastre, qui par eux pouvoit advenir à l' Empire, leur vouloit coupper toute broche, & oster tout moyen de sortir hors de leur pays. Chose que depuis ses successeurs curent en mesme recommandation. Car estant l' ordre de la Republique devolu en la personne d' un seul, ils entretindrent bien longuement le long du Rhin sept ou huict legions Romaines, tantost plus, tantost moins, selon les occasions, esquelles consistoit la plus grande force de l' Empire, tant pour livrer la guerre aux Germains, que pour leur être un perpetuel retenail aux courses qu' ils eussent peu faire sur le territoire du Romain, & leur barrer le travers de la riviere du Rhin. Et toutefois je ne sçay quel heur il y a euen ce païs de Germanie: car encor que la plus part des progrés des Empereurs feussent fichez celle-part, si n' eurent-ils jamais fortune si favorable, qu' ils s' en peussent dire seigneurs & maistres: au contraire y recevrent plusieurs grandes hontes & routes: comme fut sa desconfiture du temps d' Auguste des trois legions souz la conduite de Quintile Vare, qui fut telle, qu' àpeine en reschappa-il un seul pour en venir rapporter nouvelles. Et mesmement quant à Jules Cesar, combien qu' il fust l' un des premiers qui osa percer jusques à eux, toutesfois il ne les feit que recognoistre sans coup ferir: & encor racompte-l'on entre un de ses mal-heurs, qu' il y perdit deux de ses principaux Capitaines, Titie, & Aronculeie. Bien est vray, que Germanic & plusieurs autres Princes de Rome leur dresserent maintes escarmouches, toutesfois jamais fortune ne permist qu' ils s' en rendissent paisibles. Mesmement incontinent qu' ils les laisserent plus que de coustume en requoy (qui fut apres la transmigration de Constantin à Bizance) soudain se trouverent ces Germains dresser à l' Empire Romain cent mille trousses & algarades, ayans defois à autre du pire, mais ordinairement plus du bon: tant que finallement apres avoir esté long temps d' une part & d' autre en balance, ils demembrerent petit à petit de ce grand Empire une grande partie de leurs Provinces. Soubs Honore, & apres souz l' un des Valentiniens les Vandales, Sueves & Allains occuperent les Espagnes: les Gots qui confinoient à l' Allemaigne, l' Aquitaine: les Bourguignons, les Sequanois: les François, la Gaule Celtique: les Pictes & Escossois, celle partie de la grande Bretaigne dicte Escosse: les Anglois & Saxons, l' autre partie que nous appellons de leur nom Angleterre: & les Lombards souz Justin, la Gaule qui estoit par les Italiens appellee Cisalpine

Voire qu' il semble (voyez que peut une opiniastreté fichee au cerveau d' un peuple usité à la guerre) qu' estant venu à neant tout l' honneur & Empire de Rome, & depuis relevé par nostre Charlemaigne, toutesfois si ont-ils voulu tirer devers eux encor ce tiltre d' Empereur, quasi comme derniere despoüille de la grandeur des Romains. Et la plus grand part des Royaumes, qui depuis furent, & encor sont en vogue a au Ponant, prindrent leur origine d' eux. Lesquels estans policez de la façon qu' ils sont aujourd'huy, je puis dire que tout ainsi que les Jardiniers entent sur sauvageons, greffes dont le fruict est soüef, & du tout contraire à son pié: aussi des gens brusques & grossiers (je les nomme grossiers, en esgard aux conditions qu' ils avoient, quand ils s' esparpillerent parmy les nations estrangeres) sont yssuës les Monarchies, comme la nostre Françoise, l' Espagnolle, & l' Angloise, qui florissent en bonnes coustumes & ordonnances, sur toutes autres nations. 

samedi 12 août 2023

9. 33. Que le Droict Civil des Romains, compilé par l' Ordonnance de l' Empereur Justinian, fut longuement perdu, & quelques centaines d' ans apres retrouvé.

Que le Droict Civil des Romains, compilé par l' Ordonnance de l' Empereur Justinian, fut longuement perdu, & quelques centaines d' ans apres retrouvé.

CHAPITRE XXXIII.

Puisque nous avons naturalizé en nostre France le Droict Civil des Romains, qui du commencement nous estoit Aubain, & basty sur les ruines plusieurs polices non cognuës, ny sous la premiere famille de nos Roys, ny sous la seconde, ny bien avant sous la troisiesme, je ne pense faire œuvre esloignee de mon projet, si je discours de quelle façon, ayant esté perdu, il fut retrouvé, & comme depuis par succession de temps il se vint loger en ce Royaume, dont nos Universitez de Loix prindrent leur origine. Histoire si je ne m' abuse, non aucunement traictée par aucun en son tout. En la deduction de laquelle si je passe les Monts, pour puis me trouver dedans nostre France, je ne me fourvoyeray non plus, que quand du commencement de cet œuvre, j' ay passé le Rhin pour recognoistre l' ancienneté de nos premiers Roys. D' une chose sans plus prié-je le Lecteur, vouloir recevoir de moy cette mienne estude d' un aussi favorable accueil, comme je luy en fais present.

L' Empereur Justinian ayant faict reduire les Ordonnances de ses devanciers en douze livres soubs le tiltre du Code, & les Advis des Jurisconsultes, soubs les noms de Pandectes, & Digestes en cinquante, & à tout cecy annexé ses nouvelles Constitutions, & les quatre livres des Institutes, abregé de tout le Droict en forme d' Art, prohiba tres-estroitement que nul ne fust si ozé d' y faire aucuns Commentaires de longue haleine, ains seulement des Paratitles, c' est à dire de briefs argumens sur les tiltres. Prevoyant la confusion qui pourroit advenir, & ne voulant qu' on tombast au mesme desarroy qui s' estoit auparavant trouvé par le nombre innombrable des livres faicts par les Jurisconsultes. On ne peut dérober à ce nouveau mesnage de Droict, qu' il n' y ait une infinité de belles Decisions, & singulierement que les Pandectes ne soient escrites en beau Latin, encore que de fois à autres on y trouve des paroles & manieres de parler esloignées du temps de Ciceron & Cesar. 

Et ne fais aucune doute que Tribonian principal entrepreneur de cette tasche, n' en envoyast des coppies & exemplaires par les Provinces sujettes à l' Empire, tant pour contenter l' opinion de l' Empereur son Maistre, que la sienne propre. Toutesfois la question n' est pas petite de sçavoir s' il fut tout aussi tost observé; d' autant que quelques esprits hardis se mettans à l' essor soustiennent, que l' execution de cet ouvrage fut seulement un souhait (tout ainsi comme il nous en prend en ces longues Ordonnances Royaux, qui sont faites & assemblees, & sur les Remonstrances des trois Estats) & que jamais il n' eut cours, ny du vivant de Justinian ny depuis.

Long temps auparavant sa venuë (disent-ils) & apres, l' Empire fut non seulement troublé, ains amorcelé par les Huns, Alains, Vandales, Visigots, Ostrogots, Bourguignons, François, Pictes, Escossois, Anglosaxons, Lombards; le son de leurs tabours, clairons, & trompettes, fit que ce Droict ne peut estre oüy. L' Allemagne non jamais sujette au Romain, l' Italie, la Gaule, l' Espagne, & la grand Bretagne, voüees à autres Saincts; la ville de Rome estoit, si non escaue, pour le moins espaue de celuy qui premier s' en emparoit, tantost d' un Odoacre Roy des Heruliens, tantost d' un Theodoric Roy des Ostrogots. Et quant à Constantinople, sejour ordinaire du Prince, encore que Justinian fut tres-heureux hors sa ville contre les estrangers, par la conduite de son grand Belissaire, toutesfois il se trouvoit au dedans malheureux de la part de ses citoyens. Une infinité de bourasques, revoltes & seditions, dont sourdirent meurtres à tas, ruines des maisons & Eglises, mesme de celle de Se. Sophie, miracle de tout l' Univers, qui fut arse. Un Tribonian parrain de cette nouvelle oeconomie de Droict, ores banny de la Cour de son Prince, pour contenter la populace, ores restably. Sa fortune estoit lors bastie sur une boule. Et vrayement tant de particularitez concurrantes ensemble, me contraignent de croire que ce Droict nouveau mis en ordre, fut un avorton d' Estat aussi tost esteint comme né. Dont la memoire fut ensevelie l' espace de cinq ou six cens ans, & non renouvelée; sinon lors que la plus part des Provinces Occidentales, & Septentrionales, s' estoient eschangees en nouveaux visages. Car pour le regard des Provinces Orientales, je ne m' en donne pas grand peine, pour y estre aujourd'huy ce Droict totalement incogneu: Mais je parle de celles, ausquelles il est infiniement honoré & respecté, ores que lors de sa naissance, vilipendé le possible: Et neantmoins s' il vous plaist de repasser sur celles du Levant, combien que je n' aye aucun advis de l' ancienneté, si ce Droict y fut en usage; toutes-fois à discourir de ce faict par conjectures non impertinentes, s' il y fut autres-fois observé, cela dura jusques au temps de l' Empereur Basile, par le commandement duquel tout ce qui estoit en usage, tant de la part de Justinian, que des Empereurs subsequents, commença d' estre recueilly. Oeuvre depuis parachevé par l' Empereur Leon son fils: Auquel il donna le tiltre de Basilicon. A ce faire induit, ou pour favoriser la memoire de l' Empereur son pere, qui en avoit esté le premier promoteur, ou bien parce que le mot signifie en langue Grecque ce que nous disons en nostre vulgaire, Ordonnances Royaux, sur lesquelles il vouloit que son Estat fust reiglé. Tellement que je puis dire, comme chose vraye, qu' ores que ce Droict y eust regné quelque temps, si est-ce que ce regne fut de petite duree, & non de longue estenduë.

C' est ainsi que quelques uns se joüent de leurs esprits, non paravanture sans cause: Et toutes-fois il faut croire qu' ores qu' il ne fust observé par forme de Loy és provinces par moy cy-dessus touchees; si est-ce qu' il estoit pour sa valeur logé en quelques Bibliotheques signalees, dont les doctes plumes sçavoient bien faire leur profit. Ainsi le voyez vous dedans Yves Evesque de Chartres en ses Epistres, sur les questions qui luy estoient proposees, pour la resolution desquelles, il s' aidoit premierement de l' authorité des vieux Peres de nostre Eglise, & incidemment par forme d' appenty, des Pandectes, Code, Constitutions nouvelles & des Institutes. Ainsi en ses lieux communs qu' il intitula Decret; & specialement en sa seiziesme partie qui en est pleine: ainsi dedans Gratian: Quoy plus? les Papes mesmes en ont ainsi par fois usé, non qu' ils pensassent leur authorité despendre des Loix par eux alleguées. mais pour donner plus de fueille à leurs Constitutions Decretales. Et vous diray que sous nostre bon Roy S. Louys nous eusmes un Pierre de Fontaine, qui composa en nostre vulgaire la Practique Judiciaire, qui lors estoit en vogue, pour monstrer en quoy nous symbolizions avec les Loix de Justinian, & en quoy nous estions discordans. Livre par luy dedié à la Roine Blanche mere de S. Louys.

Ny pour tout cela nous n' avions Universitez de Loix authorisées par le Magistrat. Advint l' an 1100. (cela s' appelle 500. ans & plus apres le decez de Justinian) que les Pisans ayans pris d' emblee, & pillé la ville de Melfe, au Royaume de Naples, ils y trouverent casuellement en un Tome, les 50. livres des Pandectes, qu' ils firent transporter à Pise, & garder tres-soigneusement, comme un bien grand & riche butin.

L' opinion de quelques uns est, que ces cinquante livres avoient esté auparavant pour la commodité du Lecteur, divisez en trois Tomes (si vray ou non, je m' en rapporte à ce qui en est) & qu' au premier on avoit mis vingt-quatre livres, au second quatorze, au troisiesme douze. Et sur cela font des comptes à perte de veuë, ou bien pour demeurer dedans les termes du vieux proverbe François, font des comptes de la peau d' asne; ausquels il n' y a rien que de l' asnerie. Disans que le premier ayant esté retrouvé, & quelque temps apres le second, celuy-là fut appellé le Digeste vieux, & cestuy-cy Infortiat, comme un renfort du premier. Et finalement le troisiesme avoir esté intitulé Digeste nove, comme celuy qui avoit esté retrouvé de plus fraische memoire que les deux autres grotesques, qui ne meritoient de vous estre representees: mais pour telles qu' elles m' ont esté debitees je vous en fais part. L' ignorance a produit cette distinction de livres, & ces trois mots goffes, & la mesme ignorance fait que nous ne sçavons quand elle fut introduite. Bien vous puis-je dire qu' elle est d' une bien longue ancienneté: car en nostre Chambre des Comptes de Paris nous trouvons au Memorial cotté C, que le 17. Janvier 1358. (c' estoit sous le regne de nostre Roy Jean) quoddam Digestum novum quod erat in armario Camerae Computorum Regis, & fuerat ibi diu custoditum, fuit traditum Magistro Iacobo de Passiaco, Magistro Camerae Computorum sub precio octo denariorum auri ad scutum, appreciatum per Fiderandum Librarium iuratum Parisiensem, morantem in Vico novo (c' estoit la ruë neufve nostre Dame, où lors une bonne partie des Libraires faisoit son habitation) praesentibus Magistris de Sancto Iusto, & Ioanne de Hiscomino. Passage lourd & grossier, duquel toutesfois je recueille, que ce Digeste avoit esté dés pieça mis és anciennes armoires de la Chambre, comme piece de merite, & que deslors il estoit appellé Digeste nove. Particularité que je ne vous ay pas touchee sans cause. D' autant que les 50. livres des Pandectes ayans esté trouvez dedans Melfe en un seul Volume, on commença de le respecter, comme une venerable & correcte ancienneté; c' est ce que depuis nous avons appellé Pandectes. Parce que les Florentins s' estans faicts Maistres de la ville de Pise, voulurent aussi que ce beau joyau fist son sejour en leur ville.

lundi 3 juillet 2023

6. 4. Du restablissement de l' Estat sous Charles septiesme, & comme en cecy il y eut du miracle tres-expres de Dieu.

Du restablissement de l' Estat sous Charles septiesme, & comme en cecy il y eut du miracle tres-expres de Dieu.

CHAPITRE IV.

Il est meshuy temps que je reprenne mon haleine de la longue carriere que je me suis donnee par le chapitre precedant; chapitre, dis-je, plus long que n' estoit ny mon premier project, ny la portee de ce livre, mais depuis poussé d' une juste douleur je l' ay fait de propos deliberé, comme estant une vraye image des mal-heurs qui voguent aujourd'huy par la France. Tout ainsi qu' apres avoir esté agitez d' une grande maladie, il est requis un long temps avant que de recouvrer plaine guarison, aussi pour restablir un Estat desolé, comme estoit le nostre, il n' y falloit pas peu de temps apres, & convint le regaigner par les mesmes outils qu' il avoit esté perdu, je veux dire par les armes, le tout se tournant tousjours à la charge & affoiblissement du peuple, remede toutesfois tres-necessaire, tout ainsi que la medecine, qui tourmente nos corps pour les guerir: En quoy je veux recognoistre qu' il y eut du miracle de Dieu tres-expres: Car si nous considerons Charles septiesme, sous le regne duquel advint ce grand restablissement, quelque chose que l' on se persuade de luy, ce n' estoit un subjet capable pour cet effect. Premierement il estoit au milieu de ses afflictions du tout addonné à ses voluptez, faisoit l' amour à une belle Agnes, oubliant par le moyen d' elle toutes les choses necessaires à son Estat: & dit-on que ce brave Capitaine la Hire venant un jour botté, crotté, battu de pluye, & du vent, le salver pour luy conter quelques exploits de guerre par luy faits, il le trouva au milieu des Dames menant sa maistresse à la danse (je me mocque certes de moy, quand j' appelle une simple Damoisselle, maistresse d' un Roy) lequel demandant à la Hire ce qu' il luy sembloit de cette belle compagnie, il luy respondit d' une parole brusque & hardie, que jamais ne s' estoit trouvé Roy qui perdist si joyeusement son Estat, comme luy: Outre cette particularité vicieuse, il avoit, si je ne m' abuse, une foiblesse de sens non vrayement telle que son pere, mais ayant esté paistry d' une paste d' homme foible d' entendement, il en portoit quelque quartier en son esprit: Pour le moins trouvé-je que de deux ans en deux ans il avoit nouveaux gouverneurs, qui tenoient les premiers rangs pres de luy, voire que les extremitez qu' il y apportoit, causerent de fois à autres des jalousies particulieres en ses Princes, qui cuiderent renverser ce qui luy restoit du Royaume. Les deux principaux ministres de ses actions, & peut-estre de sa ruine furent Tanneguy du Chastel, & Louvet President de Provence, car ils furent cause de la mort du Duc Jean. Ceux-cy le possederent longuement par dessus les autres, mesmes Tanneguy du Chastel, avec une arrogance infinie, lequel abusant de la facilité de son maistre, tua en sa presence, & en son conseil le Comte Dauphin d' Auvergne, l' an 1424. dont les Princes & Seigneurs courroucez, la Royne de Sicile belle mere du Roy, le Connestable de Richemont & autres Seigneurs de marque l' abandonnerent. Qui fut cause que Tanneguy fut contraint de quitter la place, demeurant Louvet seul en son lieu: Mais luy se voyant assiegé de mesme haine, & ne pouvant resister aux grands Seigneurs se retira en Avignon, & onc puis ny l' un ny l' autre ne furent veus. Ce dernier estoit beau-pere du bastard d' Orleans: ainsi se racointerent en Cour la Royne, & le Connestable, accordans que le sire du Grat demeurast gouverneur du Roy, au lieu du President: mais le Grat desplaisant aux grands fut traitté plus rudement que les deux autres, parce qu' il fut pris & noyé par le Connestable: & depuis le seigneur de la Trimoüille espousa & sa veufve, & la bonne grace du Roy. Quelque peu apres il entre en disgrace, & est pris en sa chambre par le sieur de Bueil son nepueu, qui luy fit payer six mille escus de rançon: Et entra au gouvernement en son lieu Messire Charles d' Anjou frere puisné du Roy René de Sicile, Comte de Provence: Bref, tant de changemens de gouverneurs me font juger la foiblesse de son jugement. Au demeurant pendant le debat qui advint contre Tanneguy, & Louvet, fut prise la ville du Mans par les Anglois. Le registre de Parlement du huictiesme Aoust mil quatre cens vingt quatre porte:

La ville du Mans renduë aux Anglois, lesquels estoient du tout ou peu s' en falloit au dessus des François, lors fort diminuez de puissance, & quasi tous deffaits, & mis en desconfiture. De jalousie que l' on conceut contre le sieur de la Trimoüille, les Comtes de Clermont & de la Marche, prennent la ville de Bourges d' emblee, & comme ils avoient mis le siege devant la grosse Tour, estant secouruë par le Roy & le seigneur de la Trimoüille, les autres furent contrains de sonner la retraitte en leurs maisons. Jeux qui se joüoient entre les sujects du Roy contre luy à la veuë des Anglois, & peut-on de cela recueillir quel advantage on leur donnoit. Ce neantmoins Dieu nous regardant d' un œil de pitié, luy envoya des Capitaines guerriers, qui prindrent sa querelle en main lors que peut-estre moins il y pensoit: Entre autres Jean bastard d' Orleans, & Poton de Xaintraille (quelques uns l' appellent de Saincte Treille) & Jean de Vignoles dit la Hire, tous deux extraicts de bas lieu, celuy-là du pays de Xaintonge, cestuy de Champagne, qui du commencement se firent Capitaines d' eux mesmes, & sans auctorité du Roy, & depuis acquirent tant de reputation contre les Anglois, qu' ils les redoutoient par dessus les autres, & non (contant) content de cela, Dieu voulut encores y apporter une particularité plus grande: car il y envoya la Pucelle Jeanne, par le ministere & entremise de laquelle nous reconquismes la plus grande partie des villes qui avoient esté soustraictes par l' Anglois, à laquelle j' entends bailler son Eloge particulier au chap. suivant.

Mais quant à present je diray qu' apres la mort du Duc Jean, jamais Prince ne se trouva plus affligé que Charles lors Dauphin de France, d' autant qu' il fut exheredé par Charles VI. son pere par le contract de mariage de Henry Roy d' Angleterre, & Catherine de France, lesquels furent instituez heritiers du Roy, & accordé que Henry s' intituleroit cependant Regent en France, & heritier de la couronne, que nulle paix ne seroit faicte avecques Charles de Valois, sinon par assemblee de trois Estats, & du consentement des deux Roys, & du Duc de Bourgongne, qui estoit reduire les choses à une impossibilité: Car d' assembler les Estats legitimement au milieu des armees, à peine qu' on le vit jamais, & au surplus l' esperance d' un grand Royaume qui estoit desja presque arrivé à son accomplissement d' un costé, & la vengeance que l' autre Prince couvoit dedans sa poitrine pour la mort de son pere, estoient telles, que c' estoit mettre les affaires hors de toute opinion de paix. Ces conventions ainsi passees, & le mariage solemnizé en face de saincte Eglise, il falloit interposer l' authorité du Parlement devant que le Roy d' Angleterre partist pour s' en aller en son pays. Les deux Roys viennent au Parlement, où maistre Nicolas Roulin Advocat de la doüairiere de Bourgongne instituë une accusation à huis ouvert contre Charles de Valois, & apres luy maistre Pierre de Marigny Advocat du Roy, conclud à ce qu' il fust proclamé à trois briefs jours à la Table de Marbre du Palais, pour l' homicide par luy commis en la personne du Duc Jean. Ce qui est faict à son de trompe & cry public, & apres tout l' ordre judiciaire à ce requis, & observé, il est par arrest declaré indigne de succeder à la couronne. Arrest dont il appella devant la face de Dieu, & fit vœu de relever à la pointe de son espee, mais certes ce ne fut pas sans une infinité de travaux de luy, & de tous les siens. Or apres que le Roy d' Angleterre fut sorty de Paris, cette tragedie se joüant de telle façon pres du Roy, le cœur ne faillit au Dauphin, par ce qu' il fit Tanneguy du Chastel Gouverneur des villes qui luy obeïssoient en Brie & Champagne, & le Comte de Fouës, de celles de Languedoc, lequel en chassa le Prince d' Orenge qui en avoit occupé plusieurs. Tellement que le Dauphin possedoit le Languedoc, la Guyenne, le Dauphiné, Touraine, le Maine, Anjou, Poictou, Berry, la haulte & basse Marche, Angoulmois, Perigort, Limosin, l' Auvergne, & prenant tiltre & qualité de Regent, il establit du commencement son principal siege dans Tours, mais depuis il le divisa en deux, transferant son Parlement en la ville de Poictiers, & sa Chambre des Comptes dans Bourges. L' Anglois possedoit presque le demeurant de la France, car mesmement apres le partement du Dauphin, il reduisit sous sa puissance les villes de Sens, Melun, Meaux, Montereau & Moret, sans grand destourbier, jamais ne fut un plus grand chaos par la France. L' Anglois, le Bourguignon, & une partie des François symbolisoient à la ruine du Dauphin: luy d' un autre costé subsistoit aidé de la vraye Noblesse Françoise & de l' eslite de celle d' Escosse, qui commença lors d' apprendre le chemin de la France si heureusement, qu' en commemoration & recognoissance de ses bons & agreables services, est demeuree pres de nos Rois une garde Escossoise: Plusieurs & diverses rencontres: tantost du bon, tantost du mauvais. La veille de Pasques l' an mil quatre cens vingt & un, en une rencontre pres de Baugé furent tuez par les nostres le Comte de Clarence frere du Roy d' Angleterre, le Comte de Cam, les sieurs de Grey & de Ros, & plusieurs autres, jusques au nombre de quinze cens hommes, & fut lors le Comte de Bouquam Escossois pour ses braves exploicts fait Connestable de France: au contraire quelque temps apres ce Comte de Bouquam est pris & mis en route pres la ville de Creuam.

Mais pour n' enjamber sur l' ordre du temps, faut noter que Henry cinquiesme deceda le 29. Aoust 1422. delaissé Henry sixiesme son fils aagé seulement de seize mois, & ordonna Regent en France le Duc de Bethfort son frere: En Angleterre le Duc de Glocestre son autre frere, & au Duc de Waruith aussi son frere donna le gouvernement de la personne de Charles VI. lequel Duc ne le survesquit pas longuement, car il mourut le 21. d' Octobre ensuivant. Dés lors furent les deux Princes intitulez Rois de France, & au milieu de cette division ce n' estoient que feux, volleries, pilleries, carnage: Bref jamais au Royaume ne fut veu un plus piteux desarroy que cestuy: mais specialement toutes choses arrivoient à poinct nommé au Duc de Bethfort, qui premierement prit Compieigne, puis Crotoy, desconfit Poton de Xaintrailles pres Guyse, & le prit, d' une mesme furie obtint une grande victoire devant Vernueil au Perche, où il fit passer au fil de l' espee quatre ou cinq mil François, Bretons, Gascons, Dauphinois, Escossois, le Vicomte de Narbonne, le Comte d' Aumale, & les Ducs d' Alençon, & le Mareschal de la Fayette pris. Le bon-heur de l' Anglois commaença de s' arrester en l' an 426. au siege de Montargis, dont il ne peut venir à fin, ny pour cela ses affaires n' en empirerent de beaucoup, par ce que le Comte de Salbery luy ayant amené nouvelles forces d' Angleterre, il prit Jargeau & Join-ville. De là mit le siege devant Orleans, où encores quelques François voulans aller secourir la ville, furent defaicts pres de Rouvray. A maniere que le Roy Charles septiesme estoit presque reduit au desespoir de toutes choses, estant mesmement assiegé par les divisions de sa Cour (or voyez comme Dieu inesperément le regarda d' un œil de pitié) voicy Jeanne la Pucelle qui se presente à luy dans Chinon habillee en homme, laquelle choisit le Roy au milieu de tous les autres, ores qu' il se fust desguisé, & apres l' avoir salüé, luy declara qu' elle estoit envoyee de Dieu, pour remettre sus ses affaires. Au commencement chacun s' en mocquoit, pensant que ce fust une folle, & nul ne vouloit adjouster foy à ses promesses. Toutesfois par importunitez on luy baille gens & armes: Cela estoit en l' an mil quatre cens vingt huict, au mesme temps que l' Anglois tenoit estroittement assiegee la ville d' Orleans. Dés lors la Pucelle escrivit unes lettres de bravade aux Duc de Bethfort, Comte du Suffort, Talbot & autres, les exhortant de vuider la France, leur promettant que là où ils ne la voudroient croire d' amitié, elle les feroit sortir par force. Je suis icy envoyee (portoit une parcelle de la lettre) par Dieu le Roy du ciel, pour vous mettre hors de toute la France, & si voulez obeïr, je vous prendray à mercy. Et n' ayez point en vostre opinion que vous tiendrez le Royaume de France, ains le tiendra le Roy Charles vray heritier. Car Dieu le Roy du ciel, fils de saincte Marie le veut. Les Anglois n' en ayans fait compte, elle s' achemine avecques l' Ost du Roy à Orleans. Ce fut dés lors tout nouveau visage d' affaires, par ce que dés son arrivee elle renuitaille la ville, prend plusieurs forts qui la bloquoient. Là mourut le Comte de Salbery, sur lequel reposoit lors la premiere esperance des Anglois: & le Comte de Suffort, ayant pris sa place, fut quelque peu apres pris des nostres. Ce ne fut plus qu' un torrent de victoires. Par ce que l' ennemy ayant levé le siege d' Orleans, nous reprismes, si ainsi voulez que je le die, en moins d' un clin d' œil, Jargeau, Join-ville, Baugency, defismes en bataille rangee l' Anglois, où furent tuez quatre mille des leurs & plus, & signamment Talbo (Talbot), Reveston, & l' Estably leurs principaux Capitaines pris. Et d' une mesme route furent reduites sous l' obeïssance du Roy, les villes de Gien, Auxerre, Troyes, S. Florentin, Chaalons, Rheims, où le Roy fut sacré & couronné le vingt neufiesme Juillet ensuivant, & ce grand flot de bonne fortune guidé par la Pucelle, comme par la main de Dieu. Les villes lors que le Roy passoit, luy venoient apporter les clefs. Ainsi se rendirent à luy Compieigne, Creil, Beauvois, Soissons, Chasteau-Tierry, Provins, Crespy en Valois, Aumale, le Pont sainct Maixance, Choisy, Gournay sur Aronde, Senlis. Et dit Enguerrant de Monstrelet, que s' il fust lors allé vers sainct Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, la plus part des habitans estoient disposez de se rendre. Au sortir de Senlis il vint loger à sainct Denis, où la Pucelle luy conseilla d' assaillir la ville de Paris chaudement, se promettant qu' il l' emporteroit. Il liure l' assaut. A bien assailly, mieux deffendu, & est contraint de sonner la retraicte. Le Roy ayant failly à cette entreprise, reprend le chemin de Touraine & Berry, laissant garnisons aux villes par luy de nouveau reprises. En cet assaut de la ville de Paris commença la fortune de la Pucelle à s' arrester: parce qu' elle y fut blessee & quelque temps apres prise devant Compieigne, jusques à ce qu' elle fut executee à mort à Roüen: Et quant à celle du Duc de Bethfort, elle commença aussi grandement à ravaller, d' autant que les Parisiens se defians de ses forces, le confinerent au gouvernement de Normandie, & voulurent pour gouverneur le Duc de Bourgongne. Ce Duc Anglois se voyant en cette façon malmené, prend un advis fort convenable pour remettre sus ses affaires. Il donne ordre de faire venir en France le petit Roy (qui jusques là s' estoit tousjours tenu en Angleterre) esperant que par sa presence ses affaires seroient plus authorisees. Il arrive le quatriesme de May à Calais, & le vingt cinquiesme du mois la Pucelle fut prise faisant une saillie sur les Anglois qui avoient mis le siege devant Compieigne. Tellement que c' estoit un grand esclair qui sembloit estre en la fortune de ce jeune Roy, d' estre arrivé à poinct nommé en France lors que ce grand Daimon de nos affaires avoit esté pris & reduit dessous sa puissance. Pour la prise de la Pucelle on chante un Te Deum dedans l' Eglise de Paris, & se preparoient les Parisiens de recevoir en toute joye & allegresse leur Roy: Toutesfois il s' achemina premierement à Roüen pour commander (comme il est vraysemblable) que l' on tint soigneusement la main à faire mourir la Pucelle. Le jugement de mort estant depuis contre elle donné & executé, il sembloit que toutes choses favorisassent l' Anglois, toutesfois ce fut le commancement de ses mal-heurs: car au mesme an que cette pauvre fille innocente fut executee, soudain apres que l' on eut envoyé sa sentence de mort à Paris, pour y estre enregistree, Dieu par un juste jugement permist que le Parlement se mutina sur une question de ses gages, lequel s' en estoit aucunement remué dés l' an 1429. Mais la nouvelle arrivee du Roy luy en avoit faict entr'oublier le maltalent. Cette plainte recommença de plus beau l' an ensuivant, & fut conclud de n' entrer plus au Palais, si l' on n' estoit payé des gages, portant le registre du Greffe ces mots, & in hoc signaverunt indissolubile  vinculum charitatis, & societatis, ut sint socij constitutionis, & laboris. Cela fut du douziesme Fevrier, & le vingtseptiesme d' Avril cessation de plaidoirie, c' est vers le temps que la Pucelle fut condamnee, pour le moins sa sentence est du mois de May. Messire Louys de Luxembourg Chancelier adverty de cette extraordinaire desbauche, vient à toute bride à Paris pour y donner ordre, remonstre les necessitez urgentes du Roy, promet de les faire payer d' une partie de leurs gages, & de l' autre leur faire bailler des heritages en recompense. Apres qu' il fut sorty, on delibera de cette affaire, & fust arresté que s' ils n' estoient payez pour un an des arrerages, ils chommeroient tout à fait, & fut le premier President chargé d' en faire rapport au Chancelier: non contens de cela, ils depeschent encores quelques Conseillers par devers le Roy, qui en revindrent aussi peu contens qu' ils y estoient allez. En Novembre mil quatre cens trente & un, fut disputé de l' entree du Roy. Je veux icy coucher tout au long le registre du Parlement qui en fait mention, car il le merite bien, pour monstrer le peu de compte que l' on faisoit de ce Roy. Le vingt troisiesme Novembre l' entree du Roy à Paris où ceux de la Cour allerent au devant, & partirent entre neuf & dix, & trouverent le Roy au Moulin à vent en allant vers sainct Denis, & là proposa le premier President, & ce faict s' en retournerent comme ils estoient venus: au demeurant de l' entree neant par faute de parchemin. Car quant aux registres de la Chambre des Comptes, vray thresor des choses notables de la France, & specialement de Paris, ils n' en font aucune mention. Je vous ay voulu expres cotter ce passage, d' autant que soit ou que par faute de parchemin, ou de bonne volonté, il fut ainsi conceu, c' estoit un prognostic taisible que la puissance de l' Anglois prendroit bien tost fin dedans Paris. Ce neantmoins l' entree ne laissa d' estre assez pompeuse & pleine de ces feintes que l' on avoit accoustumé de faire lors. Et quelques jours apres Henry sixiesme fut couronné Roy dedans sainct Denis. Ny pour cela il n' avança de rien plus ses affaires, ains sa fortune declina tousjours de là en avant, comme estant lors arrivee au plus haut de son periode, & voicy comment. La colere du Duc de Bourgongne s' estoit avec le temps refroidie: & de fait quelque temps auparavant il avoit fait trefue de six mois avec le Roy Charles. Davantage vers le mesme temps que Henry fit son entree, Anne femme du Duc de Bethfort sœur du Duc de Bourgongne mourut, & par sa mort mourut par mesme moyen l' amitié qui estoit entre les deux Ducs. Poton, & la Hire, deffont, & tüent huict cens Anglois. En ce mesme temps le bastard d' Orleans s' empare de sainct Denis, Houdam, & du Pont sainct Maixant: & neantmoins pour tous ces advantages le Roy ne s' enfloit de rien plus: Car au Concile de Basle il offrit de laisser aux Anglois toute la Normandie, & toutes les villes, qu' ils possedoient en la Guyenne, moyennant qu' ils voulussent les recognoistre tenir de luy en foy & hommage. A quoy ils ne voulurent condescendre: de sorte que sur ce refus il prend sur eux les villes de Chartres, Dieppe, Fescam, Harfleu, Longue-ville, Tancarville, Corbeil, & Brie-Comte-Robert, sans destourbier, comme s' il eust envoyé ses fourriers seulement pour marquer ses logis. Les aproches d' une bonne paix commencent de se dresser entre les François & les Bourguignons. Premierement les Ducs de Bourgongne & Bourbon, & Comte de Richemont beaux freres la jurent ensemble à Nevers: Celle du Roy est remise en la ville d' Arras: la ville de Ruë prise sur les Anglois 1435. Au mesme an le Comte d' Arrondelle est deconfy devant Gerberoy par la Hire. En fin la paix concluë au mesme an dans la ville d' Arras, entre le Roy & le Duc de Bourgongne, à laquelle le Duc de Bethfort ne voulut entendre, quelque semonce que luy en fist le Cardinal de saincte Croix Legat en France. Quelque peu apres meurt Isabelle vefve du Roy Charles sixiesme, en son jeune aage l' une des premieres allumettes des guerres civiles, & quelques mois apres le Duc de Bethfort le plus fort arcboutant de Henry qui lors n' avoit que treize ou quatorze ans pour le plus, & n' y avoit plus que les Evesques de Terouenne, Paris, & Beauvais, qui conduisoient l' orne. Le Parlement mal content comme j' ay dit, en cet estrif les nostres ayans pris le pont de Charenton, les Parisiens se voyans sans chef, voulurent tirer des prisons messire Jean de la Haye pour le faire Capitaine general de la ville. Ce qui fut empesché par le Parlement pour la consequence. Tous ces divorses estant tels, & les Bourgeois de Paris se voyans esloignez de remedes, & proches de leur ruine, voicy sur ces entrefaictes ce qui advint. Le seigneur de l' Isle-Adam s' estoit de l' an mil quatre cens trente deux, rendu bon François, bien venu du Roy, & continué en son Estat de Mareschal de France. Le Vendredy d' apres les festes de Pasques l' an 1436 luy, le Comte de Richemont Connestable de France, & le bastard d' Orleans deffirent 800. Anglois, qui estoient sortis de Paris, pour aller faire un degast general en tous les villages d' alentour, pour couper chemin aux nostres de viures & munitions. De ce pas ils vindrent à la porte S. Jacques, & somment les portiers de la leur ouvrir. Ils avoient intelligence au dedans, de maniere que le seigneur de l' Isle-Adam y entra le premier par une grande eschelle qu' on luy avalla, & mit la banniere de France sur la porte, criant Ville gaignee. Lors estoit Prevost des Marchands Michel l' Allier Maistre des Comptes, qui fit armer le peuple pour le Roy. Le cœur ne failloit aux Anglois. En cette premiere esmeute ils se diviserent en trois batailles, dont la principale estoit conduite par l' Evesque de Terouenne, mais les chaisnes qu' on avoit tenduës par les ruës leur firent perdre toutes leurs forces. Joinct que le peuple par les fenestres les assommoit à coups de pierres, au moyen dequoy ils furent contraints de se retirer dedans la Bastille: Et combien que les François eussent deliberé de mettre à sac la ville de Paris, si est-ce qu' ils y entrerent avec tres-grande modestie, esmeus d' une compassion & pitié, parce qu' ils virent rompre à force la porte S. Jacques en leur faveur, & en entrant, les Parisiens furent remerciez de l' honneste soubmission, dont ils avoient usé envers leur Roy leur naturel & legitime Seigneur, & à l' instant mesme furent faictes defenses par les carrefours à son de trompe de loger és maisons des Bourgeois, ne d' y manger contre leur volonté, ny d' user d' aucun reproche, ou faire desplaisir à quelque homme de quelque qualité qu' il fust s' il n' estoit Anglois ou soldat. Voila comme Paris fut reduit: mais je vous supplie me permettre de faire icy une saillie, car en plus beau sujet ne sçavrois je employer ma plume, pour vous monstrer comme Dieu se joüa lors des cœurs de nos Princes: parce que s' il vous plaist y prendre garde de pres, vous trouverez qu' il employa les mesmes outils pour le restablissement de l' Estat qu' il avoit fait pour la ruine. Philippes Duc de Bourgongne, qui pour vanger la mort du Duc Jean son pere, avoit mis le Roy Charles, sa femme, sa fille, & à peu dire, la plus grande partie du Royaume entre les mains de l' Anglois, est celuy qui l' en retire, sinon en tout, pour le moins en la plus grande partie, par la paix & reconciliation qui fut entre luy & les nostres. En cas semblable l' Isle-Adam, qui avoit chassé de Paris Charles VII. en l' an 1418. quand il y entra en faveur du Duc Jean, est celuy qui y entre pour y establir le Roy. Mais avec des effets fort contraires: car y entrant la premiere fois en faveur d' un tyran, il traicta les sujets du Roy d' une façon tres-cruelle, & la seconde pour un Roy, il les traicta comme un pere fait ses enfans: & finalement Henry V. du commencement ne demandoit que la jouyssance de la Normandie & de la Guyenne sans souveraineté, ce dont il fut refusé par les nostres, qui agrandit ses affaires, de sorte qu' au lieu de ce qu' il avoit demandé, il se vit par le mariage de luy avecques Catherine de France, posseder le Roy, la Royne, & la plus grande partie du Royaume. Le semblable advint à Charles VII. car ayant offert la Normandie à l' Anglois, & ce qu' il tenoit en Guyenne, n' ayant l' Anglois voulu accepter cette offre, le Roy reconquist puis apres entierement tout son Royaume.

Or apres que Paris fut ainsi mis és mains du Roy, le Parlement delegua quelques seigneurs de la Cour pardevers le Connestable de Richemont, pour sçavoir de luy comme ils se devoient comporter. Ausquels il fit response qu' ils exerçassent leurs estats tout ainsi que devant, jusques à ce qu' ils eussent lettres du Roy. Les Anglois qui estoient dedans la Bastille, sortirent le 17. Avril, & depuis le Parlement & Chambre des Comptes de Paris interdits par lettres patentes du Roy du 15. de May, mais restablis le 16. Novembre ensuivant, c' estoit que le Roy vouloit donner loisir aux Officiers qu' il avoit pres de luy, de retrouver le chemin de leurs maisons: Et le Jeudy veille de sainct André fut crié à son de trompe que le Parlement qui avoit esté tenu à Poictiers, & sa Chambre des Comptes à Bourges, se tiendroient desormais au Palais Royal de Paris en la forme & maniere que ses predecesseurs Roys de France avoient accoustumé de faire: & commencer le jour sainct Eloy 1. de Decembre, & furent r'appellez par douceur quelques Bourgeois que l' on avoit mis hors apres la departie des Anglois, par ce qu' ils avoient trop favorisé leur party: Ainsi furent les compagnies tant de Paris que de Poictiers & Bourges reünies: & le lendemain sainct Martin d' Hyver, le Roy Charles & son fils Louys firent leur entree dans Paris (armez tout à blanc) par la porte sainct Denis, en laquelle ville le Roy n' avoit esté depuis le 29. de May, mil quatre cens dix-huict, lors qu' il fut contrainct la quitter par les gens du Duc de Bourgongne.

Pour s' estre faict Maistre de la ville de Paris, encores qu' il eust grand advantage sur la partie, si n' estoit-il paisible de plusieurs autres places & villes de son Royaume. Pour y donner ordre il fait son Lieutenant General par toute la France, le Comte de Dunois, par le moyen duquel il reconquit toute la Normandie, & la derniere ville de la conqueste fut Chierbourg le douziesme Aoust 1450. & l' an d' apres fut concluë & arrestee dans la ville de Tours la conqueste de la Guyenne, dont fut pareillement baillée la charge au Comte de Dunois, lequel pays il reduisit sous l' obeïssance du Roy, & la derniere ville qu' il prit fut Bayonne. Le huictiesme d' Aoust 1452. Talbot brave Capitaine entre les Anglois ne voulut pour cela quitter la partie: par intelligence qu' il avoit avecques quelques factieux citoyens, il reprend la ville de Bordeaux, & plusieurs autres. Le Roy retourne en Guyenne, pour le faire court, combat entre les François & Anglois devant Chastillon, où Talbot fut tué, & sa compagnie deconfite (desconfite): En la mort de ce grand guerrier finit toute la fortune des Anglois: parce que deslors Bordeaux & le demeurant de la Guyenne furent du tout faits François. Au demeurant j' ay dit sur le commencement de ce chapitre qu' il y eut du miracle tres-expres de Dieu au restablissement des affaires de la France. En ce que sous un Roy aucunement addonné à ses plaisirs, & qui par une foiblesse d' opinion se laissoit assez mal à propos gouverner par uns & autres favoris, Dieu luy envoya de bons & fideles Capitaines pour le secourir, mesme nostre Pucelle: Mais le miracle eust esté plus grand, si Henry V. nouveau conquesteur d' une grande partie de la France eust peu transmettre sa conqueste à sa posterité, laissant par sa mort pour successeur de ses Estats, un enfant aagé seulement de seize mois, encores que comme sage Prince il eust apporté par son testament tout ce que l' on pouvoit desirer pour la conservation de son fils & de ses deux Royaumes.