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dimanche 13 août 2023

9. 41. Par quelles personnes estoit anciennement la Justice renduë en la France,

Par quelles personnes estoit anciennement la Justice renduë en la France, & de quelques ineptes chicaneries que nous avons depuis tirees du Droict des Romains.

CHAPITRE XLI.

Les François ayans de cette façon gaigné pied à pied la souveraineté de la Gaule, qui a esté du depuis appellee la France; comme toute Republique prend son commencement par les armes & fin par l' escritoire; aussi n' eurent ils soubs la premiere, seconde, & bien avant soubs la troisiesme lignee de nos Roys, autres Juges & Magistrats que militaires. Voire que la plus part de leurs causes criminelles se vuidoient, non par la pointe de leurs plumes; ains de leurs espees: Sous la premiere ils mesloient avecques les Coustumes des Provinces, ce qui estoit de leur Loy Salique, establie du consentement de tout le peuple, par quatre grands personnages, Wisogat (: Wisogast), Theodogast, Salogast, & Windogast; avant qu' ils fussent arrivez és Gaules. Sous la seconde ils y adjousterent les Capitulaires du Roy Charlemagne, & de ses enfans: Et sous la troisiesme quelques Ordonnances de nostre bon Roy Sainct Louys & autres Rois. Leurs Juges ordinaires estoient appellez du nom de Comtes, faisans profession des armes: & comme leur dignité se fust renduë par succession de temps feodale, on subrogea en leurs places, Vicomtes, Prevosts, & Viguiers; gens pareillement de l' espee, comme de fait vous en avez encore quelque remarque és Vicomtez que l' on a infeodees tout ainsi que les Comtez; & neantmoins en tout le pays de Normandie les Vicomtes sont les mesmes qu' ailleurs les Prevosts & Viguiers. Et sous la troisiesme lignee furent introduits les Baillifs és pays coustumiers, & Seneschaux és pays de Droict escrit, personnages qui faisoient pareillement estat des armes. Et comme ainsi fut que pendant leurs absences ils peussent commettre gens pour tenir leurs sieges (que depuis nous avons nommez Lieutenans) il leur fut par expres defendu de choisir gens de robbe longue. Qui nous enseigne que lors on jugeoit les causes par les Ordonnances Royaux, & coustumes. Ordre depuis grandement par nous changé. Car depuis que le Droict de Justinian s' est habitué chez nous, sur lequel nous avons basty Escoles de Loix, nous avons laissé aux Baillifs, & Seneschaux les armes, pour la conduite du ban, & arriereban, quand la necessité des guerres le requeroit, & à leurs Lieutenans, qui sont tous gens de robbe longue, la plume. Lesquels outre les Ordonnances Royaux & coustumes, y adjousterent en tiers pied le Droict ancien des Romains. Auquel nous avons plusieurs grandes obligations, pour avoir emprunté de luy plusieurs belles propositions politiques, sur lesquelles toutesfois nous avons enté par mal-heur, une infinité de chiquaneries. A l' extirpation desquelles Messire Michel de l' Hospital Chancelier, meit toute son estude (mais en vain) par les Edits d' Orleans de l' an 1361. de Roussillon 63. & de Moulins 65. & de fraische memoire Messire Nicolas Brulart l' un de ses successeurs (que je nomme avec tout preface d' honneur) par l' edict de l' an 1606. contre les renonciations au Velleian & Auth. Si qua mulier. Chiquanerie qui estoit un seminaire de proces par la France, dont je veux maintenant discourir, ensemble des renonciations aux benefices de division, & ordre de discussion. Tout ainsi que les choses loüables ont leurs histoires dignes de recommandation, aussi les mauvaises ont les leur, en la commemoration desquelles chacun peut faire son profit pour les fuir. Et neantmoins si quelqu'un pour avoir l' œil ou l' aureille trop delicats, trouve ce discours de mauvaise grace, ou d' un alloy qui ne luy plaise, je le veux contenter d' une autre monnoye de ma marque, que j' ay quelquesfois debitée ailleurs.

Quelque fascheux peut estre & mal apris

Se mocquera du subject que j' ay pris, 

Si je me suis dispensé de l' escrire,

Chacun estant maistre de son bon temps,

Affin de rendre & luy & moy contens,

Il se pourra dispenser de le lire.

Je commenceray par le Velleian pour en apres venir aux autres. Pour subvenir à l' infirmité du sexe feminin, il fut defendu dedans Rome par le Senatus-consult Velleian de s' obliger pour autruy sur peine de nullité. 

A cette regle generale on apporta cette exception, que la femme pouvoit en plein jugement és mains du Juge y renoncer, apres luy avoir remonstré par le menu quel estoit son Privilege. Que si nonobstant ces remonstrances, elle declaroit avoir le contract pour agreable, adoncques il ne luy estoit de là en avant loisible de s' en repentir, ny par consequent de s' aider du benefice du Velleian. Or comme toutes choses religieusement introduites se tournent à la longue souventesfois en un abus, aussi advint il le semblable à cette cy. Car au lieu de la presence du Juge, on se contenta que cette renonciation fust faite devant un Notaire ou Tabellion qui recevoit le contract. Et le plus ancien de nos Docteurs de Droict qui nous enseigna cette leçon, & des autres renonciations, dont je discourray cy apres, fut Guillaume Durant Provencal (Provençal), Autheur du Specule, vulgairement appellé par les anciens le pere de pratique. Quatuor sunt beneficia (dit-il) quibus praecipue solet in instrumento renunciare constitutioni Divi Adriani, novae constitutionis de fideiussoribus, novae constitutionis de duobus Reis debendi, & Senatusconsulti Velleiani. Et adjouste que si les contractans ne sçavent quelle est la nature de ces renonciations, & n' en ayent esté certiorez par le Notaire, la renonciation demeure nulle & sans effect. Dautant que nul n' est estimé renoncer à un droict qu' il ignoroit luy apartenir. Et ideo (adjouste-il) discreti Tabelliones ponunt hanc clausulam in instrumentis. Et renunciaverunt tali iuri quod est tale, super hoc à nobis certiorati. Et tunc tenet renunciatio. Conseil qui depuis fut suivy, non seulement au pays de Droict escrit, ains par toute cette France. Il ne parle point de l' Auth. S qua mulier laquelle prohibe aux femmes mariées de s' obliger pour leurs maris, ny de la renonciation qui leur à depuis convenu de faire, tout ainsi qu' au Velleian. Qui me fait croire que du temps de Durant cette loy n' estoit encores venuë en usage dedans nostre France.

Quant à moy j' eusse souhaité, ou que du tout le Velleian n' y eust esté introduit, ou que c' eust esté en son tout, sans rien changer des premieres & originaires procedures, qui estoient, comme j' ay dit, d' approuver en plain tribunal l' aplegement par elle fait, nonobstant le donner à entendre du Juge du Privilege à elle octroyé. Car on sçait quelques choses se trouver bonnes devant la face du Magistrat, qui autrement seroient sans excuse. Et d' improuver la fidejussion faite par la femme sans renonciation au Velleian, ou de l' approuver par le moyen d' une renonciation faite par elle tumultuairement, & à la vanuole pardevant un Tabellion ou Notaire, il n' y a pas moins de faute en l' un qu' en l' autre. Renonçant lors de pareille facilité, comme si elle se fust obligée sans y renoncer. La presence & remonstrance du Magistrat, la pouvoit aucunement plus tenir en bride contre son premier mouvement. Et neantmoins ce dernier formulaire de renonciation avoit esté embrassé avec une si estroite superstition, voire par les Cours souveraines que si le Notaire eust non seulement oublié d' apposer au contract cette renonciation, mais quand bien il l' eust apposée, & n' eust tout d' une suite adjousté ces mots. Qui luy a esté donné à entendre estre tel, que la femme ne se pouvoit obliger pour autruy si elle n' y renonçoit le contract estoit cassé, & encores en plus forts termes quand dedans la minute on eust mis ces mots. Qui luy a esté declaree estre telle &c. 

Et qu' en apres le Notaire eust estendu son & cetera sur la glosse en la deliurant aux parties: toutesfois les Juges ne prenoient cela en payement, ains cassoient l' obligation faicte par la femme. Chose qui coustoit infiniment à la simplicité de ceux, qui par les appas des plus fines femmes s' estoient laissé circonvenir és contracts par eux passez. C' est pourquoy le feu Roy Henry le grand sur l' advis de Messire Nicolas Brulart son Chancelier, par son Edit du mois d' Aoust 1606. ordonna que d' ores en avant les Notaires & Tabellions de son Royaume generalement quelconques, ne pourroient en breuets, contracts, obligations, & autres actes passez devant eux, inserer les renonciations ausdits Droicts du SC. Velleian, & Auth. Si qua mulier, ny en faire mention à peine de suspension de leurs charges, d' amendes arbitraires, dommages & interests, demeureroient toutesfois les dites femmes bien & deüement obligées sans les dites renonciations. Et pour coupper racine aux proces nez, & à naistre, tant en ses Cours de Parlement qu' autres jurisdictions, sur les choses & matieres susdites, il valide & authorize tous les contracts passez par les femmes, soit pour & avecques leurs maris, authorizées deux, ou autrement en quelque maniere & façon que ce fust, bien que les dits Droicts n' eussent esté exprimez & estendus au long, ou que la renonciation d' iceux eust esté entierement obmise. Pour estre tous les dits contracts de tel effect, force & vertu, comme si toutes ces formes y eussent esté bien gardees & observées, sans toutesfois prejudicier aux Arrests cy devant intervenus en telles matieres, qu' il entendoit & vouloit demeurer en leur force & vertu.

Edit receu avecques un si favorable accueil par la Cour de Parlement, qu' il fut aussi tost verifié, qu' apporté, ce requerant le Procureur general, & tout d' une main par la verification ordonné coppies collationnées estre envoyées aux Balliages, & Seneschaucees, pour à la diligence des Substituts du Procureur general du Roy estre leuës, publiées, enregistrées, & observees. Fait le vingt-deuxiesme de May 1607.

Je vous ay tout au long estalé ce qui concernoit en cette France le SC. Velleian, & Auth. Si qua mulier. Il me plaist vous discourir maintenant l' autre abus qui court entre nous, fondé sur une ignorance oculaire en matiere de contracts du Droict primitif des Romains, lors que deux personnes s' estoient obligées seules, & pour le tout, cette clause permettoit au creancier d' agir contre le premier des deux qu' il vouloit choisir. Fut il jamais loy plus juste que celle là? toutesfois l' Empereur Justinian la supprima là, & au cas que les deux codebiteurs fussent presens, & se trouvassent solvables, ains voulut qu' en ces deux cas, le  creancier fust tenu de poursuivre chaque debiteur pour sa quote part & portion seulement. Fut il jamais Loy plus injuste, & où il y eust plus du Tribonian qu' en celle là, que contre les paroles expresses de nos conventions, il me faille pour estre payé espouser autant de proces? que de debiteurs, en l' examen de leurs biens & Faculté. Ils eurent encores une maxime courante en leur pratique. Qu' il estoit au choix & option du creancier de s' attaquer indifferemment ou à la caution, ou au principal debiteurs. Comme si le contract impliquoit en soy une obligation du seul & pour le tout sans l' avoir exprimé. Toutesfois le mesme Justinian, par autre ordonnance voulut que l' un & l' autre estant present il falloit que le crediteur discutast au prealabe le principal debiteur, & subordinement la caution, le debiteur se trouvant non solvable. Car pourquoy ne me sera il permis d' user des termes de pratique puisque par les presens discours j' ay promis de me faire praticien? Et en cette seconde ordonnance il y avoit quelque naturelle equité qui ne se trouve en la premiere.

Voyez je vous prie en quel desarroy nous ont mises ces deux constitutions. Le Gentil-homme, le Marchand, le Laboureur, l' Artizan François, qui ne feurent jamais nourris, ny en l' ancienneté, ny en la nouveauté du Droict des Romains, estiment pour bien obligez, leurs debiteurs ou leur debiteur avec sa caution qu' eux tous s' obligeans seuls & pour le tout, cette clause soit suffisante pour se pouvoir heurter contre celuy dentr'eux qu' il leur plaist choisir. Toutesfois si vous n' y adjoustez un Renonçant au benefice de division, & ordre de discussion, vostre obligation solidaire demeure illusoire & sans effect. Ainsi l' ay-je veu observer par plusieurs jugemens, dont toutesfois je ne voy aucun fondement qu' une ignorance lourde, supine, & prepostere. Parole dont je ne demanderay pardons encores que paravanture elle soit merveilleusement hardie. Si cette clause y est neccessaire, il faut que nous y soyons abstraints, ou par nos Ordonnances Royaux, ou par nos coustumes locales, ou bien que nous soyons subjects au Droict des Romains. Nous n' avons ny Ordonnance, ny coustume pour cest effect. Il faut doncques que ce soit en contemplation du troisiesme point. Or est-ce une maxime tres-certaine que ne suivons le Droict des Romains, sinon de tant & en tant qu' il se conforme à une raison generale & naturelle. Ce que les Docteurs Italiens mesmes recognoissent par leurs escrits. Et quand ils ne le recognoistroient, c' est une leçon qui est cognuë de toute ancienneté par tout le monde. Au cas qui s' offre la constitution de Justinian non seulement ne simbolise au sens naturel de la Loy commune de tous, mais y deroge entierement. Plus belle & sortable proposition n' y a il pour la conservation de ce grand Univers, que l' entretenement des promesses qui sont faites sans dol, sans fraude, sans contrainte entre personnes majeurs de vingt & cinq ans dont les Romains faisoient bannieres publiques, comme estans fondamentales de leurs Loix. Pacta conventa servabo (disoit le Preteur) quae neque dolo malo, neque metu, neque contra bonos mores inita erunt. Et ailleurs le Jurisconsulte Ulpian disoit. Contractus accipere legem à conventionibus. Les contracts prennent leur Loy des marchez faits entre les parties contractantes. C' est une Loy naturelle entre tous les peuples: & une petite Justiniane fondée sur un, Sic volo, sic iubeo, sit pro ratione voluntas, l' effacera au prejudice non seulement des subjects de l' Empire, ains de nous qui ne le recognoissons qu' à petits semblans. Justiniane dirois-je volontiers forgée par un Tribonian, grand personnage veritablement, mais aussi grandement corrumpu, qui vendoit souventesfois (si nous en croyons Suidas) les ordonnances de son Maistre au plus offrant & dernier encherisseur. Avioustez (Adjoustez) (car je ne me puis estancher en querelle si juste comme est celle que je soustiens) qu' aprouvans cette renonciation, pour le moins faut il qu' elle soit entendue par ceux qui la font. Car nul n' est estimé renoncer à un sien droict si en y renonçant il n' a cognoissance de ce qu' il fait. Le tout en la mesme forme & maniere qu' on desiroit au Velleian avant l' edit de l' an 1606. Ainsi estoit telle la leçon de Durant qui premier introduisit cette chiquanerie en nostre France. Ce neantmoins, ny le creancier, ny les debiteurs, non pas mesmes le (les) Notaires ne sçavent que veulent dire ces mots. Renonçans au benefice de division & ordre de discußion. Menagez doncques cette chiquanerie de telle façon qu' il vous plaira, vous trouverez qu' elle n' a autre garend que l' ignorance, que les anciens ont estimé estre la mere d' injustice. Et estime qu' une Cour de Parlement sans nouvel Edit, peut par ses Arrests corriger cest abus. Et en tout evenement & à tout rompre un nouvel Edit pour cest effect ne sera de moindre devotion receu que celuy du Velleian, & Auth. Si qua mulier.

Avecques les deux defaux par moy cy dessus touchez j' y en adjousterois volontiers un troisiesme, qui est l' heritier par benefice d' inventaire, dont nous faisons une banque de tromperie, pour frustrer les creanciers hereditaires de ce qui leur est bien & loyaument deu sous le masque d' un inventaire tel quel, & d' une caution baillée. Ce fut un nouveau Droict introduit par Justinian pour bonne cause, comme je pense, & paravanture pour meilleure doibt il estre banny de la France, que tous heritiers soyent purs & simples, & qu' à cette fin leur soit prefix un bon & competant delay pour s' informer des biens & moyens du defunt avant que de s' y engager, & ce pendant pour obvier aux fraudes & substractions, qu' inventaire soit fait par authorité de justice. Vous me direz que par ce moyen je ferme aucunement la porte aux successions. Quoy faisant c' est grandement offensé la memoire des nostres qui sont allez de vie à trespas. Et je vous responds que je ne trouve aucune difference entre n' avoir point d' heritiers, ou d' en avoir qui sous faux pretexte de justice rendent la succession illusoire & insolvable.

Et certes quand je voy nos bons vieux Peres avoir du commencement doubté d' ouvrir la porte au Droict de Rome, pour une reverence naturelle & legitime qu' ils portoient à leur Roy, craignans que cette ouverture ne nous assubjectist sous une puissance aubaine, s' il m' estoit en cecy loisible d' interposer mon jugement contre une venerable ancienneté, je dirois volontiers, qu' ils s' abuzoient. Par ce que sous l' authorité de nos Roys, on pouvoit emprunter du Droict Romain ce qui estoit bon, & resseper le mauvais. Mais il y avoit une autre crainte beaucoup plus considerable qui les devoit plus induire à cette opinion. Qui estoit qu' il y avoit danger que sur ce Droict on entast la chicanerie & multiplicité de proces, ainsi que nous avons; maladie vrayement incurable, quelque remede que nos Roys vueillent apporter pour la guerir.

vendredi 28 juillet 2023

7. 13. De quelques jeux Poëtics, Latins & François.

De quelques jeux Poëtics, Latins & François.

CHAPITRE XIII.

Je veux que tout ce Chapitre ne me soit qu' une boufonnerie: Car pourquoy envierons nous à nostre Poësie Françoise divers Jeux, si les Romains mesmes s' en dispenserent quelques-fois? Je recognoistray que tant que la Poësie Latine fut en sa pleine fleur sous Catulle, Virgile, Horace, Ovide, Tibulle & Properce, telles plaisanteries n' estoient en usage: mais les survivans ne pouvans atteindre à leur parangon, s' en voulurent revanger par des jeux Poëtiques (ainsi les veux-je appeller) ausquels ils se rendirent admirables.

Celuy de tous les Poëtes Latins qui s' y esgaya d' avantage, fut Ausone, lequel au milieu d' une infinité de Poëmes de prix, nous voulut servir de ceux-cy, premierement en ces vers qui commençoient, & finissoient par Monosyllabes, & dont le commencement du suivant estoit emprunté de la fin du precedent.

Res hominum fragiles, agit, & regit, & perimit Sors, 

Sors dubia, aeternumque labans, quam blanda fovet Spes, 

Spes nullo finita aevo, cui terminus est Mors, 

Mors avida, inferna mergit caligine, quam Nox. 

Je vous passe le demeurant qui est de douze vers. Il en fit un autre de quatre vingts dix-huit d' une trempe, mais non d' une mesme si exacte superstition.

Aemula Dijs, naturae imitatrix, omniparens Ars, 

Pacato ut studeat labor hic meus, esto operi Dux, 

Arcta, inamoena licet, nec congrua carminibus Lex, 

Iudice sub tanto fandi tamen accipiet Ius 

Quippe ut ridiculis data gloria, ni prohibet Fors.

Il n' est pas que puis apres il ne se joüe en 27. carmes sur toutes les lettres Grecques & Latines Monosyllabes.

Dux elementorum studijs viget in Latijs A, 

Et suprema notis adscribitur Argolicis ω.

Au contraire au lieu des Monosyllabes portez par tous ces petits Poëmes, il en fait un autre en vers Hexametres, qui finissent tous par des mots de cinq syllabes.

Spes Deus aeterna stationis conciliator,

Si castis precibus veniales invigilamus,

His pater oratis placabilis adstipulare,

Da Christe specimen cognoscere inreprehensum,

Rex bone cultorum famulorum vivificator.

Et de cette façon y en a 42. en son Edille 29. J' adjousteray le Poëme qu' il fit du nombre Ternaire, & le Centon nuptial, qui est composé de diverses pieces de Virgile, & neantmoins de telle grace, comme si l' on n' avoit rien emprunté de luy. Ce que du temps de nos Peres fit aussi Laelius Capilupus en la plus part de ses Poëmes Latins.

La posterité adjousta à ces jeux Poëtiques Latins, l' Echo, dont j' estime

Joannes Secundus avoir esté le premier inventeur dans son Bocage, en un Dialogue où il introduit le Passant & Echo entre-parleurs, où le Passant commence ainsi.

O quae Diva cavos colis recessus

Sylvarumque regis domos opacas. 

Et apres poursuivant la route il dit en cette façon, 

Dic, oro, poterit quid impotenti 

Seros ponere limites amori? 

Ech. MORI. Viat. Dij meliora, sic ne nobis

Ad canos igitur dies manebunt, 

Et canos quoque non dies relinquent, 

Singultus, lachrymae, gravesque voces: 

Aut mox abijcienda prima vita est: 

Ech. ITA EST.

Et ainsi va le demeurant que j' ay voulu representer plus estroitement au 2. de mes Epigrammes.

Hic ego dum solus meditans longa avia sector, 

En age, dic Echo, dominae quis maior honos? NOS,

Ergo Fabulla sonis poterit me perdere multa? 

VLTA. Sed heu sodes recita quae caussa mali huius? 

IVS. An quod me etiam volui sacrare Sabinae? 

NAE. Is fructus binis est inservire puellis? 

IS. Sic ipse meae sortis miseranda lues? ES. 

Quae Venus inde meis haeret male sana medullis? 

LIS. Saltem ut valeam meme ablegabo peregrè? 

AEGRE. Tandem igitur spes est gaudere Fabulla? 

BVLLA. Vah pereas abs te discedimus. IMVS.

J' ay faict cest autre suyvant qui ne doit rien à son frere aisné. Par le premier je gouverne Echo de mes Amours, par le second, je la gouverne des siennes.

Te fugit, ingratum sequeris miserabilis Echo:

Quis furor? VROR, ait: Quis tibi clamor? AMOR.

Quid si conveniam Narcissum inter nemora? ORA.

Auxilione tibi me fore reris? ERIS.

Obsequar, atque viam celerabo quam subito. ITO.

Quae te res torquent plus in amore? MORAE.

Vtere consilio, si te fugit, huncce fuge, EVGE.

Non facis? O quam te spes vaga fallit.         ALIT.

Is cum te fugiat, fugienti, quae rogo, spes?         PES.

Ergone non ullo tempore stabit?         ABIT.

Nulla igitur cum spes tibi quid succurret Amans?         MENS. 

Iam satis, hac ego te desero valle. VALE.

Ne pensez pas que nostre Poësie Françoise n' ait ses jeux aussi bien que la Latine. Quant à moy, si j' en estois creu je mettrois au rang d' iceux, les Vers mesurez François. Car d' en vouloir faire des livres entiers de Poësie, encores que nostre langue en soit capable, si ne pense-je que cela succedast à son Autheur, comme nos Rimes.

Je mettrois volontiers entre nos jeux Poëtics ce Sonnet de du Bellay, auquel il s' est joüé sur ces deux paroles, vie & mort, n' estoit que c' est une belle & saincte Oraison qu' il fait à Dieu.

Dieu qui changeant avec l' obscure mort

Ta bien-heureuse & immortelle vie, 

Fus aux pecheurs prodigue de ta vie, 

Pour les tirer de l' eternelle mort. 

Que la pitié compagne de ta mort

Guide les pas de ma fascheuse vie,

Tant que par toy à plus heureuse vie

Je sois conduit esloigné de la mort.

Avise moy pour faire que ma vie

Ne soit noyee aux ondes de la mort, 

Qui me bannit d' une si douce vie.

Oste la palme à cette injuste mort, 

Qui veut, qui veut triompher de ma vie,

Et morte soit tousjours pour moy la mort.

Or tout ainsi que le Poëte Ausone se joüe sur des Monosyllabes, aussl nous le renviasmes à meilleures enseignes sur luy, parce qu' au lieu de ses Monosyllabes, qui ferment & ouvrent les vers, se trouve une Elegie de 42. carmes, inseree par Estienne Tabourot dans ses Bigarrures, qui est toute composee de Monosyllabes, dont je coucheray icy les huict premiers vers.

Mon cœur, mon heur, tout mon grand bien,

A qui je suis plus tien, que mien,

Pres que je ne voy sous les Cieux,

Rien plus beau, ny cher à mes yeux,

Mon cœur qui seul fais que je suis,

Qui fais qu' en un grand heur je vis,

Mon cœur que Dieu pour mon bien fit,

Mais de qui le nom ne se dit.

Outre cela, Clement Marot representa dans une sienne Chanson les jeux d' Ausone, mais d' une telle gayeté, qu' elle semble effacer le Latin.

Dieu gard ma Maistresse & Regente,

Gente de corps, & de façon

Son cœur tient le mien en sa tente

Tant & plus d' un ardent frisson.

S' on m' oit pousser sur ma chanson,

Son de Luts, ou Harpes doucettes,

C' est espoir qui sans marrissson

Songer me fait en amourettes.

La blanche Colombelle belle 

Souvent je vais priant criant. 

Mais dessous la cordelle d' elle, 

Me jette un œil friant, riant 

En me consommant, & sommant 

A douceur, qui ma face efface

Dont suis le reclamant amant, 

Qui pour l' outrepasse trespasse.

Dieu des amans de mort me garde 

Me gardant donne moy bon-heur, 

En me le donnant pren ta darde, 

En la prenant naure son cœur, 

Et le naurant me tiendras seur, 

En seurté suivray l' accointance, 

En l' accointant ton serviteur, 

En servant aura joüyssance.

Un esprit sombre se mocquera de ces rencontres, mais quant à moy je ne pense rien de si beau, mesmes que le dernier couplet, ou par une belle gradation, Marot met sa plume à l' essor, jusques à ce qu' il vient fondre au point tant desiré par les amans. L' autheur de l' art Poëtique qui fut du temps du Roy Louys XI. appelloit Taille de rime à queuë  simple, quand la queuë du vers precedant estoit semblable en voix au commencement de l' autre suivant, & divers de signification, comme est le premier couplet de cette Chanson: Et encores appelloit Taille de rime à double queuë, quand la penultiesme & derniere syllabes avoient deux paroles diverses, toutes-fois de mesme terminaison, comme vous voyez au second couplet: Cette Chanson estoit belle pour une fois: s' il en eust voulu faire mestier & marchandise, comme celuy dont je parleray cy-apres, il se fust rendu ridicule. Nous avons une autre maniere de jeu, qui provient de vers equivoquez. En quoy je puis dire que nous n' appellons pas Equivoque, ainsi que le Latin, quand un mesme mot a double signification: mais quand d' un, nous en faisons deux, qui se rencontrent en mesme terminaison. Il y a une Epistre du mesme Marot, où en bouffonnant sur le mot de rimer, il le diversifia en vingt & six sortes.

En m' esbatant je fais Rondeaux en rime, 

Et en rimant bien souvent je m' enrime:

Bref c' est pitié entre nous rimailleurs, 

Car vous trouvez assez de rime ailleurs: 

Et quand voulez, mieux que moy rimassez, 

Des biens avez, & de la rime aßez: 

Mais moy avec ma rime, & ma rimaille, 

Je ne soustien (dont je suis marry) maille.

Or ce me dit un jour quelque Rimart,

Viença Marot trouve tu en rime art,

Qui serve aux gens, toy qui as rimassé?

Ouy vrayement (dis-je) Henry Macé:

Car vois tu bien la personne rimante,

Qui au jardin de son sens la rime ente,

Si elle n' a des biens en rimoyant: 

Elle prendra plaisir en rime oyant:

Et m' est advis que si je ne rimois,

Mon pauvre cœur ne seroit nourry mois,

Ne demy jour: Car la moindre rimette

C' est le plaisir où faut que mon ris mette.

Si vous supply qu' à ce jeune Rimeur

Faciez avoir un jour par sa rime heur,

A fin qu' on die en prose, ou en rimant,

Ce Rimailleur, qui s' alloit enrimant,

Tant rimassa, rima, & rimonna,

Qu' il a cogneu quel bien par rime on a. 

C' est une gayeté entre ses œuvres, dont j' ay pensé vous devoir faire part, encore que paravanture quelques uns en voudront faire mal leur profit. Le regne du Roy François I. de ce nom porta un Guillaume Cretin Chantre de la saincte Chapelle de Paris, & Thresorier de celle du Bois de Vincennes, qui avoit veu trois Rois, Charles VIII. Louys XII. & François I. comme je recueille par ses œuvres, & estoit fort ancien soubs François I. ce qui le faisoit respecter par les plus jeunes. Marot fait estat de luy, comme d' un souverain Poëte, & luy dedie ses Epigrammes en cette façon.

L' homme sotart, & non sçavant,

Comme un Rotisseur qui lave oye,

La faute d' autruy nonce avant

Qu' il la cognoisse, qu' il la voye:

Mais vous de haut sçavoir la voye

Sçavrez par trop mieux m' excuser

D' aucun erreur si fait l' avoye,

Qu' un amoureux de musc user.

Qui est le premier de tous ses Epigrammes, & paravanture le plus foible, je dirois volontiers ridicule, m' estant esmerveillé mille fois pourquoy il n' y a rien qu' une affectation d' equivoques: Toutes-fois apres avoir leu les œuvres de Cretin, non seulement je l' excusay, mais loüay la gentillesse de son esprit: D' autant qu' il dedioit son livre à un homme, duquel toute l' estude ne gisoit qu' en equivoques: Et c' est pourquoy en la plainte qu' il fit sur la mort du general Preud'homme, il dit qu' aux champs Elisiens, entre les autres Poëtes François il y trouva le bon Cretin au vers Equivoqué. Et parce qu' il fut l' unique en ce sujet, je vous en representeray icy quelques placars: en une oraison qu' il addresse à Saincte Geneviefve.

Si quelques-fois ay renom merité

Du los dont peut estre un homme herité:

Doux Orateur en prose, ou bien par mettre, 

Et si le temps porte loy de permettre

Que mon vouloir de prier or ait son, 

Ne dois-je pas par devote oraison, 

Ma plume, & moy d' affection fervente

Monstrer bon zele, & plus ne faire vente

De mes escrits curieux, & mondains, 

Pour en cela tant complaire au monde, ains

Le Createur servir de corps, & d' ame?

C' est la raison benoiste, & saincte Dame.

Ainsi va tout le demeurant de l' oraison qui est de trente six vers, plus il alla sur l' aage, plus il s' adonna à ce sujet, y apportant tousjours quelque nouvelle grotesque. Vous trouverez une Epistre qu' il adresse à Honorat de la Jaille estre telle.

Par ces vins verds Atropos a trop os 

Des corps humains ruez envers en vers, 

Dont un quidam aspre aux pots, à propos 

A fort blasmé ses tours pervers par vers.

Faisant aller de cesté façon toute la suite, qui est de six vingts six vers: & dans un autre qu' il envoye à François Charbonnier, lors malade en la ville de Han, qu' il aimoit comme s' il eust esté son enfant, aussi est-ce luy qui apres le decez de Cretin fit imprimer toutes ses œuvres.

Fix par escrits j' ay sçeu qu' un jour à Han

Fis pareils cris qu' homme qui souffre ahan, 

Portant le faix de guerre, & ses alarmes, 

Pourtant le faix qu' elle provoque à larmes. 

Tes doux yeux secs, & sur eux l' eau tost rend, 

Tels douze excez (plus soudain que torrent 

Laisse courir son cours) perdroient tes forces, 

Les secourir est besoin que t' efforces. 

Tout le demeurant de la lettre est de cette trempe, qui est de 120. vers, esquels j' ay trouvé prou de rimes, & equivoques les lisant, mais peu de raison: Car pendant qu' il s' amusoit de captiver son esprit en cet entre-las de paroles, il perdoit toute la grace, & liberté d' une belle conception: Chose estrange, & qui merite d' estre icy remarquee en passant. Jamais homme ne fut plus honoré par les plumes de son temps, que luy en son vieil aage. Jean le Maire luy dedia son 3. Livre des Illustrations de la Gaule, où il le reclame comme celuy auquel il devoit son tout: & en un autre endroit le pleuuit Prince de tous ceux qui lors escrivoient. Marot, comme j' ay dit, luy dedia pareillement ses Epigrammes: Geoffroy Toré en son Champ Flory disoit qu' il avoit escrit les Chroniques de France, esquelles il faisoit honte à uns Homere & Virgile. Et toutes-fois jamais homme ne satisfit moins apres sa mort à l' opinion que l' on avoit conceuë de luy de son vivant. La verité est qu' il fit l' Histoire de France en vers François, mais ce fut un avorton, tout ainsi que le demeurant de ses œuvres. Et c' est pourquoy Rabelais qui avoit plus de jugement & doctrine, que tous ceux qui escrivirent en nostre langue de son temps, se mocquant de luy, le voulut representer soubs le nom de Raminagrobis vieux Poëte François (ainsi le nomme-il au 3. Livre de son Pantagruel) quand sur l' irresolution & doute d' un ouy & nanny, que Panurge avoit de son mariage futur, il l' alla chercher, comme il estoit sur le point de sa mort, pour prendre advis de luy, s' il devoit estre marié, ou non. A quoy il luy respondit par les ambages de ce Rondeau.

Prenez là, ne la prenez pas, 

Si vous la prenez, c' est bien faict, 

Si vous la laissez, en effect

Ce sera ouvrer par compas, 

Gallopez, allez l' entre-pas 

Differez, entrez y de faict, 

Desirez sa vie ou trespas, 

Prenez là, ne. 

Jeusnez, prenez double repas, 

Refaites ce qui est defait. 

Defaites ce qui est refait:

Desirez sa vie, ou trespas. 

Prenez là, ne.

Beaucoup de gens estiment que cette piece soit de la boutique de Rabelais, comme d' un mocqueur qu' il estoit, & moy-mesme l' avois tousjours ainsi estimé, jusques à ce que repassant sur les Poësies de Guillaume Cretin, je trouvay sur la fin du Livre ce Rondeau qu' il adressoit à Christofle de Refuge, qui luy avoit demandé conseil de se marier: Rabelais le figure comme un resueur sur ses vieux ans, & paravanture seray-je par vous reputé tel, pour avoir perdu tant de temps sur ses resueries. Car en somme s' il se fust joüé de ses equivoques sobrement par forme de jeu, non de vœu, il eust contenté le Lecteur, au lieu de l' atedier. Au demeurant que Rabelais l' ait voulu figurer sous ce nom de Raminagrobis, je n' en doute point: Car outre ce que dessus, Panurge l' estant retourné voir pour la seconde fois, en fin il est contraint de sortir de sa chambre, disant, laissons mourir ce Villaume. Mot dont il voulut user pour Guillaume, nom propre de Cretin.

Encore ne veux-je pas clorre ce Chapitre en ces gayetez par moy racontees: Tout ainsi que les Modernes ont introduit l' Echo dans leurs vers Latins, aussi avons nous fait le semblable és nostres. Ainsi le voyons nous dans Joachim du Bellay, en un petit dialogue d' un Amoureux, & d' Echo.

Piteuse Echo, qui erres en ces bois, 

Respons au son de ma dolente voix. 

Dont ay-je peu ce grand mal concevoir, 

Qui m' oste ainsi de raison le devoir? de voir.

Qui est l' autheur de ces maux advenus? Venus.

Comment en sont tous mes sens devenus?         Nuds.

Qu' estois-je avant qu' entrer en ce passage? Sage.

Et maintenant que sens-je en mon courage? Rage. 

Qu' est-ce qu' aimer, & s' en plaindre souvent: Vent. 

Qui suis-je donc lors que mon cœur en fend? Enfant. 

Qui est la fin de prison si obscure? Cure.

Dy moy quelle est celle pour qui j' endure?         Dure.

Sent-elle bien la douleur qui me poingt? Point.

O que cela me vient bien mal à point! 

Me faut-il donc, ô debile entreprise! 

Lascher ma proye avant que l' avoir prise? 

Si faut-il mieux avoir cœur moins hautain, 

Qu' ainsi languir sous espoir incertain.

Voila une piece qui n' est pas à negliger, sur laquelle je voulus r'envier de cet Epigramme aux Gayetez, qui furent imprimees sur ma main en l' an 1583. 

Pendant que seul dans ce bois je me plains, 

Dy moy Echo qui celebre mes mains?         Maints.

Y a-il point quelque autre gentille ame, 

Qui à loüer les autres mains enflame?         Ame.

Si moy vivant de mon loz je joüy, 

Ay-je subject d' en estre resjoüy? Ouy.

Et si ma main est jusqu' au Ciel ravie, 

Que me vaudra ce bruit contre l' envie? Vie.

N' y aura-il nul homme de renom,

Qui en cecy soit jaloux de mon nom? Non. 

Mais si quelqu'un mal appris en veut rire, 

Que produira dans mes os ce mesdire? Ire.

Contre ce sot, contre ce mal appris: 

Ne rongeray-je en moy que des despits? Pis.

O sot honneur d' une main mal bastie!

Quel humeur donc vainement me manie? Manie. 

Las pour le moins, Echo, si tu peux rien,

Fay que les bons de mes mains parlent bien: Bien.

Si tu le fais, rien plus je ne demande,

Or sus Adieu, va, je me recommande.          Commande.

Je finiray par cet Echo, & peut estre non mal à propos, pour vous monstrer que tout le discours du present Chapitre n' est que vent.

mardi 1 août 2023

8. 2. De combien d' idiomes nostre langue Françoise est composee,

De combien d' idiomes nostre langue Françoise est composee, & si la Gregeoise y a telle part comme l' on pretend, ensemble de quelques anciens mots Gaulois, & François, & autres qui sont purs Latins en nostre Langue.

CHAPITRE II.

Il y a bien peu de gens lettrez qui n' estiment que nostre langue soit composee de la Grecque & Latine, & que de l' ancienne Gauloise, ensemble de celle des François Germains il y en a quelques particulieres remarques: Qu' elle est presque toute Latine, comme j' ay n' agueres discouru, mais qu' à sa suite elle est infiniement redeuable à la Gregeoise. De cette opinion ils ont une conjecture tresgrande qu' ils tirent de Strabon au sixiesme livre de sa Geographie. Disant que les Phocenses, peuple de Grece, ayans esté conseillez par l' oracle de la Deesse Diane d' Ephese de mettre la voile au vent, apres avoir longuement vogué, vindrent surgir à Marseille, où ils establirent leur seigneurie pleine de bonnes loix, & entr'autres choses y fonderent une Université en langue Grecque: laquelle ils sçevrent si bien faire provigner, que la plus grande partie des Contracts que l' on dressoit és Gaules estoient faicts en Grec. Au moyen dequoy il ne faut point trouver estrange si dedans nostre Vulgaire nous avons transplanté une infinité de mots Grecs, dont sous le regne de François premier, Bouilie Chanoine de Noyon fit un brief inventaire, & apres luy Perion, & de fraische memoire Henry Estienne, ausquels le lecteur pourra avoir recours si bon luy semble. Je ne veux point desdire tous ces gens d' honneur, ny cette commune opinion. Bien diray-je, comme chose tres-veritable, que du temps de Jules Cesar on ignoroit du tout la langue Grecque dans les Gaules: Veu qu' au cinquiesme de ses Memoires des guerres de la Gaule, il nous tesmoigne que voulant donner quelque advis à Ciceron qui estoit assiegé dedans une ville, il luy escrivit des lettres en Grec, a fin (dit il) que si elles estoient interceptées, elles ne peussent estre entenduës par les Gaulois. Si le langage Grec y eust esté si familier, comme Strabon nous donne à entendre, Cesar se fust bien donné garde d' user de ce langage pour chiffre contre les Gaulois. Quelques-uns pour oster cette contrarieté disent qu' il escrivit, non en langage Grec, ains en lettres Grecques que les Gaulois n' eussent peu cognoistre. Qui seroit une explication ridicule d' estimer que le Gaulois eust entendu la langue Grecque, & qu' il n' eust pas cogneu les lettres. Joint que le mesme Cesar en un autre endroict nous enseigne que les Helvetiens usoient de caracteres Grecs en leurs communs escrits, tout ainsi que les Gaulois. Et si nous croyons Pline au septiesme livre de son histoire naturelle, il n' y avoit nation en l' Europe qui ne peignist en lettre Jonique, c' est à dire en lettre Grecque. Chose dont nous pouvons recueillir que combien que les Gaulois usassent lors de caracteres Grecs, toutesfois la langue leur estoit incognuë, & n' est pas hors de propos d' estimer qu' elle eust en la Provence telle part que Strabon pleuvit, mais non en tout le demeurant des Gaules. Provence, dis je, qui pour estre long temps auparavant du tout affectionnee aux Romains, avoit bien peu de communication avec nous. Il faut doncques que c' ait esté depuis que les Gaulois furent reduicts sous la servitude de Rome, qu' ils frequenterent l' Université de Marseille, & que par cette mutuelle frequentation, ils emprunterent plusieurs mots Grecs, & dont ils embellirent leur langue. Ce que j' ayme mieux croire que de me rendre en cest endroit partial contre la commune: Encores que j' aye assez d' argumens pour me divertir de cette opinion, & croire que cette symbolisation & rencontre de mots Grecs vienne plus d' une incertitude & hazard, que d' un discours. Nous demeurerons doncques ferme en cette opinion, comme les autres, que nostre langue doit quelque chose à la Gregeoise, je ne veux pas dire des paroles que nous tenons en foy & hommage de l' Eglise ou des Universitez fondees en cette France depuis trois cens ans, mais de celles que nous avons renduës nostres, comme les Latines, le tout sans Grecaniser, ou Latiniser, permettez moy d' ainsi le dire. 

Je viendray maintenant à quelques dictions que j' ay remarquees estre de l' ancien estoc des Gaulois, & commenceray par ce brave mot de Soldat: que nos ancestres appellerent souldoyer puis Souldart. Quand je ly dans Jules Cesar en ses Memoires, que les Gentils-hommes Gaulois avoient sus eux plusieurs vassaux, & gens à leur devotion, qui immoloient leurs vies pour eux, quos Galli Soldurios vocant, j' ayme mieux puiser ce mot de nos Gaules, que de Rome, comme font quelques Escoliers Latins, quand ils le disent prendre sa source à Solidis, quasi Solidarijs, & que de la soulde qu' ils prennent vient qu' ils soient ainsi nommez: Comme si les Gaulois qui n' avoient auparavant aucune habitude avec les Romains eussent esté emprunter de leur langue un nom de leur principale police: De moy je veux croire que du Souldart Gaulois vient celuy de Soulde, souldoyer, & souldoyement: Par ce que nous n' employons le mot de Soulde que pour les Soldarts, & si on l' avoit emprunté du Latin, il iroit aussi pour toute autre sorte de payement qui se feroit en argent, ce que nous ne pratiquons pas. La solde doncques fut ainsi dite, par ce que le Souldart s' employant pour son Seigneur en la guerre, & meritant quelque recompense, on appella cette recompense soulde, ou souldoyement. Jules Cesar au rapport de Suetone en sa vie, estant és Gaules dressa une nouvelle legion, à laquelle il donna le nom Gaulois d' Alloüette, parce que comme dit Pline livre unziesme chapitre trente sept, elle portoit une creste sur son armet, comme l' Alloüette sur sa teste. Suetone en la vie de Vitelle dit que Beccus significabat Rostrum apud Gallos: C' est ce que nous disons Bec, dont est venu Becquer, & par Metaphore Rebecquer. Le mesme autheur dit que Galba és Gaules signifioit un homme gras: Voyez s' il ne sera pas meilleur de rapporter la terre Glase à ce mot par une corruption de langage, que de dire que gras vienne de Crassus, ains que de Gras nous ayons fait Glas. Marcellin au quinziesme livre dit que Galli metiebantur spatia itinerum per leucas, c' est ce que nous appellons lieuës: Et en ce mesme passage il nous enseigne que le fleuve qui passe à Lyon, que les Latins appelloient Arar, estoit par nous appellé Saone, qui est la Saulne. L' Ausone representé par Helie Vinet use en deux divers endroicts de Minare, pour mener, mot que j' arrangerois volontiers entre les Gaulois, n' estoit que je trouve dans Festus Agasones equos agentes, id est bene minantes. Reginon au premier livre de son Histoire use du mot d' Aripennis, pource que nous appellons Arpent. Flodoart dit que sainct Remy donna à Clovis, allant combattre les Visegots, une bouteille de vin par luy benite, & adjouste ces trois mots, quam flasconem vocant, l' advertissant que tant que ce vin luy dureroit, il avroit bon succés encontre ses ennemis. Luy mesme use du mot de Complice: Rodulphus Rex Divionum castrum quod *Basso comes ceperat, eiusque complices retinebant, obsidet. Je le repute Gaulois, pour n' estre François, Grec, ny Latin. Il n' est pas que le mot de Braye, & par consequent Brayette, ne vienne de ce mesme fonds, au moins le tiré-je en conjecture par nostre Gallia Braccata. Et à ce propos Suetone, in Caesare, Galli in Curia bracchas deposuerunt, latum clavum sumpserunt. Le docte Baïf remarque que Gallicae, estoient une espece de soulliers dont les Gaulois usoient pendant la pluye, nous les appellons encore aujourd'huy Galloches. D' un mesme fonds vint le mot de Bouge, & Boulgette, selon le tesmoignage de Nonius: Bulga est, (dit-il) Folliculus omnis, quem & crumenam veteres Galli appellarunt, & est sacculus ad brachium pendens. Lucillius, Satyra sexta, dit Aulugulle: Cui neque iumentum est, nec servus, nec comes ullus, Bulgam & quicquid habet nummorum secum habet ipse. De là nous disons encores qu' un homme qui s' est fait riche, a bien mis dedans ses Bouges, pour dire dedans sa bource. Dun en vieux langage Gaulois signifioit une montagne, & de cela en avons nous encores quelques remarques, en ce que la plus grande partie des villes qui sont assises en crouppe de montagnes, ou attenantes d' icelles se terminent en Dunum, Lugdunum, Verodunum, Laudunum, Melodunum. Et les Dunes encores qui sont les Levees des environs de la Mer, nous en tesmoignent quelque chose.

Pausanias disoit que Mark apud Celtas signifioit un Cheval. Si vous prenez le mot de Celte, en sa vraye signification il entendoit parler des Gaulois. Toutes-fois quelques uns sont d' advis qu' il vouloit parler des Francs ou François. Je m' en rapporte à ce qui en est, bien vous diray-je, qu' en ancien langage Allemant, Mark se prenoit pour un Cheval. Ainsi l' apprenons nous des loix d' Allemagne, inserees à la suite de nostre loy Salique, tiltre septante un. Si quis equo quem Mark dicunt, oculum excusserit, & c. S' il est ainsi, nous devons au François qui symbolisoit de langage avec l' Allemant, le mot de Mareschal qui est chef de la chevalerie, & encore le Mareschal celuy qui pense & guerit les chevaux. Puis qu' il m' est advenu en ce mot de Mark de parler des François, je toucheray quelques paroles que nous tenons d' eux. Ces mots de Ban, Bannie, Forbannie, Banniere, ausquels je donneray leur place parlant du mot d' Abandonner, sont tous François. Mesme nous en avons composé quelques vocables, tantost du Gaulois & François, comme Banlievë: tantost du Latin & François, comme Heriban, dont nous avons fait Arriereban. Man signifioit homme en la Germanie, dont est encores venu le Norman, qui est à dire homme du North: & dans nostre vieille Loy Salique il y a quelques articles où Mannire, est pris pour ce que nous disons adjourner un homme en Justice. Marche pour limite & borne est de cette mesme marque, comme je deduiray en son lieu. Somme & Sommier, qui signifie charge, dont aussi à mon jugement est venu Sommelier, parce qu' ordinairement ceux qui ont la charge de la beuvette des Princes & grands Seigneurs, font porter une somme, & charge de bouteilles par les champs, pour ne defaillir à leurs Maistres. Franc pour libre: franchise pour azile, & affranchissement pour la manumission Latine, viennent du mesme mot de François. 

Je mets en ce mesme rang le mot de Troupe. Ainsi je trouvay-je dans les loix d' Allemagne le tiltre 73. estre tel, De eo qui in tropo de iumentis ductricem involaverit. Leudes dans Gregoire de Tours & Aimoïn, est pris pour sujet. Flodoart les nomme Allodes, Heribertus, & Hugo, contra Bossonem Rodulphi fratrem proficiscuntur, propter quosdam Rotildis Allodes, nuper defunctae, quos à Bossone pervasos, repetebat Hugo gener ipsius Rotildis. De ce mot est venu Alleud, qui est la recognoissance censuelle que nous faisons à nos Seigneurs, en consequence dequoy nous disons tenir des terres en Franc alleud, quand nous n' en payons nulle redevance. Et aussi les lots, qui sont les droits, & devoirs que nous devons aux Seigneurs, quand nous avons acquis un heritage censuel. Eschevins & Vassaux qui viennent de Serbint (chassé & avec X), & Vaßi, dont est faite frequente mention dans la Loy ancienne des François: Bourg, pour ville, & de là Bourgeois pour citoyens, Bourgeoisie & Forbourgs, que nous avons adoucy du mot de Fauxbourgs, qui sont toutes les maisons hors l' enceinte de la ville. Got en langue Germanique & Françoise signifioit Dieu, & de là nous tirons les mots de Bigot & Cagot, pour denoter ceux qui avec une trop grande superstition s' adonnent au service de Dieu. Il n' est pas que les pitaux de village pour couvrir leurs blasphemes n' ayent autres-fois composé des vocables, où ce mot de Got est tourné en Goy: Car quand ils dirent Vertugoy, Sangoy, Mortgoy, ils voulurent sous mots couverts dire tout autant que ceux qui disent Vertu Dieu, Sang Dieu, Mort Dieu, encores en firent-ils un plus impie, quand ils dirent un Jarnigoy, qui est tout autant comme s' ils eussent dit, Je renie, & c. Comme les paroles se tournent avec le temps en abus, nous ne pensons point mal faire usans de ces mots corrompus, non entendus, toutes-fois il y va de l' honneur de Dieu. Au contraire nous avons tiré en mauvaise part le nom de Bigot, qui n' estoit tel sur son premier advenement. Parce que Guillaume de Nangy recite que sous le Roy Charles le Simple les Normans desirans estre Chrestiennez, s' escrierent devant luy Bigot, Bigot, Bigot, qui valoit autant (dit cet Autheur) comme s' ils eussent voulu dire de par Dieu. Ce Chapitre ne reçoit point de closture à ceux qui pourront trouver dans les anciens, quelques dictions Gauloises ou Françoises, dont ils se pourront accommoder si bon leur semble en leurs estudes particulieres.

Je veux maintenant parler des mots purs Latins. J' ay dit au precedant Chapitre de ce Livre, que nous avions enté sur la langue Gauloise, la Latine, dont nous fismes un langage mety, que l' on appella Roman. Je feray maintenant plus hardy, & diray qu' il y a plusieurs paroles non corrompuës, ains pures Latines, dont nous usons, comme Françoises. Nostre vulgaire est un langage racourcy du Latin és paroles de deux, trois, & quatre syllabes. Mais aux monosyllabes, qui ne pouvoient recevoir racourcissement, nous en usons tout de la mesme façon que le Romain sans rien immuer, Si, Non, Tu, Plus, Es, Est, Et, Qui, Os. J' adjousteray Los, & Sont: car encores que l' orthographe en soit diverse, si est-ce que la prononciation n' est pas grandement esloignee de Laus & Sunt Latins. Nos anciens en eurent pareillement d' autres, ausquels ils n' avoient rien changé, Mons, Frons, Fons, Pons, Dens, Ars, Pars. Vray que par succession de temps, nous changeasmes S, en T, & dismes, Mont, Front, Font, Pont, Dent, Art, Part. Il y en a d' autres de deux, & de trois, & de quatre syllabes, Quasi, Item, Instar, Cadaver, Examen, Animal, Contumax, Tribunal, Recepisse, & encore Imperatrix. Mot qui a esté tousjours mis en œuvre par des Essars, en son Amadis de Gaule, combien que nous eussions Emperiere & Imperatrice. J' adjousterois volontiers Ab intestat, mais il reçoit une sincope. Il n' est pas que chaque Faculté qui manie la plume n' en ait plusieurs dont elle use, comme purs François, que je ne vous veux icy representer. 

D' une chose principalement m' esmerveillé-je en nostre langue (& c' est sur quoy je veux clorre ce Chapitre) dont vient que tout ainsi que les Latins eurent leur verbe substantif, Sum es, est, que l' on accommodoit selon les occurrences, à toutes sortes d' autres Verbes, aussi avons nous le nostre, qui est Avoir, que nous employons aussi à tous autres verbes François. Il a fait cela, il a aymé, il a esté là, & ainsi des autres: Car je n' ay jamais leu dans un vieux livre que sur le dechet de la langue Latine on usast du mot Habere en cette façon. Et qui m' appreste davantage à penser, c' est que combien que l' Italien & Espagnol eussent leurs langues originaires autres que la nostre, si se conforment elles avec nous en la rencontre de ce Verbe. J' oubliois de vous dire que depuis les guerres que nous eusmes en Italie, nous empruntasmes plusieurs mots, mais je reserve cela au Chapitre suivant.

lundi 14 août 2023

10. 12. Troisiesme cruauté dont faussement on accuse Brunehaud.

Troisiesme cruauté dont faussement on accuse Brunehaud.

CHAPITRE XII.

Fredegaire, & apres luy Aimoïn, disent que trois ans apres que Theodebert fils aisné du Roy Childebert fut arrivé à la Couronne d' Austrasie, Brunehaud son ayeule fit mourir à tort & sans cause Guintrion l' un des premiers de sa Cour. En haine dequoy luy & son Conseil la chasserent, mais avecques une incroyable indignité, je veux dire sans suite d' homme, ny de femme, comme une pauvre Damoiselle deschiree, laquelle vaguant ça & là (grande pitié) sans sçavoir quel chemin tenir, tombe en fin de bonne fortune és mains d' un païsan: auquel ayant tout au long discouru sa desconvenuë, elle le pria de luy servir de guide, & de la conduire jusques vers le Roy Theodoric son autre petit fils. A quoy il obeït, & l' y ayant renduë, apres avoir esté la mieux que bien receüe, l' Evesche d' Auxerre venant à vacquer, elle en fit pourvoir le païsan, homme du tout illetré, en recognoissance du bon & agreable service qu' il luy avoit fait. Qui est un vray monstre d' histoire: Que cette Dame auparavant tant retenüe l' espace de trente huit ans, se fust tout à coup laissee eschapper à la cruauté contre le sang innocent; & le fils se fust d' une si estrange façon oublié en la vengeance contre la Royne son ayeule, & encore cette Princesse en la recompense d' un homme ignorant. Car à vray dire combien que la faute eust esté grande de la part d' elle envers Guintrion, la punition fut plus enorme de la part du fils envers sa mere, qui pouvoit estre esloignee de luy avecques plus de respect. N' estoit que j' excuse le bas aage du fils qui lors n' avoit que treize ou quatorze ans pour le plus, pendant lequel temps il advient souvent, que les grands Seigneurs qui sont proches de la personne des Roys abusent de leurs bas aages, & authoritez. De maniere que je vous confesseray librement, que cette histoire m' est grandement suspecte, & pour m' en esclaircir, il me semble estre requis de considerer si on la pretend estre advenüe devant ou apres le decez de S. Gregoire. Car si apres, j' en passe condamnation avecques le Cardinal Baronius, mais non autrement. 

Or que ces deux mesdisans Autheurs nous l' ayent publiée comme advenüe auparavant, je prens droict (je seray en ces mots Advocat) par le calcul des ans par eux fait, quand ils disent que ce fut la 3. annee de l' advenement de Theodebert à la Couronne. Ce fut donc l' an 602. car le Roy Childebert son pere estoit decedé l' an 600. partant pendant la vie de S. Gregoire, qui mourut l' an 604. Et pour vous monstrer clairement que ce fut de son vivant, s' il vous plaist repasser sur ses Missives, vous trouverez qu' elles s' adressent premierement, tant à Childebert fils, qu' à la Royne Brunehaud sa mere, & ce Roy estant allé de vie à trespas, il escrit à Theodebert & Theodoric ses enfans, par lettres communes aux deux freres, pour mesme sujet. Qui monstre qu' ils n' estoient lors divisez d' opinions. Depuis vous y appercevez quelque changement; d' autant que sans se souvenir de Theodebert, ses lettres s' adressent, ores à Brunehaud, ores à Theodoric. Qui me fait croire que Brunehaud se tenoit lors avecques Theodoric. 

Le fait cy-dessus p**stoit trop horrible entre personnes de telle marque, pour n' estre cogneu, non seulement dedans la France; ains par toute l' Europe. Et à tant s' il eust esté vray, je ne fais aucune doute que S. Gregoire en eust baillé quelque attache à Brunehaud, tant de la mort de Guintrion innocent, que promotion du païsan ignorant à l' Evesché (mescontentement ordinaire de ses lettres) & tout d' une main à Theodebert, d' avoir si mal traité sa mere. Non qu' elle ne meritast quelque reprimende; ains avec procedures moins deshonnestes: En toutes ses lettres vous n' en trouvez un seul mot. Partant je vous supplie ne trouver mauvais, si en cet endroit je suis de dure creance. Je pourrois icy me fermer sur cette opinion par la raison que dessus, mais encore passeray-je plus outre. Car si me permettez de discourir librement ce que j' en pense, je vous dirois volontiers que depuis la mort de Childebert, Brunehaud ne fit sa demeure avec Theodebert, qui lors estoit aagé de douze ans ou environ, & Theodoric de 9. Opinion que pourrez trouver nouvelle (car nul n' a encore touché cette corde) mais je vous prie vouloir entendre mes conjectures. Soudain apres le decez du pere les deux freres jetterent au lot, ainsi qu' estoit lors la commune usance entre les enfans de nos Roys, & à Theodebert escheut le Royaume d' Austrasie, & à Theodoric celuy de Bourgongne. Austrasie, de l' ancien estoc du pere, partant selon les droits ordinaires de nature, plus asseuré: Bourgongne de nouvelle liberalité, consequemment moins; 

Je ne trouve en aucun Autheur ancien ou moderne, que jamais les deux freres depuis leurs couronnemens eussent faict Cour commune ensemble. Cette Princesse, comme leur ayeule, avoit toute intendance sur leur conduite, & est grandement croyable qu' elle choisit sa demeure avec celuy, qui pour la foiblesse de son aage, & manutention de son Estat en avoit plus de besoing. J' adjouste que S. Gregoire escrivant aux deux freres, fait sur l' inscription de ses lettres passer le puisné devant l' aisné, en ces mots, Theodorico, & Theodeberto Francorum Regibus. Chose que j' estime avoir esté par luy faite, non par ignorance de leurs aages & prerogatives; ains parce qu' il voyoit la mere & le puisné se tenir ensemble. Davantage je ne voy point qu' elle qui faisoit profession exterieure de devotion (car quant à l' interieur du cœur, il n' y avoit que Dieu qui en peust juger) eust jamais basty aucune Eglise en Austrasie; ains seulement en la Bourgongne, le Monastere d' Aulnay pres Lyon, l' Abbaïe S. Vincent à Laon, qui estoit de la domination Bourguignonne, & par especial le Monastere S. Martin hors la ville d' Autun, & l' Hospital, qu' elle manda à S. Gregoire avoir esté par elle achevez, dont il luy congratule, & rend graces à Dieu par ses lettres. Ouvrages qu' on ne jette point en moule en un ny en deux ans.

Particularitez qui me font croire qu' auparavant l' an 602. an auquel on figure sa fuite d' Austrasie, cette Princesse hebergeoit au Royaume de Bourgongne avec Theodoric. Et par ainsi que le mauvais traitement de Theodebert envers son ayeule est fabuleux. Adjoustez que trois ans apres cette pretenduë disgrace de Brunehaud les deux freres par une mutuelle correspondance manierent rudement le Roy Clotaire leur cousin, & reduisirent ses affaires au petit pied, par une grande victoire qu' ils obtindrent encontre luy, & depuis vesquirent en concorde ensemblément par le tesmoignage mesme d' Aimoïn, qui dit que dix ans apres du regne de Theodoric, Brunehaud ayant moyenné la Mairie du Palais à Protade son favory, elle fit, pour se vanger, entendre à Theodoric que Theodebert ne luy attouchoit en rien de proximité de lignage; ains estoit fils d' un jardinier. Esperant par ce moyen qu' il prendroit les armes contre luy, comme il fit. Et vrayment il est mal croyable, qu' une Princesse outrageusement offensee comme cette-cy, & par consequent infiniment ulceree, eust couvé huit ans entiers dedans son ame cette vangeance sans l' esclorre. Toutesfois parce que cette histoire d' enfant de jardinier est mise en avant, comme premier seminaire des divisions qui furent entre les deux freres, dont sourdit en fin leur ruine, je luy donneray un chapitre à part, & ne vous discourray cecy, que sur ce que j' emprunte des deux Autheurs mesdisans, ny ne le contrediray que par eux mesmes.

mercredi 16 août 2023

10. 25. Cheute de la seconde famille nos Roys. / Fin du Dixiesme Livre des Recherches.

Cheute de la seconde famille nos Roys.

CHAPITRE XXV.

Je laisse à nos autres Historiographes les conquestes, glorieuses victoires, & superbes arrois de cette seconde famille: car quant à moy j' ay maintenant pris pour mon partage ses ruines: Quoy faisant je ne pense rapporter peu de profit à nos Princes, & grands Seigneurs, quand de bon heur ils se feront sages par la folie d' autruy. Nous sommes les gettons des Roys, qu' ils font valoir plus ou moins, comme il leur plaist, & les Roys sont les gettons de Dieu: Jamais famille ne receut plus de faveur, & benediction du ciel, que celle des Martels en trois Princes consecutifs, Charles Martel, Pepin, & Charlemagne & jamais elle ne fut tant terrassee qu' en trois autres, qui les survesquirent, Louys le Debonnaire, Charles le Chauve, & Louys le Begue. Je nomme entre ces six Charles Martel, ores qu' il ne portast jamais titre de Roy entre les siens, mais ce fut luy qui par sa proüesse & sage conduite, fit voye aux siens à la Royauté. Joint qu' apres son decez, sa statuë fut honoree d' une Couronne Royale, en son tombeau, comme l' on peut voir en l' Eglise, & Abbaïe de S. Denis. Les trois premiers furent torrens de fortune, qui l' augmenterent: les trois derniers precipices qui la ravalerent: car quant aux autres qui leur succederent, ce ne furent que des avortons qui ne firent que contenance de regner sans regner. Et combien qu' en Charlemagne fust l' accomplissement de la grandeur de cette famille; toutesfois je dirois volontiers s' il m' estoit loisible, qu' il jetta les premiers fondemens de la ruine. Vous entendrez les raisons pourquoy.

Le Roy Pepin mourant laissa deux enfans, Charles & Carloman: Ausquels par partage fait entr'eux escheut tout ce qui estoit compris és Gaules dedans l' enceinte du Rhin, monts Pyrenees & Apennin: & à Carloman tout ce qui nous appartenoit au delà du Rhin. Cestuy-cy mourut trois ans apres le decez de son pere, delaissez de la Royne Berthe sa femme, deux enfans. Et adonc Charles, par un droict de bienseance s' empara de tous & chacuns leurs pays. Chose dont la veufve voulant avoir premierement sa raison, se retira avec ses enfans vers Tassilon Duc de Baviere, mais l' ayant trouvé trop foible, pour venir à chef de cette vengeance, elle prit sa route vers Didier Roy des Lombards, qu' elle pensoit avoir juste cause d' indignation contre luy. D' autant qu' ayant espousé en premieres nopces Theodore sa fille, il la luy avoit renvoyee dedans le premier an de leur mariage. Toutesfois le malheur voulut, que Didier ayant esté desconfit à la semonce du Pape Adrian par Charles, & despoüillé de son Royaume, fut avec sa Royauté enseveli le tort que Charles tenoit à ses nepueux. Cette histoire est aucunement touchee par nos Annalistes, & toutesfois mise au rang des pechez oubliez, comme si ce ne fust qu' une peccadille d' avoir mis à nud ses nepueux en la succession de leur pere. Peché neantmoins qui fut rudement vangé sur les siens par un juste jugement de Dieu.

Apres avoir repudié la fille du Roy Didier, il espousa consecutivement trois femmes, dont de la premiere il eut six enfans, Charles, Pepin, Louys, Bertrude, Berthe, & Gillette: de la seconde, Tetrude, & Hildude: & de la troisiesme, nuls. Charles mourut du vivant du pere, sans hoirs procreez de soy, Pepin son second fils Roy d' Italie mourut pareillement le pere vivant, delaissé son fils Bernard pour son successeur: De maniere qu' à Charles (depuis dit Charlemagne, pour la magnanimité de ses faits) ne restoit plus de masle que Louys pour son fils, & Bernard pour arriere-fils. Or est-ce la verité qu' apres le decez de sa quatriesme femme il se ferma en matiere de mariage. Mais comme il est mal aisé de tenir une bonne fortune en bride, aussi ce grand Prince ayant attaint au dessus de tous ses desirs, par les grandes victoires qu' il avoit rapportees de ses ennemis, commença de n' avoir dedans sa maison, autre plus grand ennemy que soy mesme. Se donnant à la veüe de tous diverses garces, desquelles il eut trois bastards, Dreux, Hugues, & Theodoric, sans faire estat des bastardes. Et à l' exemple de luy, ses propres filles ne manquerent de serviteurs, non plus que la plus part des autres Dames. De maniere que la Cour de ce grand Empereur, n' estoit qu' une banque de toute honte & pudeur. Qui le fit tomber en telle nonchalance de son devoir, que combien qu' en luy fut l' accomplissement de cette famille: toutes-fois la fin de sa vie fut le commencement de sa ruine.

François Petrarque fort renommé entre les Poëtes Italiens, discourant en une Epistre Latine son voyage de la France, & de l' Allemagne, nous raconte que passant par la ville d' Aix la Chappelle, il apprit de quelques Prestres une histoire prodigieuse, qu' ils tenoient de main en main pour tres-veritable. Qui estoit que Charles le Grand, apres avoir conquesté plusieurs païs, s' esperdit de telle façon en l' amour d' une simple femme, que mettant tout honneur & reputation sous pieds, il oublia non seulement les affaires de son Empire, mais aussi le soing de sa propre personne, au grand desplaisir de chacun. Estant seulement ententif à courtizer ceste Dame, laquelle par bon heur commença de s' alliter d' une fort grosse maladie qui luy apporta la mort. Dont les Princes & grands Seigneurs furent grandement resjoüis. Esperans que par cette mort Charles reprendroit comme devant, & ses esprits, & ses affaires en main. Toutesfois il se trouva tellement infatué de cet amour, qu' encores cherissoit il ce cadaver, l' embrassant, baisant, & accolant de la mesme façon que devant, & au lieu de prester l' aureille aux legations qui luy survenoient il l' entretenoit de mille bayes, comme s' il eust esté plein de vie. Ce corps commençoit desja, non seulement de mal sentir, mais aussi se tournoit en putrefaction, & neantmoins n' y avoit aucun de ses favoris qui luy en ozast parler; Dont advint que l' Archevesque Turpin mieux advisé que les autres, pourpensa que telle chose ne pouvoit estre advenuë, que par quelque sorcelerie. Au moyen dequoy espiant un jour l' heure, que l' Empereur s' estoit absenté de la chambre, commença de foüiller le corps de toutes parts: Finalement trouva dedans sa bouche au dessous de sa langue un anneau, qu' il luy osta le jour mesme. Charlemagne retournant sur ses premieres brisees, se trouva fort estonné de voir une carcasse ainsi puante. Parquoy, comme s' il se fust reveillé d' un profond somme, commanda que l' on l' ensevelit promptement. Ce qui fut fait, mais en contr'eschange de cette folie, il tourna tous ses pensemens vers l' Archevesque porteur de cet anneau, ne pouvant estre de là en avant sans luy, & le suivant en tous les endroits. Quoy voyant ce sage Prelat, & craignant que cet anneau ne tombast és mains de quelque autre, le jetta dedans un lac prochain de la ville. Depuis lequel temps l' on tenoit que l' Empereur s' estoit trouvé si espris de l' amitié du lieu, qu' il ne desempara la ville d' Aix, où il bastit un Palais, & un Monastere, en l' un desquels il parfit le reste de ses jours, & en l' autre voulut y estre ensevely: ordonnant par son testament que tous les Empereurs de Rome eussent à se faire sacrer premierement en ce lieu.

Que cela soit vray ou non je m' en rapporte, tout ainsi que le mesme Petrarque, à ce qui en est: si estoit-ce un commun bruit, qui lors couroit en la ville d' Aix, lieu ou reposerent les os de Charlemagne. De laquelle histoire ou fable Germantian a fort bien sceu faire son profit, pour averer & donner quelque authorité à l' opinion de ceux qui soustiennent les malins esprits se pouvoir enclorre dedans des anneaux. Or que Charlemagne fust grandement adonné aux Dames sur la fin de son aage, mesme que ses filles qui estoient à la suite fussent quelque peu entachees d' amourettes, Aimoïn le Moine, vivant du temps du Debonnaire, nous en est tesmoin authentique: qui dit qu' à l' advenement de ce Prince à la Couronne, la premiere chose qu' il eut en recommandation, fut de bannir de la Cour les grands troupeaux des filles de joye qui y estoient demeurez depuis le decez de Charlemagne son pere, & aussi de confiner en certains lieux ses sœurs, qui ne s' estoient peu garentir des mauvais bruits, pour la dissoluë frequentation qu' elles avoient euës avec plusieurs hommes. Quelque grandeur de souveraineté qui soit en un Roy, ores que comme homme, de fois à autres il s' eschape, si doit-il tousjours rapporter ses pensees à Dieu, & croire qu' il est le vray juge de nos actions, pour les punir quelquesfois en nous de nostre vivant, ou bien à nos enfans apres nos decez. Chose que trouverez averee en ce que je discourray cy-apres. N' attendez doncques de moy au recit de ce present suject, que des injustices, partialitez & divisions entre les peres & les enfans, guerres civiles de freres à freres, oncles qui malmenerent leurs nepueus, tromperies entremeslees de cruautez, le tout basty par juste jugement de Dieu. Et parce que des trois enfans masles de Charlemagne il ne restoit que Louys le Debonnaire son fils, & Bernard son petit fils, c' est en cestuy auquel je commenceray les discours de cette histoire tragique.


Fin du Dixiesme Livre des Recherches.

tombeau, Charlemagne, Carlomagno, Carolus Magnus, Carles Magne, Carolo Magno

jeudi 29 juin 2023

4. 25. Contre l' opinion de ceux qui estiment que l' invention du Quadrant des Mariniers, est moderne.

Contre l' opinion de ceux qui estiment que l' invention du Quadrant des Mariniers, est moderne.

CHAPITRE XXV.

Le Quadrant des Mariniers, appellé par les Italiens Boussole, est une invention admirable qui court sur mer pour se recognoistre lors que l' on a perdu tout jugement de son adresse. Or quel moyen ils y tiennent, je le vous diray. L' estoile Polaire, qui fait la queuë de la petite Ourse, ainsi nommee, pour estre la plus prochaine de celles qui sont pres du Pole Artique, est appellee en la mer Mediterranee, par les Italiens Tramontane. L' Aimant est une pierre noire tirant sur la nature du fer. Et a en soy un esprit vif respondant aux quatre parties du monde, ainsi que les Philosophes estiment. De sorte que l' aiguille de fer frotee de la pierre d' Aimant, tourne, & vire incessamment dans son Quadrant, ou Boussole, jusques à ce que la pointe ait esté opposee à la Tramontane: Car lors elle demeure toute coye. Qui fait que les Mariniers usans de cette estoille fixe, comme d' un centre, auquel s' addresse toute la circonference de leur navigation, apres avoir jugé où est le Septentrion, ils jugent tout d' une suitte où est leur midy, qui luy est opposite: & pareillement le Levant, & le Couchant. Chose qui leur sert de guide certain à leur navigation. Cette aiguille se met chez nous dans une figure quarree. Qui est la cause pour laquelle nous l' appellons Quadrant. Les Italiens la mettent dans une petite boüette, qu' ils appellent en leur langage Boussole. Quelques uns estiment que ce soit invention moderne trouvee par les Portugois, depuis leurs grandes navigations és terres incogneuës à nos anciens Geographes: Toutesfois la verité est qu' ils s' abusent. Car dés le temps mesme de Jean de Mehun cette invention estoit en usage, comme nous apprenons de ces trois vers.

Un Marinier, qui par mer nage, 

Cherche mainte terre sauvage, 

Tant il a l' œil en une estoille.

Cela est dit par luy en passant, & comme nous monstrant au doigt que

dés lors les Nautonniers avoient recours à cette estoille, pour s' asseurer de leurs addresses. Mais Hugues de Bercy, qui estoit sous le regne de S. Louys, nous en fait une ample description en sa Bible Guyot, quand il souhaitte que le Pape ressemblast a cette Estoille.

De nostre Pere l' Apostoile

Voulsisse qu' il semblast l' Estoile, 

Qui ne se muet, moult bien le voyent 

Le Maronniers qui s' y avoyent: 

Par celle Estoille vont & viennent, 

Et lor sens, & lor voye tiennent, 

Celle est attachee, & certaine, 

Ils l' appellent la Tremontaine

Toutes les autres se remuent,

Et lor lieux rechangent, & muent,

Mais cette Estoille ne se muet.

Un art font qui mentir ne puet,

Par vertu de la Mariniere,

Une pierre laide, & noiriere,

Où le fer volontiers se joint,

Et si regardent le droit point,

Puis que l' aiguille l' a touchié,

Et en un festu l' ont fichié.

En liau le mettent sans plus,

Et li festus li tient dessus:

Puis se tourne la pointe toute

Contre l' Estoille, si sans doute

Que iaper rien ny faussera,

Ne Maronniers n' en doubtera:

Quand la nuict est obscure & brune,

Qu' on ne voit Estoille, ne Lune,

Lors font a l' aiguille allumer, 

Puis ne peuvent-ils s' esgarer:

Contre l' Estoille va la pointe,

Perce sont li Maronniers cointe

De la droitte voye tenir:

C' est un ars qui ne puet mentir:

Là prennent la forme, & le molle,

Que celle Estoille ne se crolle,

Moult est l' Estoille belle, & claire: 

Tel devroit estre le Sainct Pere,

Clercs deveroit estre, & estable.

Là vous voyez que Bercy appelle l' Aimant la pierre Mariniere, comme unique, quoy que soit principal instrument de leur conduite, & la Tramontaine, cette Estoille que l' on appelle autrement le North: Puis nous enseigne qu' une aiguille de fer ayant esté frottee de cet Aimant, tourne tousjours jusques à ce qu' elle ait arresté sa pointe vers cette Estoille. Tellement que quand pour l' obscurité de la nuict les Nautonniers ne voyans ny Ciel, ny terre, ny mer, ont perdu toute cognoissance de leur route, apres avoir fait allumer une chandelle & dressé leur Quadrant, ou Boussole, ils jugent là estre le North, où ils voyent la pointe de leur aiguille s' arrester: & de là ils font jugement de la voye qu' ils doivent tenir. Toutesfois il faut noter qu' en cette description il y a une particularité qui n' est aujourd'huy en usage: Par ce que lors on mettoit trois ou quatre festus l' un sur l' autre dans l' eau, & sur iceux asseoit-on l' aiguille: maintenant nous la mettons sur une petite pointe de leton dans nostre Quadrant: Mais tant y a que de ce passage vous pouvez recueillir que l' usage de la Tramontane, & Boussole, n' est une invention nouvelle, ains tres-ancienne sur la marine.

Contre l' opinion de ceux qui estiment que l' invention du Quadrant des Mariniers, est moderne.