Affichage des articles triés par pertinence pour la requête despens. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête despens. Trier par date Afficher tous les articles

mercredi 9 août 2023

9. 15. Introduction des Colleges, & signamment de celuy de la Sorbonne.

Introduction des Colleges, & signamment de celuy de la Sorbonne.

CHAPITRE XV.

Jusques icy nous avons parlé de l' Estat auquel estoit l' Université de Paris, c' est à dire jusques en l' an mil deux cens cinquante. D' ores en avant nous discourrons de l' Institution des Colleges, qui apporta nouveau visage, & deduirons de quelle façon nos lectures furent exercees, & l' ont esté jusques à huy: qui n' est pas une recherche de peu de merite. Charondas Legislateur des Thuriens fut grandement solemnizé par nos ancestres, de ce qu' entre autres choses, il avoit ordonné que les bonnes lettres fussent enseignees aux despens de la Republique. A fin que le pauvre y eust par tout, ainsi comme le plus riche. Cette mesme opinion entra par succession de temps és testes d' uns & autres Prelats & Seigneurs de nostre France: non pour en faire une loy generale par toute la ville de Paris (cestuy fut un coup de Maistre, je veux dire du grand Roy François premier de ce nom, dont je parleray en son lieu) ains aux petites communautez qu' ils voulurent bastir. Car apres que le mesnage de nostre Université eut esté ainsi diversement conduit & manié, comme je vous ay discouru, il prit une nouvelle devotion aux Seigneurs, & principalement Ecclesiastiques, de bastir des maisons en cette Université (qui furent appellees Colleges) en faveur des pauvres, qu' ils vouloient y estre habituez, sous le nom de Boursiers, & y estre nourris & enseignez, aux despens du revenu par eux pour cet effect assigné. Le premier que je trouve en avoir esté l' inventeur, ce fut nostre bon Roy Sainct Louys, suivy par Maistre Raoul de Sorbonne son Confesseur, par lequel je commenceray au village de Sorbonne pres de Sens, comme quelques uns estiment, & les autres en un village de mesme nom, au Retelois.

Ce fut anciennement une coustume fort familiere à ceux qui pour avoir quelque asseurance de soy, se vouloient mettre sur la monstre, d' emprunter le surnom des lieux où ils estoient nez, plus soucieux de les honorer, que leurs familles. Ainsi le veirent nos ancestres en un Pierre de Alliaco, premierement grand Maistre du College de Navarre, puis Cardinal. Ainsi en Jean Cacliere, qui se nomma Jean Gerson, en Nicolas de Clamengy, en Henry de Gandauo, en Guillaume de Lorry, qui premier esbaucha le Roman de la Roze, en Jean de Mehun, qui le paracheva, lequel estoit surnommé Clopinel: & à peu dire, ainsi le veit-on en ce Maistre Robert de Sorbonne, qui eut pere & mere de basse condition, comme nous apprenons du Sire de Joinville en la vie de sainct Louys. Toutesfois il se fit paroistre par ses estudes personnage de grand sens. Et pour premier mets de sa fortune, fut honoré d' une prebende de Cambray, puis d' une autre en l' Eglise nostre Dame de Paris. Entre ses œuvres nous trouvons un traicté concernant le fait de nos consciences, & seroit impossible de dire combien il est plein de devotion & belles sentences. Vous pourrez juger par cette premiere desmarche, quel est le demeurant de son escrime. Multi multa sciunt, seipsos nesciunt, quaerunt Deum per exteriora, & seipsos nesciunt per interiora. Quid prosunt litterae eruditionis Prisciani, Aristotelis, Justiniani, Gratiani, Galeni, in pellibus ovinis, & caprinis, nisi deleas de libro conscientiae tuae, litteras mortis. Quid prosunt haec lecta, & non intellecta, nisi te ipsum legas & intelligas. Proposition certes pleine de pieté, & ainsi va le demeurant de l' œuvre. Qui le rendit avec quelques autres siens traictez si recommandable, que nostre Roy sainct Louys le voulut voir, & apres l' avoir haleiné, luy fit quelquesfois cet honneur de le faire disner avec luy, & depuis en usa fort pieusement, comme l' un des principaux outils de sa conscience, le prenant pour son Confesseur.

Ce bon Roy bastit plusieurs Temples & Hospitaux en l' honneur de Dieu, & de son Eglise, & d' un mesme zele luy prit opinion de voir un College en l' Université de Paris, voüé à l' enseignement de la jeunesse. Il asseuroit de la preud'hommie de Maistre Robert: c' est pourquoy il ne doubta de deposer entre ses mains sa nouvelle devotion. Cela se voit par ses patentes de l' an 1250. du mois de Fevrier.

Ludovicus Dei gratia Francorum Rex, universis praesentes litteras inspecturis Salutem. Notum facimus quod nos Magistro Roberto de Sorbona, Canonico Cameracensi dedimus, & concessimus ad opus Scholarium, qui inibi moraturi sunt domum quae fuit Ioannis de Aurelianensi, cum stabulis quae fuerunt Petri Poulaine contiguis eidem domui, quae domus cum stabulis sita est Parisius in vico de Coupe-gueule, ante Palatium Thermarum.

(C' estoit ce que depuis on appella l' Hostel de Clugny.) Je vous laisse le demeurant de lettres, par lesquelles, ores que le mot de College n' y soit inseré: toutesfois c' est cela mesme qui a depuis esté observé és maisons qu' avons en nostre Université appellees Colleges. Et à tant ce n' est pas sans grande raison, que j' attribuë l' invention de cette nouvelle oeconomie à ce bon Roy. Car vous ne trouverez autre titre plus ancien en nostre Université qui en ait parlé.

Or le Roy ayant seulement declaré en gros & en tasche, quelle estoit sa volonté, M. Robert qui sçavoit l' intention de son Maistre, ne tendre qu' à l' advancement & exaltation de l' Eglise: Mesme que le premier fondement de l' Université avoit esté la Theologie, il voulut par un sage & beau commentaire, voüer ce nouveau College en faveur des pauvres Escoliers qui voudroient faire profession de la Theologie; qui seroit comme un arboutant pour soustenir l' Eglise de Dieu, contre les assauts furieux des Heretiques.

Belle chose, & digne d' estre gravee dedans l' immortalité, que la Theologie, ayant esté le premier fondement de nostre Université, ait eu pour son habitation le premier College de tous les Colleges. Mais chose non moins admirable, qu' un simple Chanoine ait ouvert la porte, & enseigné aux Prelats & grands Seigneurs une si noble Architecture.

Et neantmoins lors de ces lettres patentes, ce College ne fut tout à fait conclud, ains en l' an mil deux cens cinquante & cinq seulement, comme nous recueillons d' un vieux Calandrier, contenant les Statuts du College: & encore d' une vieille inscription en pierre de taille prés la porte du jardin, en la salle du College, où se font les actes de Sorbonne. Le passage du Calandrier est tel, sur le vingt-cinquiesme jour d' Aoust, jour dedié à la solemnization de la Feste de S. Louys: Festum Beati Ludovici Regis, sub quo fundata fuit domus de Sorbona, circa annum 1253. Magistro Roberto existente eius Confessore. Et celuy de la salle est tel, Ludovicus Rex Francorum, sub quo fundata fuit domus de Sorbona, circa annum Domini 1253. Si ceux qui firent ces deux glosses eussent bien consideré le texte des lettres du Roy, ils n' eussent pas dit que sous son regne le College avoit esté fondé, ains qu' il en estoit le fondateur, comme celuy qui en avoit jetté la premiere pierre pour le bastir.

Ils ne le firent pas, d' autant qu' apres ce premier projet du Roy, M. Robert y apporta plusieurs grands advantages de sa part; car encore trouve-l'on plusieurs autres biens-faits qu' il fit au College, par un eschange qu' il fit en Novembre l' an mil deux cens cinquante huit, avec le mesme Roy sainct Louys. Et toutesfois ce preudhomme sçachant qu' on en avoit la premiere obligation au Roy, ne voulut jamais prendre le titre de fondateur, ains seulement de Proviseur. Ainsi l' apprenons nous d' un vieux titre dont le commencement est tel. Magister Robertus de Sorbona Canonicus Parisiensis, Provisor, seu Procurator congregationis pauperum Magistrorum studentium Parisius in Theologica Facultate. Ce qui donna depuis grande authorité aux Proviseurs de ce College, comme l' on voit par les Statuts, entre lesquels y avoit un article exprez, par lequel estoit ordonné, que s' il se presentoit quelque different entr'eux, il se terminast coram Provisore domus, sans toutesfois deroger à la jurisdiction Royale. Article depuis par honneur tres-estroictement observé, & ayant le Proviseur telle prerogative sur les siens; aussi le Pape Clement quatriesme, par ses Bulles de l' an mil deux cens soixante & neuf, ordonna que le Proviseur estant allé de vie à trespas, Nullus in eius locum per fraudis astutiam apponeretur, nisi quem loci Archidiaconus, & Cancellarius Parisiensis, & Magistri actu Regentes in Theologica Facultate, necnon Decretistarum, & Medicorum decani, Rector Universitatis Parisiensis, Procuratores quatuor Nationum, communiter vel maior pars duxerint apponendum. Idemque Provisor in Congregatione vestra pauperes Magistros, & idoneos, qui rexerint in Artibus, de quacunque sint natione poßint admittere, & exinde minus & idoneos amovere, prout inspectis universis circunstantijs viderit expedire. Qui n' estoit pas une petite authorité que le Pape Clement quatriesme attribuoit au Proviseur, pour honorer la memoire de celuy qui premier s' en estoit donné le titre. Bulle que je vous ay icy representee, non tant en faveur des Proviseurs de ce College, que de l' Université, pour vous monstrer que deslors elle estoit parfaite & accomplie en ses membres, ainsi que nous l' avons depuis veuë. Ce preudhomme fit son testament le jour sainct Michel l' an mil deux cens soixante & dix, & mourut l' an mil deux cens soixante & quatorze. Et auparavant son decez il avoit achepté en l' an mil deux cens soixante & unze la maison, où est aujourd'huy assis le College de Caluy, depuis appellé la petite Sorbonne, comme estant une fille d' icelle, par la liberalité que M. Robert luy avoit faite.

Le College de Sorbonne ainsi institué, estant adoncques le seul de l' Université, les leçons de Theologie y furent de là en avant transferees, & cesserent en la maison Episcopale; vray que tout ainsi que d' ancienneté, aussi on continua d' y prendre le bonnet, honneur, & laurier de la Doctorande. Et comme cette compagnie fortifiast en cette saincte emploite, aussi excita elle plusieurs Prelats, & personnes Ecclesiastiques, qui voulurent contribuer à cette mesme devotion, voire le renvierent d' un point sur M. Robert de Sorbonne. Car bastissans des Colleges, outre les pauvres Escoliers par eux voüez à la Theologie, bute singuliere de leurs opinions, ils y adjousterent l' estude des Arts, comme planche pour y parvenir.

Ainsi le voyez vous és Colleges des Thresoriers de Harcour, Cholets, Cardinal le Moine, Lizieux, Autun. Quand je dy des Arts, je n' entens icy seulement parler de la Philosophie, ains de la Grammaire, & autres bonnes lettres qui la suivent. Et de cela je n' en veux plus beau Commentaire que du College de Harcour, par la dotation duquel de l' an mil trois cens unze, combien qu' il fust nommément porté, que le revenu ordinaire seroit destiné ad usum, victum, & sustentationem pauperum Scholarium in artibus & Theologia studentium ibidem institutorum, & instituendorum, secundum formam & ordinationem quae in statutis à nobis super hoc editis plenius continentur. Toutesfois le College estant divisé en deux diverses maisons au dessus de l' Eglise de sainct Cosme & sainct Damian, des deux costez de la ruë, l' une est voüee pour la demeure des Theologiens, & l' autre aux Grammairiens, c' est à dire pour ceux qui estudient, tant és lettres humaines que Philosophie. Comme aussi peut-on recueillir du College de Lizieux, auquel Estouteville Abbé de Fescamp, ayant ordonné douze Theologiens, & vingt & quatre Artiens en l' an mil quatre cens douze, il adjousta ces mots.

Item, je veux & ordonne que la dite maison soit divisee en deux: lesquelles prindrent depuis le nom, l' une des Grammairiens, & l' autre des Theologiens; Reigle qu' il faut tenir pour toute asseuree, sinon lors qu' outre le mot d' Artien on y adjouste par expres celuy de Grammairien, comme il fut en la fondation du College de Navarre.

jeudi 25 mai 2023

2. 4. De plusieurs particularitez qui concernent le Parlement.

De plusieurs particularitez qui concernent le Parlement. 

CHAPITRE IV. 

Je veux que le Lecteur repreigne icy son haleine, & c' est pourquoy d' un chapitre il me plaist d' en faire deux. D' autant qu' au discours de ce Parlement il y a plusieurs particularitez qui meritent de n' être oubliees. Car en premier lieu pour donner occasion & aux Juges de bien juger, & aux parties de ne provigner leurs procés, nos anciens eurent premierement une coustume generale de faire adjourner les Juges, pour venir soustenir leur jugé à leurs perils & fortunes. Et faisoient seulement intimer & signifier l' appel à la partie qui avoit obtenu gain de cause, afin qu' elle assistast au plaidoyé, si bon luy sembloit, pour oster toute occasion au Juge de ne s' entendre & colluder avec l' appellant. Laquelle coustume, ores qu' elle soit perie, si en sont encores demourees les vieilles traces jusques à nous: En ce qu' encores pour le present on adjourne les Juges, & inthime-l' on seulement les parties. Qui me fait presque penser (d' autant que je voy ceste façon de faire être observee tant à l' endroit des Juges Royaux, qu' autres Juges guestrez & pedanees) que de vieille & primitive institution estoient aussi bien les Juges Royaux pris à parties comme les autres, & que depuis par succez de temps fut supprimee la rigueur de ceste coustume: De sorte que puis apres elle fut seulement pratiquee à l' endroit des Juges non Royaux, comme nous apprenons du Vieux stile de Parlement. Et à ceste mienne opinion assiste, que par anciennes Ordonnances ils devoient assister en personnes aux jours de leurs Parlements, pour veoir reformer leurs sentences: Et du droict mesmes originel des François, ils eurent une sorte de Juges qu' ils appelloient Rhatimbourgs, expressemment destinez pour decider les causes qui se presentoient pour le fait de la Loy Salique. Lesquels se trouvans avoir sententié autrement que la Loy ne portoit, se rendoient pour ceste faute emendables en certaine somme envers celuy contre lequel ils avoient jugé, ainsi que l' on trouve au chapitre soixantiesme de la Loy Salique. Tellement qu' il n' est pas du tout hors de propos d' estimer qu' anciennement tous Juges de quelque qualité qu' ils fussent estoient responsables de leurs jugemens: Et que depuis ceste coustume fut retraincte & limitee encontre ceux seulement qui se trouvoient Juges non Royaux: jusques à ce que finalement s' est ceste maniere de faire du tout anichilee entre nous, ne nous estant demouré pour remarque de toute ceste ancienneté que les paroles sans effect. Car encores que nous facions adjourner les Juges comme vrayes parties, si est-ce que cela se fait à present tant seulement pour la forme: demourant en la personne de l' inthimé le fais & hazard des despens. 

Et à la mienne volonté que ceste ancienne coustume eust repris sa racine en nous, pour bannir les ambitions effrenees qui voguent aujourd'huy par la France en matiere de judicature. 

Aussi eurent nos ancestres une chose qu' ils observerent tressoigneusement, parce que du commencement il n' estoit permis bailler assignation aux parties adverses, sinon aux jours qui estoient du Parlement de leurs Bailliages ou Seneschaussees. Pour laquelle chose entendre, faut noter que ce Parlement estant fait continuel l' on distribua les territoires, ordonnant par rang, certains jours dediez pour rendre droict à chasque Bailliage. Ces jours selon qu' ils estoient ordonnez, s' appelloient jours du Parlement de Vermandois, Touraine, Anjou, Maine, ou autrement. Et estoit lors une coustume notable & recogneuë par nos vieilles Ordonnances: Car apres que l' on s' estoit presenté, on faisoit les roolles ordinaires, dans lesquels chaque cause estoit couchee à son rang. Se pouvant chacun asseurer d' avoir expedition en justice, selon son degré de priorité ou posteriorité. Et trouve l' on mesmement Arrest donné long temps apres la resseance du Parlement, par lequel dés le neufiesme d' Octobre mil quatre cens trente six, sur les importunitez qui se presentoient par les parties qui vouloient enfraindre ce vieil ordre, fut ordonné que les Lundis & les Mardis on plaideroit des causes ordinaires, & non d' autres: Et defendu à toutes personnes de ne demander les Audiences extraordinaires. Pour lesquelles furent reservez les Jeudis, ainsi qu' il plairoit au President qui tiendroit l' Audience les distribuer en faveur des veufues, orphelins & pauvres. Ordonnance renouvellee par le quarantedeuxiesme Article de l' Edict d' Orleans de l' an 1560. Pour retourner au progrés de mon propos, en ceste distribution de Bailliages assignez à certains jours, estoit un chacun astraint de soy contenir dans les bornes de son Parlement, jusques à ce que la subtilité des praticiens trouva une clause de Chancellerie que l' on a encores de coustume d' inserer dedans les lettres d' appel, par laquelle il est porté de donner assignation à sa partie adverse, posé que ce ne soit des jours dont l' on plaidera au Parlement, ainsi que Jean de Bouteiller vieux praticien nous * ammonneste de faire en sa pratique, intitulee Somme rurale, en laquelle y a plusieurs decisions anciennes tres-notables. De là commencerent à sourdre je ne sçay quelles petites chiquaneries (comme les esprits des hommes ne demeurent jamais oiseux és cas où leur profit se presente) sçavoir si ceste clause estant obmise, l' impetrant des lettres devoit à son adversaire les despens de l' assignation, comme l' ayant de son auctorité privee & sans derogation expresse assigné à jours hors le Parlement: Sur laquelle difficulté Jean Gallus, homme qui florissoit du temps de Charles VI. se vante en quelque endroit de ses decisions avoir respondu. Et de fait en la question 124. il dispute ce qu' opere ceste clause mise dans un relief d' appel.

Entre ces honorables coustumes, nos anciens eurent une chose digne de grande recommandation. Car desirans couper toute broche aux procés, ce neantmoins cognoissans que de permettre en ceste Cour qu' il y eust certains hommes qui n' eussent autre vacation qu' à procurer les affaires d' un estranger, seroit au lieu d' amortir les procés, les immortaliser à jamais, d' autant qu' il est bien mal-aisé qu' un homme ayme la fin d' une chose dont despend le gain de sa vie: pour ceste cause estoit un chacun forcé de venir aux assignations en personne. Et toutesfois là où il n' eust eu si prompte expedition & depesche que les affaires de sa maison desiroient, luy estoit permis creer un Procureur en sa cause. Non pas avec tel abandon qu' à present, ains par benefice du Prince, & encore sous telle condition que le Parlement expiré, s' expiroit aussi chaque procuration. Tant estoient nos ancestres soucieux d' empescher qu' aucun ne fit son estat de viure à la poursuite & solicitation des causes d' autruy. Prevoyant le mal qui depuis en est advenu. Ceste usance estoit fort loüable, & à bonne intention instituee: toutesfois (voyez comme une chose bonne d' entree se corrompt par traicte de temps) la malice & opiniastreté des plaideurs ne cessant, failloit renouveller d' an en an telles procurations par benefice du seel, dont les Secretaires corbinoient un grand gain. De là est que la premiere lettre qui se trouve au Protecole de Chancelerie, ce sont lettres que nos predecesseurs appelloient Grace à plaidoyer par Procureur. Par lesquelles le Roy, de grace speciale permettoit à une partie de plaider par Procureur au Parlement & dehors, jusques à un an. Pour obvier à tels abus, la Cour depuis d' un bon advis, voulut que par Requeste generale presentee par les Procureurs au commencement de chaque Parlement, seroient icelles procurations continuees annuellement par l' authorité de ceste Cour, sans que de là en avant il fut besoin avoir recours au seel. Laquelle chose s' est observee jusques en l' an mil cinq cens vingthuict, que par Ordonnance du Roy François I. furent toutes telles procurations confirmees & continuees jusques à ce qu' elles fussent revoquees expressemment par les Maistres. Ainsi sont creuz en nombre excessif Procureurs. Au moyen dequoy à bonne & juste raison le Chancelier Olivier, defendit par Edict exprés, sous le regne de François I. qu' on n' eust à en pourvoir aucuns de nouveau à cet estat. Lesquelles mesmes defences avoient esté faites du temps de Charles huictiesme, en l' an mil quatre cens quatre-vingts & sept. 

Voilà comment chaque chose a pris divers plis selon la diversité des temps & saisons. Outre lesquelles mutations, encores s' en sont trouvees d' autres dignes d' être en ce lieu remarquees. Car les Espices que nous donnons maintenant, ne se donnoient anciennement par necessité. Mais celuy qui avoit obtenu gain de cause par forme de recognoissance, ou regraciement de la Justice qu' on luy avoit gardee, faisoit present à ses Juges de quelques dragees & confitures: car le mot d' Espices par nos anciens estoit pris pour confitures & dragees, & ainsi en a usé maistre Alain Chartier en l' histoire de Charles septiesme, chapitre commançant l' an mil quatre cens trente quatre. Où il dit que le Roy Charles septiesme sejournant en la ville de Vienne, & ayant esté visité par la Royne de Sicile, Le Roy luy fit, dit-il, grande chere & vint apres souper, & apres ce que la Royne eut fait la reverence au Roy, dancerent longuement, & apres vint vin & espices, & servit le Roy Monseigneur le Comte de Clermont de vin, & Monsieur le Connestable servit d' espices: Et en cas semblable Philippes de Commines au second chapitre de ses Memoires, dit, que Philippes Duc de Bourgongne donna congé aux Ambassadeurs qui estoient venus de la part du Roy de France, apres qu' il leur eut fait prendre le vin & les espices: Lequel mot pris en ceste signification, s' est perpetué jusques à nous, és festins solemnels qui se celebrent aux escoles des Theologiens de ceste ville de Paris, esquels l' on a sur le dessert accoustumé de demander le vin & les espices. Ces espices doncques se donnoient du commencement par forme de courtoisie à leurs Juges, par ceux qui avoient obtenu gain de cause, ainsi que je disois ores. Neantmoins le malheur du temps voulut tirer telles liberalitez en consequence: Si que d' une honnesteté on fit une necessité. Pour laquelle cause le dixseptiesme jour de May, mil quatre cens deux, fut ordonné que les espices qui se donneroient pour avoir visité les procés, viendroient en taxe. Et pour-autant que les Procureurs vouloient user de mesme privilege sur leurs clients, le dixneufiesme jour ensuivant furent faites defences aux Procureurs, de n' exiger de leurs Maistres aucunes choses sous ombre d' Espices: Toutesfois si les parties estoient grosses & qu' il eust esté question de matiere qui importast, estoit permis de leur donner deux ou trois liures d' Espices. Depuis les Espices furent eschangees en argent, aimans mieux les Juges toucher deniers que des dragees. Tout de la mesme façon que nous voyons qu' aux doctorandes la pluspart de nos Maistres de la Sorbonne aimerent mieux choisir vingts sols qu' un bonnet: Ou en cas encores beaucoup plus semblable, ainsi que l' on fait en la ville de Tholose: Auquel lieu les nouveaux Docteurs ont accoustumé de faire presens de boettes de dragees aux Docteurs Regents, par forme de gratification de leur nouvelle promotion: Ce que j' ay veu de mon temps plusieurs Regents avoir eschangé en argent.

Or combien que ce lieu & souverain Parlement ait quelquefois esté repris pour les chiquaneries & longueurs qui y ont esté introduites entre les parties privees: si a-il esté tousjours destiné, pour les affaires publiques, & verification des Edicts: Car tout ainsi que sous Charlemagne & ses successeurs ne s' entreprenoit chose de consequence au Royaume que l' on ne fit assemblee & de Prelats & de Barons, pour avoir l' œil sur ceste affaire: aussi le Parlement estant arresté, fut trouvé bon que les volontez generales de nos Roys n' obtinssent point lieu d' Edicts, sinon qu' elles eussent esté verifiees & emologuees en ce lieu. Laquelle chose premierement se pratiquoit sans hypocrisie & dissimulation. Deferans nos Roys grandement aux deliberations de la Cour. Et avec ce, l' on prestoit pour les grands & premiers Estats de la France serment en ceste Cour. Ainsi trouve-l' on és registres, neufiesme Septembre mil quatre cens sept, serment presté par Jean Duc de Bourgongne comme Pair: le septiesme Nouembre (Novembre) mil quatre cens dix, reception d' un grand Pannetier: & aussi un Mareschal de France, receu le sixiesme jour de Juin mil quatre cens dixsept: & le mesme jour un Admiral: Et le seiziesme jour ensuivant un grand Veneur: le troisiesme de Fevrier mil quatre cens vingt & un, le grand Maistre des Arbalestiers: le seiziesme Janvier mil quatre cens trente neuf, Courtenay receu Admiral: Et qui plus est, un Tresorier & general administrateur des Finances, le seiziesme Avril mil quatre cens vingt cinq: Et le semblable le treiziesme Octobre mil quatre cens trente neuf. Laquelle chose nous avons veu s' observer de nostre temps sous le regne du Roy Henry second, en la reception de Messire Gaspard de Colligny Seigneur de Chastillon en l' Estat de l' Amirauté. Toutesfois je ne sçay comment ces coustumes se sont par traicte de temps sinon du tout anichilees, pour le moins non si estroictement observees comme nos anciens avoient fait. Aussi semble-il que telles coustumes ayent esté plus soigneusement observees lors des minoritez de nos Roys, ou en cas d' alteration de leur bon sens, comme estoient presque toutes les annees que j' ay specifices cy dessus. Pendant lequel temps l' authorité de la Cour a esté tousjours de quelque plus grande efficace que sous la maiorité de nos Roys. Et au surplus au regard des emologations des Edicts, encores que l' usance en soit venuë jusques à nous, si faut-il que nous recognoissions que quelquesfois on les passe & enterine contre l' opinion de ceste Cour. Et l' un des premiers qui à son plaisir força les volontez de la Cour, feignant de luy gratifier en tout & par tout, fut Jean Duc de Bourgongne (fleau ancien de la France) duquel entre autres choses on lit que voulant, pour gagner le cœur du Pape, faire suprimer les Ordonnances qui avoient esté faictes quelques annees auparavant contre les abus de la Cour de Rome, envoya par plusieurs fois sous le nom du Roy, Edict revocatoire d' icelles, que jamais la Cour ne voulut emologuer. Au moyen dequoy Messire Eustache de Laistre, Chancelier, fait de la main de ce Duc, le Comte de sainct Pol lors gouverneur de Paris, le Seigneur de Mauteron, vindrent au Parlement le trentiesme de Mars mil quatre cens dixhuict: Et firent publier ces lettres revocatoires, sans ouyr le Procureur general & en son absence. Et commanda le Chancelier que l' on y mit Lecta publicata &c. Et apres son partement vindrent plusieurs Conseillers au Greffier, remonstrer que puis que c' estoit contre la deliberation de la Cour, il ne devoit mettre Lecta. Ou bien s' il le vouloit mettre devoit y adjouster clause, par laquelle il apparut que la compagnie n' avoit approuvé ceste publication: Lequel fit responce qu' il se garderoit de mesprendre. Et le lendemain ceux des Enquestes vindrent à la grand Chambre faire pareilles remonstrances. Surquoy fut dit que nonobtant ceste publication, la Cour n' entendoit approuver ceste revocation, & aussi qu' il y avoit par le commandement du Chancelier. Depuis ce temps les affaires de France furent tousjours en grands troubles, sous la subjection des Anglois. Pendant lequel temps le Duc de Bet-fort, lors Regent se feit semblablement souvent croire contre la volonté de la Cour. Et les choses estans au long aller reduites sous la puissance de Charles septiesme (vray & legitime heritier de la Couronne) Louys unziesme son fils, entre tous les autres Roys de France, n' usa gueres de l' authorité de ceste grande compagnie, sinon entant que directement elle se conformoit à ses volontez: Voulant être ordinairement creu d' une puissance absoluë & opiniastreté singuliere. Ainsi que mesmement on lit de luy estant encores simple Dauphin en certaine publication requise au profit de Charles d' Anjou Comte du Maine, beau-frere de Charles septiesme. Car comme Charles d' Anjou requist que l' on eust à publier en la Cour, la donation qui luy avoit esté faite par le Roy, des terres de sainct Maixant, Mesles, Ciuray & autres, à quoy le Procureur general du Roy fist lors responce que les deux Advocats estoient absens, & que sans leur conseil il ne pouvoit rien: & que par le conseil du Comte fut repliqué qu' il n' estoit besoin de conseil en la cause qui lors s' offroit: il se leva lors un Evesque qui remonstra que le Dauphin l' avoit là envoyé expressemment, pour faire publier ces lettres. Au moyen dequoy la Cour, veu le temps & volonté du Dauphin, qui pressoit ainsi ceste affaire, feist enregistrer sur le reply des lettres. Lecta de expresso mandato Regis per Dominum Delphinum præsidentem in ipsius relatione: Fait le vingt-quatriesme de Juillet mil quatre cens quarante & un. Mais le Dauphin manda querir soudain les Presidens, & leur dist qu' il vouloit que l' on ostast ce (de expresso mandato) & qu' il ne bougeroit de Paris jusques à ce que cela fust rayé. Protestant que s' il advenoit quelque inconvenient par faute d' avoir esté la part où il luy avoit esté enjoint par le Roy, en faire tomber toute la tare & coulpe sur la Cour. A cause dequoy la Cour, temporisant en partie, ordonna le vingtquatriesme jour de Juillet ensuivant que l' on osteroit le de expresso: mais que le registre en demeureroit chargé pour l' advenir. Tellement que ces mots furent seulement rayez de dessus les lettres. Et depuis en l' an mil quatre cens soixante cinq le mesme Louys, estant Roy, fist publier bon gré mal gré en plaine Cour par son Chancelier le don qu' il avoit fait au Comte de Charolois, & nonobstant toutes protestations que fissent la plus grand part des Conseillers, il voulut que sur le reply fut mis Registrata, audito Procuratore regis, & non contradicente. Telles protestations ont esté depuis assez familieres en ceste Cour. Et se trouvent assez d' Edicts portans: De expresso & expressissimo mandato Regis, pluribus vicibus reiterato. Laquelle clause tout ainsi qu' elle est adjoustee, pour bonne fin, aussi souhaiteroient plusieurs (paraventure non sans cause) que ceste honorable compagnie se rendit quelquesfois plus flexible, selon que les necessitez & occasions publiques le requierent. 

Grande chose veritablement, & digne de la Majesté d' un Prince, que nos Roys (ausquels Dieu a donné toute puissance absoluë) ayent d' ancienne institution voulu reduire leurs volontez sous la civilité de loy: & en ce faisant, que leurs Edicts & Decrets passassent par l' alambic de cest ordre public. Et encores chose pleine de merveille, que deslors que quelque ordonnance a esté publiee & verifiee au Parlement, soudain le peuple François y adhere sans murmure: comme si telle compagnie fust le lien qui noüast l' obeïssance des subjects avec les commandemens de leur Prince. Qui n' est pas œuvre de petite consequence pour la grandeur de nos Roys. Lesquels pour ceste raison ont tousjours grandement respecté ceste compagnie, encore que quelquesfois sur les premieres avenuës, son opinion ne se soit en tout & par tout renduë conforme à celles des Roys. Voire que comme si cest ordre fust le principal retenail de toute nostre Monarchie, ceux qui jadis par voyes obliques aspirent à la Royauté, se proposerent d' establir une forme de Parlement la part où ils avoient puissance. Enguerrand de Monstrellet nous raconte que Jean Duc de Bourgongne ayant esté dechassé de la ville de Paris & de la presence du Roy Charles sixiesme, de laquelle il faisoit pavois, pour favoriser ses entreprises encontre la maison d' Orleans, s' empara puis apres de plusieurs villes, comme de celles d' Amiens, Senlis, Mondidier, Pontoise, Montlehery, Corbeil, Chartres, Tours, Mante, Meulant, & Beauvois: & tout d' une suitte s' estant joinct & uny avec la Royne Isabelle (laquelle estoit lors en dissension avec son fils Charles, qui depuis fut septiesme Roy de ce nom) il advisa d' envoyer maistre Philippes de Morvilliers dedans la ville d' Amiens, accompagné de quelques personnages notables & d' un Greffier : pour y faire, sous le nom de la Royne, une Cour souveraine de Justice au lieu de celle qui estoit au Parlement de Paris. Afin qu' il ne fust besoin d' aller en la Chancellerie du Roy pour obtenir mandemens, ny pour quelque autre cause qui peust advenir és Baillages d' Amiens, Vermandois, Tournay, Seneschaussée de Ponthieu, ny és terres qui estoient en sa subjection & obeïssance. Auquel Morvilliers il bailla un seel, dans lequel estoit emprainte l' image de la Royne, estant droicte & ayant les deux bras tendus vers la terre: Du costé droict les armes de France my-parties avec celles de Bauieres, duquel lieu elle estoit extraicte. Et estoit escrit à l' entour, C' est le seel des causes souveraines & appellations pour le Roy. Ordonnant que les lettres s' expediroient sous le nom de la Royne, en la maniere qui s' ensuit. Isabel par la grace de Dieu Royne de France, ayant pour l' occupation de Monseigneur le Roy le gouvernement & administration de ce Royaume, par l' ottroy irrevocable à nous sur ce fait par mondit Seigneur & son Conseil. Ceste usurpation & monopole de la Royne & Duc de Bourgongne apprit puis apres la leçon à Charles lors simple Dauphin: Car estans le Capitaine de l' Isl' Adam & les Bourguignons entrez dans Paris de nuict, & par intelligence, il seroit impossible de raconter tout au long les pilleries, & inhumanitez qui furent exercees à l' encontre de ceux qui tenoient le party contraire de Bourgongne. Messire Bernard d' Armignac Connestable, Messire Henry de Marle Chancelier, Jean Gauda grand Maistre de l' artillerie, les Evesques de Coutance, Senlis & Clermont furent miserablement mis à mort, avec sept ou huict cens pauvres hommes prisonniers: En ce miserable spectacle la pluspart des hommes notables de la Cour de Parlement, & singulierement ceux qui favorisoient sans arriere boutique le Dauphin, se retirerent avec luy pour eviter la fureur de ceste populace. J' ay leu dans Historien que j' ay en ma possession, & qui estoit curieux de rediger par escrit les miseres de ce temps-là, que l' an mil quatre cens dixneuf qui fut deux ans apres l' entree de l' Isl' Adam, le Dauphin ayant recueilly ses forces, ordonna pour le fait de la Justice un Parlement dans Poictiers, Presidens & Conseillers: C' est à sçavoir de ceux qui en ceste desolation s' estoient garentis par suitte. Et lors fut advisé pour le commencement, que les causes des grands jours de Berry, Auvergne, & Poictou, seroient les premieres expediees. Gardans au demeurant tout le stile de la Cour de Parlement de Paris. Pareillement evoqua-l' on toutes les causes qui estoient pendantes à Paris: au moins celles qui estoient des pays obeïssans au Dauphin: lequel prit deslors le tiltre de Regent en France. Charles sixiesme toutesfois, qui estoit adonc mal ordonné de son cerveau, ne laissoit pas d' avoir son Parlement dans Paris, auquel fut estably (par la volonté du Duc Jean) premier President Messire Philippes de Morvilliers, duquel j' ay fait n' agueres mention. Bien est vray que le Parlement cho* sans rien faire depuis l' entree de l' Isl' Adam, qui fut le vingt-neufiesme de May mil quatre cens dixsept, jusques au vingt-cinquiesme de Juin: pendant lequel entreget, le peuple usoit des vies des hommes comme si elles leurs eussent esté baillees à l' abandon. Ainsi demourerent les affaires de France bigarrees l' espace de vingt ans ou environ, y ayant double Parlement, l' un dans Paris pour les Anglois qui possedoient le Royaume de France, & se disoient legitimes heritiers de luy: & dans Poictiers pour les adherans du Dauphin. Depuis, ces Anglois en l' an 1436. le treziesme jour d' Avril, furent dechassez de Paris par le Connestable de Richemont, & autres plusieurs grands Seigneurs partissans de Charles septiesme. Au moyen dequoy le sixiesme jour ensuivant, ceux de la Cour de Parlement de Paris deleguerent quelques-uns de leur corps vers le Connestable, pour entendre ce qui luy plairoit qu' ils feissent. Ausquels il fist responce qu' il en escriroit au Roy son maistre, & le prieroit de les avoir pour recommandez: mais ce pendant qu' ils expediassent les causes comme de coustume. Ceste gratieuseté contenta grandement un chacun: Toutesfois le Roy decerna depuis ses patentes le quinziesme de May, par lesquelles le Parlement & Chambre des Comptes furent interdicts. Je trouve dans un livre, auquel toutes choses qui advenoient en ce temps-là, sont escrites par forme de papier Journal, que le jour sainct Clement au mesme an, revint le Connestable dans Paris & sa femme, & qu' avec eux estoient l' Archevesque de Rheims, Chancelier, le Parlement du Roy & entrerent par la porte Bordelle (c' est celle que nous appellons aujourd'huy porte sainct Marcel) qui lors nouvellement avoit esté desmuree: Et que le jeudy ensuivant vigile de sainct André, fut crié à son de trompe que le Parlement du Roy Charles, qui depuis sa departie avoit esté tenu dans Poictiers, & sa Chambre des Comptes à Bourges, se tiendroit desormais au Palais Royal de Paris, en la forme & maniere que ses predecesseurs Roys de France avoient accoustumé de faire. Et dit l' Autheur qu' ils commencerent le premier jour de Decembre ensuivant à le tenir. Auquel mesme jour nos registres portent, que tous les Conseillers firent renouvellement de serment d' être fideles & loyaux subjects au Roy Charles septiesme. Lors que le Parlement de Poictiers revint, messire Adam de Cambray y estoit premier President, lequel fut employé à plusieurs grandes Legations & Ambassades pour le fait de la paix & union du Roy & du Duc de Bourgongne: Les os duquel personnage reposent dans les Chartreux de Paris. 

Or en ceste nouvelle reünion des deux Parlements, pour-autant que pendant le tumulte des guerres, plusieurs choses avoient esté en tres-mauvais ordre, & mesmement que durant cestuy temps les Requestes du Palais avoient esté suprimees, & sans effect: Charles septiesme apres s' estre rendu paisible, voulant remettre tout en bon estat, ordonna qu' en la grand Chambre y auroit trente Conseillers, quinze Laiz, & quinze Clercs: Et en la Chambre des Enquestes quarante, seize Laiz, & vingt quatre Clercs. Remettant sus la jurisdiction des Requestes en laquelle il ordonna cinq Conseillers Clercs, & trois Laiz, en ce compris leur President. De laquelle il fist publier l' auditoire le cinquiesme jour de Juillet mil quatre cens cinquante deux: Et pourautant qu' en la Chambre des Enquestes y avoit deux Presidents, il la voulut diviser en deux pour l' expedition des procés: Enjoignant semblablement qu' en la Tournelle se vuidassent les causes criminelles: A la charge toutesfois que si en definitive il falloit juger d' aucun crime qui emportant peine capitale, que le jugement s' en fit en la grand Chambre. Depuis la multitude des procés fit faire trois Chambres des Enquestes: Et par François premier du nom y feut adjoustee la quatriesme, que l' on appella du Domaine: parce que sous le nom & pretexte du Domaine il trouva ceste invention pour tirer argent de vingt nouvelles Conseilleries qu' il exposa lors en vente.

Or ont tous ces Conseillers un privilege annexé à leurs offices, lors qu' ils y entrent, par lequel ils se peuvent sous le nom d' autruy (qu' ils empruntent pour cest effect) nommer sur telles Eveschez & Abbayes qu' il leur plaist pour avoir (à leur rang & tour) le premier benefice vaquant, & qui se trouve en despendre. Laquelle coustume semble avoir pris commencement du temps que les Anglois gouvernoient, vivant toutesfois. Charles VI. Et à ce propos se trouve dans les registres, que l' an mil quatre cents & vingt, le douziesme jour de Fevrier, fut advisé, que pour pourveoir les Conseillers de benefices, l' on escriroit au Roy que son plaisir fust leur donner les benefices vaquans en regale: & aussi d' en escrire aux Ordinaires. Et le vingt-huictiesme de May mil quatre cens trente quatre, Maistre François Lambert requit être inseré au roolle que la Cour envoyoit au Pape, attendu qu' il avoit esté autresfois Conseiller. 

A quoy fut dit qu' il seroit enroollé: Lequel Indult je croy leur fut accordé par le Pape, afin que par telle maniere de gratification la Cour ne s' opposast plus si souvent aux Annates & autres pernicieuses coustumes que le Pape levoit sur le Clergé. Chose que la Cour de Parlement ne voulut aucunement recevoir, & à cause dequoy il y avoit eu mille piques entre la Cour de Rome, & celle de Paris. Et de fait, combien que ceste cause ne soit expliquee, si est-ce que depuis que cest Indult eut grande vogue, je ne voy plus que la Cour fist tel estat d' empescher les Annates comme elle avoit fait au precedent. Et neantmoins furent telles nominations de la Cour intermises pour quelque temps par sa nonchalance ou negligence: Jusques à ce que sous le regne de François premier, maistre Jacques Spifame Conseiller, homme d' un esprit remuant, ayant fueilleté les anciens registres, & voyant que ce droict leur estoit deu, mais que par long laps de temps il s' estoit à demy esgaré, prit la charge d' en faire les poursuittes & diligences envers le Pape Paul troisiesme: Ce qu' il fit si dextrement, que depuis il en apporta belles bulles à la Cour. Au moyen desquelles elle a depuis iouy plainement de ce privilege. 

Depuis que Charles septiesme eust reduit les choses en tel train que j' ay discovru cy dessus, encores que la Cour de Parlement de Paris semblast avoir toute authorité par la France, si est-ce que pour le soulagement des subjects, le mesme Charles retrancha quelque peu la jurisdiction & cognoissance qu' avoient eu par le passé les Parisiens. Car comme ainsi fut que deslors que le Parlement fut arresté, il estendit sa puissance sur tous les territoires de la France, cestuy Roy premierement eclipsa le païs de Languedoc, & une partie de l' Auvergne: establissant un Parlement dedans la ville de Tholose: Lequel y avoit esté à demy ordonné par Philippes le Bel, mais non avec tels liens & conditions que sous Charles. A l' imitation duquel, Louys onziesme son fils eschangea le conseil qui estoit tenu dans Grenoble pour le Dauphiné, & l' erigea semblablement en Parlement. Par succession de temps puis apres, Louys douziesme en crea un autre dans la ville de Bordeaux, pour les pays de Gascongne, Xaintonge, & Perigord: un autre en celle d' Aix, pour la Provence: un dans Dijon pour la Bourgongne: Et un finalement dans Roüen pour contenir toute la Normandie en devoir. Demourant tousjours ce nonobstant au Parlement de Paris le nom de la Cour des Pairs, & semblablement la puissance & authorité d' emologuer les Edicts generaux de la France, comme elle faisoit auparavant. De nostre temps on a plusieurs fois mis en deliberation & conseil de faire un nouveau Parlement à Poictiers, tout ainsi qu' autresfois ceste mesme deliberation avoit esté mise en avant sous le regne de Charles septiesme. Et n' est pas chose qu' il faille passer sous silence, que pour les grands frais qui se faisoient souventes fois en ceste Cour en causes de petite consequence, le Roy Henry deuxiesme de ce nom au voyage d' Allemagne institua en chaque siege Presidial certain nombre de Conseillers pour decider les procés en dernier ressort, qui monsteroient à dix liures de rente, & à deux cens cinquante liures pour une fois. Aussi en l' an mil cinq cens cinquante quatre, sous ce mesme Roy, par un general changement de face, fut ce Parlement de Paris fait Semestre, & divisé en deux seances, dont l' une estoit destinee depuis le premier de Janvier, jusques au dernier de Juin: & l' autre du mois de Juillet, jusques à la fin de l' annee. Ayant chaque seance, ses Presidens & Conseillers particulierement. Tellement qu' au lieu de quatre Presidents qui estoient de tout temps & ancienneté, se veirent huict Presidents. Et de la mesme façon que le Roy avoit fait cruës d' Officiers, aussi leur augmenta-il leurs gages, jusques à huit cens liures par an, avec defenses de ne toucher de là en avant espices des parties. Qui fut l' une des plus grandes mutations & traverses que receut jamais ceste Cour. Je sçay bien qu' on trouve en l' an mil quatre cens six, sous Charles sixiesme, un Mauger receu President cinquiesme, & extraordinaire: & un maistre Anthoine Minart du semblable, sous François premier: Et encore une creuë de vingt Conseillers sous le mesme Roy. Et du temps de Louys onziesme en l' an mil quatre cens soixante cinq, Hales receu tiers Advocat pour le Roy. Toutesfois ceux-cy estoient tousjours unis ensemble, & representans un mesme corps: mais au Semestre la division estoit telle, que ce que les courtisans ne pouvoient obtenir en une seance, ils le practiquoient en l' autre, rendans par ce moyen l' authorité de la Cour à demy illusoire. Au moyen dequoy fut ceste invention annullee, & les choses remises en leur premier estat au bout de trois ans, c' est à dire en l' an mil cinq cens cinquante sept, peu auparavant la reprise de la ville de Calais. Bien est vray que pour la multiplicité des Presidents & Conseillers qui ne pouvoient être si tost reduits par mort en leur nombre ancien & primitif, l' on advisa de faire une chambre de Conseil supernumeraire, où se vuideroient les appoinctez au conseil de la grand Chambre. Tellement qu' ainsi que les choses sont disposees pour le jourd'huy, il y a grand Chambre ordonnee pour la plaidoirie & publication des Edicts: celle du Conseil qui la fuit, ausquelles deux chambres indifferemment president les cinq premiers Presidents qui restent aujourd'huy du Semestre. Puis quatre chambres des Enquetes, entre lesquelles est comprise celle que l' on appelle la chambre du Domaine. De toutes lesquelles ensemble on tire la chambre qui est destinee au criminel. Le tout sans asseurance de certain nombre de Conseillers, pour autant que par Edict publié la vueille de la nostre Dame de Septembre, mil cinq cens soixante, tours Officiers furent suprimez par mort, & n' est loisible à aucun de l' endemettre és mains du Roy, jusques à ce que les Offices erigez pour subvenir à l' iniquité & injustice des guerres soient reduicts au nombre qui estoit il y a trente ans. Vray que le Roy a depuis donné plusieurs dispenses en contre l' Edict qui estoit bien fort rigoureux.

Lors que je mis en lumiere pour la premiere fois ce second livre de mes Recherches, l' ordre des Chambres du Parlement estoit tel que j' ay deduict: Mais depuis, en l' an 1568. fut erigee de nouveau une cinquiesme Chambre des Enquestes, & par mesme moyen suprimee celle du Conseil, & furent renvoyez tous les Conseillers, aux Chambres des Enquestes, dont ils avoient esté tirez. Et en l' an mil cinq cens quatre vingt fut de nouvel aussi erigee une seconde chambre des Requestes, par le Roy Henry troisiesme: Et tout d' une suitte creez vingt nouveaux Conseillers, qui furent espars par les Chambres des Enquestes, sans que la necessité publicque le conviast de ce faire. 

Certainement en ce Parlement, outre les choses par moy discovruës, se trouvent plusieurs particularitez notables. Et n' est pas chose qu' il faille oublier, que le vingt & uniesme jour de Novembre, l' an mil quatre cens & cinq, par arrest furent faites deffenses qu' aucun ne s' appellast Greffier de quelque Greffe que ce fut, Royal, ou autre, ny Huissier, fors les Greffiers & Huissiers de ceste Cour. Se trouve aussi qu' en ceste mesme annee les Presidens avoient obtenu lettres patentes du Roy, par lesquelles leur estoit permis de corriger & oster les Conseillers quand ils faudroient, toutesfois ne fut obtemperé à icelles: & le dixhuictiesme Fevrier fut arresté que l' on s' excuseroit au Roy.

Ceste compagnie, comme j' ay dit, a esté tousjours fort recommandee dans la France, comme celle par laquelle sans esclandre sont verifiees les volontez de nostre Prince. Une chose toutesfois y est sur tout ennuyeuse, c' est la longueur des procedures, laquelle semble y avoir fait sa derniere preuve par la subtilité de ceux qui manient les causes d' autruy: Lesquels pendant qu' ils ombragent & revestent leurs mensonges de quelques traicts de vraysemblance, mendians d' une contrarieté de loix la decision de leurs causes, tiennent tousjours une pauvre partie en suspens. Estans bons coustumiers prendre en cecy aide d' une Chancellerie: Laquelle fut premierement introduitte pour subvenir aux affligez, par benefice du Roy, qui s' en veut dire le protecteur. Neantmoins les plus fins & rusez en usent comme d' une chose inventee, pour tenir en haleine ceux qui se sont opiniastrez à leur ruine, pour trouver par ce moyen quelque ressource à une cause desesperee. Tirants, & Advocats, & Procureurs, de telles longueurs (j' ay cuidé dire langueurs) un grand profit. Qui est cause que plusieurs bons esprits de la France, picquez de l' amorce du gain present, laissent bien souvent les bonnes lettres pour suivre le train du Palais, & s' assopissent par ceste voye, pendant que comme asnes voüez au moulin, ils consomment leurs esprits à se charger de sacs, au lieu de livres. 

lundi 19 juin 2023

3. 20. De l' heresie de Jean Hus qui se planta dans le schisme,

De l' heresie de Jean Hus qui se planta dans le schisme, & avecq' quelle dignité le Concil de Constance proceda à l' extirpation tant du schisme, que de l' heresie, par l' entremise de nostre Eglise Gallicane. 

CHAPITRE XX.

Pendant cest interiet de temps, tout ainsi que les grands Prelats se ioüoient de leur ambition aux despens de l' Eglise Universelle, aussi le diable qui estoit aux aguets, enta sur ce Schisme, un arbre de plus malheureux & damnable effect, dont la consequence a pris traict jusques à nous. Ce fut l' heresie de Jean Wiclef, Docteur Anglois, qui commença d' escrire, & crier contre les traditions de l' Eglise. Les Docteurs, gens de bien, de ce temps là, ne doutoient de crier contre le schisme; ny d' accuser ceux qui en estoient le motif, encores qu' ils tinssent grand lieu, & authorité en l' Eglise: mais cestuy-cy commença de toucher à la chose mesme, ne se donnant peine de personnes. En quoy il eut pour successeurs Jean Hus, & Hierosme de Pragues, natifs du pays de Boëme, jusques à ce que finalement Martin Luther reprenant, du temps de noz peres, leurs anciens arrhemens, remit sus ceste heresie, à la desolation non seulement de la Papauté, mais de la plus part des Roiaumes Chrestiens, tesmoins les afflictions d' Allemaigne, Angleterre, Escosse, & finalement de nostre France. Et qui est une chose grandement à remarquer, c' est que Dieu pour se venger du tort que nous fismes à l' Eglise, quand par un nouvel artifice des hommes, nous voulusmes transplanter la Papauté en ceste France, pour nous faire à demy Papes, Dieu, dy-je terrassant nostre conseil, a voulu que depuis, le siege ayant esté restabli dans Rome, nul Cardinal François n' ait esté éleu Pape: Voire que ç' a esté un vœu general du Consistoire, de nous en frustrer, pour la crainte que l' on a eu du retour d' Avignon: Car quant à moy, je l' attribuë à un juste jugement de Dieu, pour nous enseigner, que quand nous serions affligez par l' Eglise de Rome en ceste France, il ne faudroit avoir recours aux conseils des hommes, mais à l' Eglise mesme: je veux dire trouver le remede dedans celle qui sembleroit estre cause du mal, & refugier aux anciens privileges de nostre Eglise Gallicane, lesquels combien que l' on ait opposez aux entreprises de la Cour de Rome, si est-ce que ce n' est une Eglise distincte, & separee d' avecq' la Romaine. Et à tant toute la desbauche, qui fut en ce temps là, nous doit servir d' instructions, & memoires de noz deportemens, tant pour la conservation de nostre Estat, que de l' Eglise Catholique universelle.

Ce conseil fut depuis trouvé le meilleur, & plus expedient. Les cris de l' Université de Paris furent si grands, que tous les Princes Chrestiens conspirerent unanimement à un Concil general, par une belle, & saincte conjuration, conduite souz l' authorité, & entremise de l' Empereur Sigismond, que l' on ne sçavroit assez dignement louër. Car je voy que par iceluy sans passion, & d' un mesme poids on s' estudia d' extirper de l' Eglise, l' Erreur, & l' Abus. Toutesfois devant que d' en venir à chef, il y eut plusieurs grands destourbiers, & empeschemens dedans ceste France.

Je ne sçay comment nostre fortune est tellement liee avec celle des Papes, que j' ay observé une chose qui me semble ne devoir être passee soubz silence. L' un des plus grands, & malheureux schismes de l' Eglise de Rome, fut celuy qui advint souz la seconde lignee de noz Roys, de Formose Pape, & d' Estienne son successeur: Auquel schisme par trois, ou quatre successions de Papes, l' un defaisoit tout ce qui avoit esté statué & ordonné par son predecesseur. Et lors aussi furent les grands troubles, & divisions, qui estoient en nostre France, entre la seconde famille de noz Roys, & Eude, qui se fit proclamer Roy: & depuis au long aller transmit la Couronne à Hugues Capet. Le semblable advint-il au temps dont nous parlons maintenant. Car tout ainsi que nous vismes l' Eglise de Rome fluctuer dans ceste division, aussi Dieu voulut que vers l' an mil quatre cens & quatre commença la division en ceste France d' entre la maison d' Orleans, & de Bourgongne, fondee sur le gouvernement de l' Estat, pendant que Charles sixiesme estoit mal ordonné de son cerveau par certains intervales de temps: Querelle qui causa la mort au Duc d' Orleans frere du Roy, & depuis une guerre intestine par toute la France, en laquelle l' on ne peut dire que le tort ne fust du costé de Jean Duc de Bourgongne, encores que par un mauvais jugement il fust assisté des Parisiens. Chose que je ne puis lire, ou escrire, que je ne me courrouce infiniement contre les miens de voir qu' avec une telle fureur ils eussent embrassé la cause d' un tres-mauvais Prince contre la memoire d' un Prince innocent, qu' il avoit fait proditoirement meurdrir. Et tout ainsi que par un assassin qualifié il entreprit le gouvernement des affaires de France, aussi s' entretint-il en cest estat par meurdres, prisons, seditions, carnages, qu' il executoit par l' entremise de je ne sçay quels bouchers. Il n' estoit pas que le bourreau ne luy servist quelquesfois de capitaine general, pour la conduite, & execution de telles cruautez, ayant des prescheurs à gages, qui luy servoient de trompettes au milieu du peuple pour donner fueille à tous ses mauvais desseins. C' est celuy duquel vrayement je puis dire, que l' Eglise Gallicane n' eut jamais plus grand ennemy de ses privileges. Car comme ainsi fust qu' il se fust allié des Papes, pour excuser par leur authorité son forfait, aussi les gratifioit-il le plus qu' il pouvoit pendant la maladie de nostre Roy, aux despens de nos privileges. Ce bel Edit tant solemnisé entre nous, concernant la manutention de nos Libertez, contre les abus de la Cour de Rome, estoit de l' an mil quatre cens six, lors que Louys Duc d' Orleans estoit en regne, & manioit les affaires. Soudain qu' il eust esté tué, & que le Duc de Bourgongne s' empara de la personne du Roy, vous trouverez une nouvelle mutation pour ce regard: parce que le desordre recommença entre nous, tout ainsi comme auparavant: mesmes soudain apres le sacre, & couronnement de Jean XXIII. homme qui est mis entre les meschants Papes: lequel n' oublia un seul point de gratification envers les grands de la France pour faire supprimer l' ordonnance de l' an 1406. Je trouve que tout ainsi que la Cour de Parlement lors de l' advenement de Benoist XIII. s' estoit pourchassee un Indult sur les Benefices, aussi fit le semblable la Chambre des Comptes en l' an 1410. sous ce Jean XXIII. & qu' elle luy presenta requeste à mesme effect. Jean Juvenal de la famille des Ursins, personnage de singuliere recommandation en son histoire de Charles VI. dit ainsi. En l' an 1414. le Pape Jean XXIII. envoya en France pour rompre l' Ordonnance des Ordinaires, & furent annullées. Car le Roy, la Royne, & le Dauphin eurent nominations pour leurs serviteurs, & pareillement l' Université de grandes prerogatives. Et au regard des Prelatures, le Roy, & les seigneurs estoient Papes: pource que le Pape faisoit ce qu' ils vouloient, & ne tenoit pas à argent, & les Eglises se bailloyent au plus offrant, & dernier encherisseur. Il n' y avoit Laboureur qui ne baillast argent pour avoir une grace expectative.

Si vous considerez la datte de ce passage, ce fut par expres au mesme an que l' on avoit destiné pour l' ouverture du Concil general, que ce Pape craignoit sur toute chose, sçachant bien qu' il ne se pouvoit conclurre qu' à sa confusion, & pour ceste cause n' espargna le verd, ny le sec, pour rompre ceste belle entreprise. Toutesfois Dieu voulut qu' à ce mesme an fut faite la paix de Pontoise avec les Orleannois, qui lors entrerent en grace pres du Roy, tellement que le Duc de Bourgongne fut contraint de leur quitter la place. Or tout ainsi que ceux-cy suivoient la meilleure voye, & estoient pour ceste cause soustenus par maistre Jean Gerson, contre les seditieuses harangues de Maistre Jean Petit, aussi commencerent-ils de remettre en ieu les privileges de nostre Eglise, contre les entreprises, & abus des Papes qui lors estoient: & neantmoins on ne peut dire qu' ils n' y eussent beaucoup d' obstacles, & empeschements. Car combien qu' ils possedassent lors le Roy, si est-ce que le Bourguignon avoit laissé dans Paris une infinité de personnes seditieuses, qui portoient sourdement son party. Mais sur tout, faut donner le principal honneur & gloire de ce qui advint puis apres, au Parlement de Paris, lequel voyant que par les brigues, & menees ouvertes du Cardinal de Pise lors Legat en France, l' ordonnance de l' an mil quatre cens six, avoit esté rompuë, ne se peut taire, ains remonstra au Roy, & à son Conseil, les inconveniens qui adviendroient de ceste roupture. De maniere que par l' advis du Conseil du Roy: les Chambres assemblees au Parlement, & de plusieurs Docteurs, & maistres de l' Université de Paris (ainsi porte le texte) fut faicte une autre Ordonnance du vingt cinquiesme Decembre mil quatre cens dix sept, par laquelle pour reformer les abus qui estoient en Cour de Rome, le Roy oste toutes les Reservations qui estoient faites au prejudice des Ordinaires, veut que les Elections eussent lieu és Benefices electifs, & aux Collatifs que l' on y pourveust par presentations, collations, & institutions des Ordinaires, nonobstant icelles reformations, reservations, ou graces expectatives. Aussi oste toutes exactions qui se faisoient en Cour de Rome sous pretexte des vacquans: & dés lors fut advisé d' en envoyer autant aux Ambassadeurs de la France, qui estoient au Concil de Constance, avecq' injonctions expresses de n' accorder chose aucune des reiglements, sinon aux charges qui estoient portees par cest Edit. Encores ne se peut ceste Ordonnance passer sans coup ferir. Car l' Université tournant sa robbe d' un autre sens, qu' elle n' avoit fait par le passé, en voulut faire quelque instance, soit qu' elle fut indignement traictee par les Ordinaires, ou bien qu' elle fust gagnee sous main par le Duc de Bourgongne, lequel elle favorisoit plus que les Orleannois, & Armaignacs. Et de fait elle en appella au Pape, à l' occasion dequoy le Recteur, & ses supposts par commandement du Parlement furent constituez prisonniers en Feburier mil quatre cens dixsept. On ne sçavroit assez haut louer la vertu, dont le Parlement usa lors. Que pleust à Dieu que depuis il eust tousjours esté en toutes les actions aussi fort, il en seroit mieux à la France. L' Université tenoit lors tel rang, qu' elle se faisoit mesmes croire aux affaires d' Estat: elle estoit en cecy supportee sous main par les Bourguignons. Davantage nous estions lors exposez au dessous de tous affaires par le moyen de la luctueuse journee d' Azincour, où toute la fleur de la Noblesse de France avoit esté saccagee par l' Anglois. Toutes-fois toutes ces rencontres n' empescherent que le Parlement n' exerçast contre l' Université toute rigueur de justice, la voyant par brigues & menees se fourvoyer de son ancienne vertu. Or comme les choses se manioient en ceste façon dans la France pour le restablissement de la dignité de l' Eglise, d' un autre costé l' Empereur Sigismond ne demouroit point oiseux à faire parachever le Concil qui avoit esté ouvert dedans la ville de Constance, à son instigation & poursuitte. En ce Concil fut premierement condamnee la memoire de Wiclef, lors decedé, & ordonné que ses os seroient deterrez & jettez hors de la terre saincte, s' ils pouvoient être discernez d' avec les autres. L' opinion de Jean Hus, & de Hierosme de Pragues condamnee, & declarez heretiques: que leurs livres seroyent bruslez publiquement, eux degradez en la presence du Concil, pour ce fait être mis és mains du Magistrat seculier, pour être par luy ordonné ce qu' il verroit être à faire par raison. Choses certes dignes de grande recommandation à toute la posterité: Que lors que la Papauté estoit infiniement affligee par le schisme, & toute la Chrestienté par la Papauté, l' Eglise universelle prit la cause du Pape en main, & la soustint vertueusement encontre l' heresie, & erreur de la façon que dessus. 

Si ne peut-on si bien besongner, que dés-lors le pays de Boëme ne se soustrahit totalement de l' obeïssance du sainct Siege. A quoy elle avoit esté premierement subornee par les presches, & remonstrances de Hus. Et tout ainsi que ces bons Peres combattirent l' heresie, aussi ne voulurent ils espargner le schisme, & division de l' Eglise. Et pour y mettre la main à bonnes enseignes, & oster l' ambition qui regnoit au College des Cardinaux, il fut ordonné que si on donnoit sentence definitive contre les trois Papes, (c' estoient Benoist XIII. Gregoire XII. & Jean XXIII.) portant vacquation de leurs dignitez Pontificales, il ne seroit nullement procedé à nouvelle election, sinon par authorité du Concil general de Constance. Et par autre Decret fut ordonné que le Concil ne se romproit que l' on n' en eust esleu un autre. Ce fondement ainsi jetté on prononce une sentence contre Jean XXIII. par laquelle son procez luy estant fait par contumace, il est declaré privé du tiltre de Pape, à celle de Benoist XIII. on adjouste qu' il estoit declaré schismatique, & heretique, & defenses sur peine d' anatheme de le recognoistre autre que privé.

Car quant à Gregoire XII. volontairement il se demit de la Papauté par procuration speciale. En contemplation dequoy on authorise jusques là tout ce qui avoit esté fait par luy, ses Cardinaux, & Officiers, & si fut creé Legat de la Marche d' Ancone. Et ne voulurent point passer outre à nouvelle eslection, que ce ne fust sous ceste protestation publique, qu' avant que deguerpir le Concil, le futur Pape assisté de tous ces preud' hommes, determineroit avecq' eux sur le nombre des Cardinaux, sur les Collations, Reserves & Graces expectatives de la Cour de Rome, la confirmation des Elections, Annates, causes que l' on pouvoit traicter en Cour de Rome, appellations que l' on y devoit relever, exemptions, ou unions faites pendant le schisme, commandes, fruicts escheus pendant la vacquance d' un Benefice, extirpation de la symonie, dispenses, indulgences, decimes, & finalement pour quelles causes, & comment un Pape pouvoit être corrigé & deposé. De tous lesquels articles ils prindrent les premiers memoires de nous. Par ce que c' estoient les points qui avoient esté extraordinairement agitez par l' Université de Paris pendant ces divisions, & mesmes Maistre Jean Gerson Docteur en la faculté de Theologie, & Chancelier de l' Université de Paris, avoit composé un livre en Latin, intitulé de l' Auferibilité du Pape, non que par cela il voulut dire qu' il falloit oster la Papauté, & que sans elle nostre Eglise peust subsister, comme quelques Lucianistes de nostre temps l' ont voulu calomnier: mais bien que selon les necessitez, on pouvoit pour le repos de l' Eglise, sous l' authorité d' un Concil general, faire demettre un Pape de sa dignité, comme j' ay touché en un autre lieu. Qui fut aussi la conclusion de ce grand Concil de Constance. Et toutes ces choses en ceste façon proposees, fut éleu Eude de la famille des Colonnes, Cardinal, depuis appellé Martin cinquiesme: & apres son election, il fut advisé sur la plus part de tous ces articles, mesmes que toutes les unions des Eglises faites depuis le trespas de Gregoire unziesme seroient cassees & annullees, si elles ne se trouvoient être faites avecq' juste raison: Que les fruits & revenus des Benefices vacquans iroient à ceux, ausquels ils devoient appartenir de coustume, ou par privilege, non au Pape, ou à la Chambre Apostolique: Que celuy qui se trouveroit avoir esté promeu par symonie, perdroit tout le droit d' un Benefice avecq' restitution des fruicts: Que nonobstant les Dispences auparavant donnees par les autres Papes, ceux qui estoient appellez aux Archeveschez, & Eveschez, se feroient consacrer dans six mois, sur peine de privation de leurs Benefices: Que le Pape ne pourroit lever Decimes sur le Clergé, & autres telles impositions, si ce n' estoit avecq' grande cognoissance de cause, pour la subvention, & ayde de l' Eglise universelle: & encores du consentement des Prelats de la Province, sur lesquels on vouloit faire ceste cueillete, & plusieurs autres saincts Decrets, non toutesfois en tout & par tout tels que l' on avoit auparavant proposé, ne si amples, que l' Empereur Sigismond & le Roy Charles desiroient: Car pour bien dire, ceux qui estoient habituez en Cour de Rome, ne pouvoient bonnement prendre ceste medecine. Qui fut cause que ces Princes faisans, non tout ce qu' ils desiroient, ains ce qu' ils pouvoient, il fut pour conclusion arresté que l' on ouvriroit un autre Concil dans certain temps, en la ville de Pavie, pour la reformation generale du Clergé.

Soudain apres que Martin cinquiesme eust esté couronné Pape, il depesche Ambassadeurs en France, pour nous advertir de son eslection. Auquel fut fait response par le Roy, assisté de plusieurs Seigneurs de son Parlement, & grand Conseil, qu' il avoit tousjours desiré entre tous les Princes de la Chrestienté, l' union, & que c' estoit ce, où son Eglise avoit principalement travaillé. Que son intention estoit de demourer envers l' Eglise Romaine en aussi grande obeïssance qu' avoient oncques fait ses predecesseurs: toutesfois qu' il craignoit qu' ayant esté eleu, c' eust esté à l' appetit du Roy des Romains son ennemy. Parquoy attendroit le retour de ses Ambassadeurs, pour donner response certaine à celuy qui estoit envoié de Rome. Et neantmoins a fin de faire paroistre que dés lors il n' entendoit se rendre refractaire à ce qui avoit esté fait, il luy declara, que quant aux benefices electifs, il y seroit procedé par elections, ou postulations des Chapitres, lesquelles seroient confirmées par le souverain sans moien: Et quant aux Benefices collatifs, il y seroit pourveu par collation des Ordinaires, nonobstant les Reservations, & Graces expectatives de Cour de Rome. C' estoit une mediocrité entre deux extremitez, parce qu' és Benefices electifs, on lioit les mains au Pape de n' en pouvoir disposer au prejudice des Elections: mais aussi ostoit-on la confirmation qui estoit deuë d' ancienneté au Metropolitain, & l' envoioit-on au Pape, Conseil plus sage, que devot: mais toutesfois necessaire pour bannir le mescontentement de Rome. Le Parlement supplia le Roy, & le Dauphin, de vouloir religieusement faire garder ceste Ordonnance: & que qui impetreroit benefice contre la voye ainsi prescrite, il fut arresté prisonnier. Et outre de ne souffrir qu' aux Elections fussent faites aucunes menaces, violences, ou impressions. Ce qu' ils accorderent liberalement.

Toutesfois les choses ne demourerent pas longuement en ceste devotion, sans recevoir nouvelles algarades. La France estant (comme j' ay dit cy dessus) bigarree en deux ligues, le 22. May en l' an 1418. l' Isle Adam, l' un des Capitaines du Duc de Bourgongne, surprit la ville de Paris par l' intelligence de quelques bourgeois, exerçant depuis tant de cruautez contre ceux qui portoient le party contraire, que la memoire en est encores toute sanglante: & furent mesmement la plus part des Seigneurs du Parlement contraints de prendre la suite, avecq' nouveau conseil de s' habituer sous l' authorité de Charles Dauphin de France, en la ville de Poictiers, où fut fait un Parlement, qui dura jusques en l' an 1436. Les choses ne pouvoient être en pire estat qu' elles estoient. Un Duc de Bourgongne faisoit le Roy, le Dauphin estoit banny de Paris, l' Anglois au millieu du Royaume, la Noblesse de France, ou morte, ou prise à Azincour, grands meurtres commis par l' Isle Adam & ses complices, mesmes contre les principaux Magistrats de la France, la fuite des autres Seigneurs du Parlement devoit rendre ceux qui estoient demourez dans Paris peu asseurez. Ce neantmoins tous ces miserables objets ne peurent jamais flechir ceste Cour que tousjours elle ne portast sur ses espaules (ainsi qu' un Atlas la voute du Ciel) les privileges de nostre Eglise Gallicane contre tous les assauts que l' on luy voulut puis apres liurer, qui ne furent pas petits. Car les Bourguignons qui possedoient le Roy pour l' imbecilité de son cerveau, estoient bien contens de se prevaloir encontre leurs ennemis de la faveur de l' Eglise de Rome, ayans mesmement attiré à leur cordelle la plus part des chefs principaux de l' Université, laquelle de là en avant commença de saigner du nez, ne se rendant plus si ferme protectrice de nos privileges, comme elle avoit fait autres fois: Mais la Cour de Parlement supplea à ce defaut, comme si toute la force & vertu de France se fust lors accueillie au cœur de ceste compagnie. Le Duc de Bourgongne n' eust pas si tost mis à execution toutes les cruautez qu' il fit exercer dans Paris par l' entremise de l' Isle Adam, que soudain le Roy depescha un Edict de la revocation de l' Ordonnance faite en faveur des Ordinaires. Sur quoy par Arrest du 13. Mars 1418. fut dit que l' on en escriroit au Roy, & par mesme moyen le Procureur general s' oppose à la publication de ces lettres: le vingt-neufiesme du mesme mois le Chancelier vint à la Cour pour les faire publier: le lendemain la Cour opine en sa presence, & s' en trouverent vingt-neuf (qui estoient plus que les deux parts, dont les trois faisoient le tout) qui furent d' advis qu' on ne les devoit publier sans ouyr le Procureur general en son opposition: le Chancelier remonstra, que le vouloir du Comte de S. Pol Gouverneur de Paris, qui lors avoit toute la force en main, estoit qu' elles fussent publiees, & que s' ils ne le vouloient faire, il l' en advertiroit, pour sa descharge.

Ceste menace d' un Courtizan, ne les fit changer d' opinion. Qui fut cause qu' un jour apres, le Chancelier retourna au Parlement, accompagné du Compte de saint Pol, lesquels firent de puissance absoluë publier ces lettres sans ouyr le Procureur General, lequel se comporta en cecy si vertueusement, qu' il ne se voulut du tout trouver à ceste publication. Et commanda le Chancelier mettre sur le reply des lettres l' ancien, Lecta publicata: mais il ne fut si tost party que la plus part des Conseillers vindrent au Greffier remonstrer, que puis que ce qui avoit esté fait, c' estoit contre la deliberation de la Cour, il ne devoit mettre le Lecta, ou pour le moins devoit inserer clause, par laquelle il apparust que la Cour n' avoit approuvé ceste publication: mais il respondit qu' il n' estoit que simple ministre, & qu' il se garderoit de mesprendre. Au moyen dequoy le premier jour d' Avril, toutes les chambres assemblees, fut dit que par ceste publication, la Cour n' entendoit approuver ces lettres, comme estans passees par force. Recherchez telle constance qu' il vous plaira en toute l' ancienneté, vous n' en trouverez point de plus grande. Les dons, & Indults du Pape ne l' avoient autresfois peu flechir, & lors les intimidations, & les armes n' eurent non plus de puissance envers ceste compagnie. Ne pensez point que cest Arrest ne fut depuis de grande force & effect contre les furieux assauts des plus grands.

Pendant que cecy se manioit en ceste façon dedans Paris, on traictoit d' un autre costé par la France le mariage de Henry Roy d' Angleterre cinquiesme de ce nom, & de Catherine de France, fille du Roy Charles sixiesme, le tout à la ruine & confusion de Charles Dauphin. Le mariage conclud & solemnisé en face de sainte Eglise, & par les conventions matrimoniales le Roiaume donné aux futurs mariez, Henry Roy decedé en Aoust mil quatre cens vingt un, & en Octobre ensuivant Charles sixiesme, toutes les affaires commencerent lors à passer par les mains du Duc de Bethfort Regent en France, oncle du jeune Roy Henry sixiesme: lequel pour rendre son party plus fort contre Charles septiesme, sçachant que le principal retenail de nostre Republique, lors de la minorité d' un Roy, dependoit de l' authorité de ce Parlement, il passa condamnation volontaire en faveur des Ordinaires. Et fut faite de rechef une Ordonnance, par laquelle il fut dit, que les Ordonnances faites pour la tuition & defense des Eglises, seroient gardees & les procez intentez, jugez selon icelle, & que l' on ne pourroit alleguer que elles eussent esté cassees ny revoquees, nonobstant la publication cy dessus mentionnee. Et davantage le vingt-uniesme d' Aoust ensuivant, furent faites deffenses à tous Juges de n' aller au contraire de cecy.

Il sembloit que ceste Ordonnance tant de fois reiteree eust esté, comme l' on dit fichee à cloux de diamants; toutefois voicy encores nouvel obstacle. Le Duc de Bethfort voyant sa Regence asseuree par le temps, depuis gagné par les importunitez des plus grands, qui avoient leurs intelligences dans Rome, envoye autres lettres patentes, concernans, comme il disoit, la liberté des Eglises: à la publication desquelles le Procureur General s' opposa: d' autant que par icelles la puissance des Ordinaires estoit de rechef transportee au Pape. Et le sixiesme, la Cour par son Arrest dit qu' elles ne pouvoient être verifiees, & qu' il seroit signifié au Chancelier, que son plaisir fust de venir en la Cour entendre les raisons, pour lesquelles ces lettres ne pouvoient passer. Quelques jours apres le Chancelier envoye ses excuses pourquoy il n' estoit bon qu' il se trouvast en ceste deliberation. Parce qu' il avoit charge du Roy, & du Duc de Bethfort, qui lors estoient en Angleterre, de les faire emologuer: & que ce que le Regent en faisoit en faveur du Pape, c' estoient affaires d' Estat, dont luy seul pouvoit rendre raison, qu' il n' estoit besoin de communiquer à la Cour: mesmes que ces lettres avoient esté par luy expediees par l' advis du grand Conseil du Roy, & qu' il n' eust esté honneste que luy qui pourchassoit la verification, se fust trouvé aux opinions. La Cour apres avoir entendu ses excuses, dit par son Arrest du neufiesme de Mars, que les lettres ne devoient être entherinees: & neantmoins estant advertie que le Regent le prendroit mal, elle ordonna qu' elles seroient publiees, sans prejudice de l' opposition, & protestation du Procureur general du Roy. Et à la publication d' icelles le Procureur du Roy forma encores son opposition. Sur quoy il fut dit qu' elle seroit enregistree. Elle fit lors contenance de caller la voile à la tempeste, pour obvier à plus grand scandale: mais qui considerera cest Arrest, il ne contient pas moins de force & vertu que de prudence. Car accordant de parolle à un estranger ce qu' il desiroit, sous la misericorde duquel les affaires de France passoient lors, si est-ce que d' effect elle resistoit à son intention. Aussi nonobstant cela, le dixneufiesme Juillet ensuivant, fut jugee la maintenuë d' un Benefice par la Cour, en vertu de l' Ordonnance faicte sur la reformation de l' Eglise, comme aussi par autres Arrests donnez les vingt-quatriesme Novembre, & septiesme de Fevrier mil quatre cens vingt six, demourant la Cour de Parlement de Paris au millieu de ces afflictions le seul rampart, & propugnacle de la liberté de l' Eglise, contre les entreprises de la Cour de Rome. Et si elle se fut comportee autrement, jamais on ne fut venu à chef de cest œuvre. Car combien que par le Concil de Constance on eust fait plusieurs belles & loüables promesses de ce que l' on devoit faire, soudain que le Pape seroit esleu, pour la reformation des entreprises de l' Eglise de Rome, si est-ce que Martin estant esleu, il commença d' user de remises, estant demouré une grande esperance aux Papes de retourner puis apres sur leurs anciens deportements.

lundi 29 mai 2023

2. 10. Comment, & vers quel temps l' ordre des douze Pairs de France fut institué,

Comment, & vers quel temps l' ordre des douze Pairs de France fut institué, pour lesquels on appelle le Parlement, Cour des Pairs, dont vient qu' on requiert leur presence aux sacres, couronnemens de nos Roys.

CHAPITRE X. 

Si la vray-semblance doit quelque fois tenir lieu de verité, és anciennetez où les livres nous defaillent, il y a grande apparence d' estimer, que sous le Roy Hugues Capet, ceste police des douze Pairs eust pris son commencement, lors que tous les Ducs & Comtes avoient commué en fiefs perpetuels, les dignitez qu' ils tenoient auparavant sous le bon plaisir de nos Roys. Toutesfois en ceste opinion je me sens infiniement combatu d' une objection à laquelle il semble de prime-face n' y avoir aucune responce: Parce qu' entre les Pairs Laiz, nous y mettons pour sixiesme, le Comte de Champagne: Et neantmoins c' est une chose tres-certaine, que ny sous Hugues Capet, ny sous le Roy Robert son fils, ny bien avant sous le regne de Henry I. nous ne recognoissions ces Comtes de Champagne, tels que les ans porterent depuis, pour faire part de ce grand College. Thibault le vieil auquel commence le tige de ceste race, gendre de Heribert Comte de Vermandois, estoit seulement Comte de Blois, Tours, & Chartres: Ny luy, ny Eude premier son fils ne dilaterent ailleurs leurs limites. Vray que Eude second, se fit nommer Comte de Meaux & de Troyes, sous le regne du Roy Robert par la mort d' Estienne fils de Heribert qui tenoit le dessus de Germain sur luy, & est luy qui commença de prendre pied en Brye & Champagne, & pour ceste cause est appellé par Sigebert le Croniqueur, Odo Campaniensis.

Cestui eut pour fils Thibault deuxiesme, lequel pour les inimitiez qu' il exerçoit encontre le Roy Henry premier, se mit sous la protection d' un autre Henry Empereur d' Alemagne, qui l' honora du tiltre de Palatin de l' Empire. (Ainsi appelloient les Empereurs ceux qui estoient leurs Conseillers ordinaires.) Qualité qui ne tomba depuis de la famille des Comtes de Champagne, en tous leurs tiltres & enseignemens: laquelle toutesfois repugnoit à celle des Pairs de France, qui sont les premiers Conseillers de nostre Couronne: Voire qu' entre le Roy Louys le Gros, & le mesme Thibault, vous trouverez une guerre continuelle, & encores y en eut plusieurs autres apres leur decés, tellement que vous ne pouvez presque cotter temps auquel les Comtes de Champagne peussent être mis en ce rang de Pairs. Tant s' en faut que nous les y puissions agreger sous le temps de Hugues Capet. Et neantmoins nous tenons tous de main en main par une ancienne caballe qu' il y a eu de tout temps & ancienneté en ceste France douze Pairs, six Ecclesiastics & six Laiz. Tradition non seulement authentique, ains sacrosaincte, contre laquelle de vouloir faire le sçavant, c' est une vraye ignorance. J' adjousteray, que si ceste police est veritable, je vous supplie dites moy d' où vient qu' entre tant de grands Seigneurs qui lors estoient, l' on en tria quatre aux pays de deça, les Ducs de Bourgongne & de Normandie, les Comtes de Flandres & Champagne, & que de là, faisant un grand sault jusques aux extremitez du Royaume, on y adjousta le Duc d' Aquitaine, & le Comte de Thoulouse, laissant en arriere plusieurs Comtes qui estoient entre-deux, non moins grands terriens que les autres: Dont vient encores qu' entre tant de Prelats de France, qui portent tiltres d' Archevesques, & les aucuns de Primats, on en ait seulement choisi six, dont il n' y en ait qu' un Archevesque: mesmes qu' on les ait seulement pris des Provinces de Picardie, Bourgongne & Champagne? Car si tous les Archevesques & Evesques avant que d' entrer en leurs charges doivent la foy & homage à nos Roys à cause de leur Couronne, pourquoy n' en a l' on apparié quelques-uns à ces six autres, ou pourquoy avons nous borné ce grand & souverain fief de France, seulement de trois Provinces de la part des Ecclesiastics? Je le vous diray au moins mal qu' il me sera possible, & peut-être que ces deux dernieres objections, non seulement ne destruiront l' opinion que j' apporte de Hugues Capet, mais au contraire en tout & par tout la confirmeront, non pas pour vous dire que cest ordre des douze Pairs eust esté par luy jecté en moule, mais à mon jugement c' est luy qui fit les premiers fondements de ceste grande architecture. Chose que je ne vous puis descouvrir sans vous representer comme sur un petit tableau, les troubles, partialitez, & divisions qui advindrent en ceste France depuis la mort de Louys le Begue, qui fut en l' an 878. jusques au couronnement de Hugues Capet.

Louys le Begue mourant, delaissa sa femme enceinte d' un posthume qui fut appellé Charles le Simple, auquel par son testament il ordonna pour tuteur Eude fils de Robert Comte d' Angers. Les Normands affligeoient lors par diverses courses nostre France, dont ils s' estoient trop long temps apprivoisez à nos despens. Il falloit un Roy guerrier pour leur faire teste. Une Royne-Mere, Princesse estrangere n' estoit suffisante pour ce faire. 

Veu que noz plus grands Capitaines ne s' y trouvoient que trop empeschez. C' estoit un pretexte fort beau, pour supplanter un petit Prince de ses droicts. Louys & Carloman ses freres bastards se trouvent propres à cét effect, & se font couronner Roys de France. Mourans ils laissent un autre Louys fils de Carloman pour leur successeur, qui mourut quelque temps apres sans hoirs procedez de son corps. Tout cest entreregne (ainsi le veux-je appeller) dura sept ou huict ans pour le plus. Grande pitié, & digne d' être icy ramentue. Ceste grande famille de Charlemaigne, qui avoit faict trembler l' Europe, estoit lors aboutie en deux Charles, l' un surnommé le Gras, l' autre le Simple. Dieu veut que Charles le Gras deuiéne (devienne) mal ordonné de son cerveau. De façon qu' en un mesme temps ces deux Princes eurent deux curateurs: l' un pour la foiblesse de son sens, Arnoul Bastard son nepueu, l' autre pour la foiblesse de ses ans, Eude. Voire qu' en cestuy-cy noz ancestres remarquerent encores une imbecillité de sens, estant faict majeur, par le surnom qu' ils luy baillerent du Simple. Or ces deux curateurs, violans le droict de leurs charges se feirent proclamer Roys, celuy là de la Germanie, & cestuy de nostre France, vray que pour y apporter quelque masque, ce fut par l' election tant de leur Clergé que Noblesse. Je laisse ce qui est de l' Histoire de la Germanie, pour m' arrester à celle de France. 

Charles le Simple cependant arrivé au douziesme an de son aage, Herué (Hervé) Archevesque de Rheims qui ne couvoit pas moins d' ambition dedans sa poictrine, que Eude, sacre & couronne ce jeune Prince, & tout d' une main se faict confanonnier de ses armes. Vous pouvez juger quelles guerres civiles apporta lors ce contraste de deux Roys en un mesme Royaume. Eude va de vie à trespas, & avant que de mourir il adjure son frere Robert Comte & Gouverneur de Paris, & tous les autres grands Seigneurs de la France, de recognoistre Charles le Simple pour leur Roy: Aquoy ils acquiescerent, & sembloit que par ce moyen la France fut reduitte en son ancien repos. Le malheur du temps ne le voulut permettre. Le Roy avoit peu voir en son bas aage quatre Roys esbransler sa Couronne, d' avantage il se voyoit depourveu de tout Prince de son sang qui le secondast, au contraire il estoit assiegé de plusieurs Seigneurs accoustumez pendant le regne d' Eude de ne le recognoistre. Tout cela mis en consideration luy devoit servir de bride, pour se contenir dans les bornes de son devoir, mais son aage de dixhuict à dix neuf ans y resistoit: Joinct le peu de conseil dont il accompaigna toutes les actions. Flodoart qui vivoit de ce temps là, duquel l' use en tout ce discours, comme d' un fanal pour me servir de conduitte dans les obscuritez de ceste Histoire, nous raconte, que soudain que ce jeune Prince pensa être au dessus du vent, il embrassa esperduement l' amitié d' un jeune Gentil-homme nommé Aganon, vilipendant tous les grands Seigneurs, chose qui les indigna de telle façon qu' ils se banderent encontre luy dans Soissons, le reduisant en tel desespoir, qu' il fut contrainct avecques son favory de se re retirer chez l' Archevesque de Rheims aux despens duquel il vesquit l' espace de sept mois entiers. Comme la Majesté d' un Roy ne se peut oublier tout à coup, ains apres un premier choc de fortune, ne laisse de se ramentevoir à ses subjects, aussi advint-il le semblable à Charles. Mais luy opiniastre en son malheur continua ceste mal fondee bien-vueillance, mesmes fut si mal advisé de s' aheurter à la famille de Robert, ostant une Abbaye à Rotilde belle mere de Hugues le Grand pour en gratifier Aganon: Hugues fils de Robert se transporte expressement dans Laon par devers le Roy, pour en tirer quelque raison: mais voyant qu' il luy prestoit sourde aureille, il delibera d' obtenir par la voye des armes, ce qu' il n' avoit peu par justice. Maladie qui prit son cours dans la France l' espace de soixante dix ans, je veux dire depuis l' an 919. jusques en l' an 987. que Hugues Capet fut couronné Roy.

Charles le Simple estoit assisté de la Justice de sa cause (par ce que le subject qui prend les armes contre son Prince n' est jamais excusé envers Dieu) mais il estoit sans experience, sans conseil, sans aucun Prince de son sang. Le plus grand support qu' il avoit, estoit de l' Archevesque de Rheims. La partie est aussi mal faicte, quand un Prestre endosse le harnois, pour combattre un Capitaine, comme si un capitaine se revestoit d' une chasuble pour contrefaire le Prestre. Au contraire la faction de Robert estoit tres-forte & tres-puissante: car elle n' estoit point fondee sur une volonté esvolee du commun peuple, lequel on peut dire être un monstre, qui pour avoir trop de testes, est sans teste. Moins encores faisoit-elle estat d' un secours estranger qu' il faut fuyr comme un escueil, lors d' une guerre civile: par ce que ce Prince estranger faisant semblant de favoriser le party pour lequel il vient, n' a autre but que de demourer maistre du tapis par la ruyne des deux. Robert avoit esté faict Comte & Lieutenant general de Paris par le Roy Eude son frere, il estoit pere de Hugues que depuis la posterité surnomma le Grand, beaupere de Raoul Duc de Bourgongne, & de Heribert qui iouïssoit des villes de S. Quentin, Peronne, & autres forteresses des environs, & en outre de Meaux & Troyes. D' avantage ils attirerent à leur cordelle Thibault le Vieil Comte de Chartres, & de Blois, brave guerrier, dont j' ay parlé cy dessus, qui se fist gendre de Heribert. Il leur falloit encores un Roy au moyen dequoy Robert en prent le tiltre comme par un droict successif d' Eude son frere. Vray que pour y apporter plus de fueille, on y proceda par election: & apres son decez fut aussi éleu Roy de France Raoul de Bourgongne son gendre. Coustume qui s' insinua, non seulement pour ses Roys extraordinaires, mais qui plus est pour ceux qui estoient les vrays & legitimes, pour Louys d' Outremer, Lothaire son arrierefils. Qui a causé une heresie à quelques uns de penser que tous noz Roys fussent anciennement electifs. Je ne me suis icy proposé de vous estaler par le menu tous les accidents qui advindrent lors. Je vous diray seulement que depuis ce temps là vous ne voyez qu' un chaos, meslange & confusion de toutes affaires dans la France, tantost tous ces Princes uniz ensemble, tantost divisez selon les mescontentemens qu' ils avoient les uns des autres.

Et neantmoins, ainsi que je recueille de Flodoart, dont je faits grand fonds, l' air general de tous ces troubles fut tel. Hugues, depuis surnommé le Grand, devint chef de part, faiseur & defaiseur des Roys selon les occasions: (tout ainsi qu' autres fois Charles Martel) entre ses partizans. Heribert & Thibault beaupere & gendre à face ouverte donnerent les coups orbes: celuy là ayant fait deux fois Charles le Simple son prisonnier, lequel en fin il fit mourir en prison: Et cestuy, Louys d' Outremer son fils, qu' il eut en sa garde un an entier dedans Laon, vray que c' estoit par les menees de Hugues le Grand. Les Duc de Normandie & Comte de Flandres estoient arbitres de la querelle, tantost d' un party, tantost d' autre, selon que la commodité de leurs affaires les y convioit. Quant au Duc d' Aquitaine & Comte de Languedoc, (depuis appellé Comte de Thoulouze) ils servoient de fois à autres de retraicte à nos Roys, en cas de malheureux succez: le theatre où se joüiot la tragedie, c' estoit la Picardie, Bourgongne, Champaigne. La demeure de Hugues, dans Paris, dont il estoit Comte, celle des Roys dans Laon, Rheims, & Compieigne: mais sur tout, les chefs tant d' un que d' autre party affectionnoient la ville de Laon, comme un fort boulevert pour se maintenir contre toutes les advenuës. Au regard des Duchez & Comtez, encores que les Roys pretendissent en pouvoir dispofer, vacquation d' iceux advenant par mort, si est-ce qu' on ne les croyoit, sinon de tant qu' ils estoient assistez de la force: ils eurent en fin un Hugues lequel, ayant perdu tous ses corrivaux (hormis Thibault qui le seconda en toutes ses entreprises) s' estoit fait Controleur general de leurs actions: Heribert estant decedé, ses enfans occirent un Raoul que Louys d' Outremer avoit envoyé exprez pour remettre entre ses mains les villes & terres dont leur pere estoit mort vestu: Le mesme Roy voulant r'entrer dans la Normandie par la mort de Guillaume Duc qui n' avoit laissé qu' un bastard, en fut empesché par Hugues, qui eut un trop puissant adversaire pres de soy, si ceste reünion eust sorty effect. Et neantmoins il se fit donner puis apres le Duché de Bourgongne par le Roy, & sous ce tiltre, luy & ses enfans en jouyrent. Le pretexte estoit par devers nos Roys, la force par devers luy: & à peu dire ils avoient le nom & tiltre de Roys sans effect, cestuy l' effect sans le nom: toutesfois il fit en fin la foy & hommage au Roy Lothaire du Duché general de la France, & apres luy Hugues Capet son fils à Louys dernier Roy de la race de Martels, estans au lieu de Comtes de Paris, appellez Ducs de la France, qui n' estoit pas une qualité grandement eslongnee de celle de Roy: jusques à ce qu' en fin apres plusieurs & diverses disputes, Lothaire regnant, Charles son frere par une ambiton sotte & precipitee se fit vassal de l' Empereur Othon second, qui erigea en Duché, la Lorraine, & l' en investit, luy faisant don d' un pays qu' il ne pouvoit bonnement garder. Ce qui aliena tant Charles, du cœur des François, qu' apres la mort de Louys son nepueu, il fut aisé à Hugues Capet de se faire couronner Roy par le commun vœu & suffrage des Prelats & Seigneurs de la France: Car mesmes Charles froid & lent luy donna le loisir de reprendre haleine quatre ans entiers, apres qu' il fut monté à ce haut degré. Et toutesfois Charles s' estant depuis mis en armes eut deux heureux succez contre luy : car il le vainquir premierement en bataille rangee, & en apres le chassa de la ville de Laon, en laquelle il deliberoit d' establir sa demeure, tout ainsi que ses devanciers: mais par les menees de Hugues Capet, il fut trahy par l' Evesque, lequel le meit avecq' sa femme entre les mains de son ennemy. Qui fut l' accomplissement de son malheur: d' autant que deslors il fut envoyé prisonnier en la ville d' Orleans, où luy & sa femme paracheverent leurs jours.

Par ce dernier chef d' œuvre, vous pouvez recognoistre qu' il y eut moins de vaillance & plus de prudence en Hugues, pour laquelle aussi il emporta à mon jugement le surnom de Capet. Mon opinion doncques est, que luy se voulant rendre paisible de l' Estat, suivit toutes les mesmes traces qui luy avoient esté enseignees par son pere: Aussi que quand il y eust voulu proceder autrement, la Noblesse ne l' eust permis: Et comme ainsi fust que Eude, Robert, & Raoul, Roys adoptez & non naturels, fussent venus à la Couronne par election, voire que ceste mesme procedure eust esté tenuë en Louys d' Outremer, Lothaire, & l' autre Louys, aussi luy convint-il faire le semblable, & par une grande sagesse qui luy faisoit perpetuelle compagnie, il choisit, & les Prelats & les Princes qui avoient eu la meilleure part en la querelle, c' est à sçavoir entre tous les Prelats de la France, six qui estoient des Provinces où l' on avoit joüé des mains: dont il feit le chef, l' Archevesque de Rheims, chef non seulement pour sa qualité, mais aussi que d' ancienneté il consacroit les Roys: au dessous duquel il meit pour second, l' Evesque de Laon, pour l' obligation qu' il avoit en luy, & ainsi des autres selon le plus ou le moins de respect, qu' il leur portoit. Comme aussi entre les Princes & Seigneurs Laiz, il choisit ceux qui avoient esté principalement employez pour l' un & l' autre party: Les Ducs de Bourgongne, Normandie & Guienne, les Comtes de Flandre, & Languedoc: & par special le Duc de Bourgongne, qui fut le Doyen de tous ces Seigneurs: non que ce Duché fust de plus grande recommandation que les autres, ains par ce qu' Othon son frere en estoit Duc, & par consequent meritoit lieu de primauté. Avec lesquels il adjousta Thibaut Comte de Chartres, Blois & Tours, qui n' estoit si grand terrien, mais par ce qu' il avoit esté l' un des premiers & plus obstinez entremetteurs, à la conduitte des troubles: 

Et sa posterité ayant acquis tant par droict successif, que de bien seance, les pays de Champaigne & de Brie, l' on meit puis apres au rang des autres, les Comtes de Champaigne. Voila ce qu' il me semble du premier establissement de nos douze pairs.

Or tout ainsi que ceux-cy tindrent les premiers lieux lors que Hugues Capet fut esleu Roy, aussi ne fay-je aucune doute qu' aux Parlemens & Assemblees generales esquelles on vuidoit toutes causes, tant d' Estat, que de Justice, ils y tinsent les premiers rangs: Et comme on est bien aise de n' oublier les noms des ancienes dignitez, ores que la forma en soit perdue, aussi remeit-on lors l' ancienne dignité de Patrice ou Pairrie en avant, qui estoit tant respectee premierement par les Empereurs, & en apres par nos Roys de la premiere, & seconde lignee. De là vint, que s' il y avoit quelque question entre le Roy & eux pour leurs Pairries & teneures feodales, ou entr' eux mesmes, qu' ils ne decidassent par les armes, ils en remettoient la decision au Conseil general d' eux tous: Et d' autant que d' ordinaire cela se vuidoit en un parlement, on l' appella Cour des Pairs: & à l' exemple de cecy, les Ducs & Comtes voulurent aussi (comme j' ay dict) avoir leurs Pairs en leurs Conseils, Eschiquiers & Grands jours, & au dessous d' eux les Barons voulurent faire le semblable: comme naturellement les petits se rendent Singes des grands. Je trouve dans les Memoriaux de nostre Chambre des Comptes unes procedures qui furent faites l' an 1224. entre la Comtesse de Flandres & le sire de Nesles qui merite d' être icy transcripte, encores que le langage ne soit si vieux, comme estoit celuy de ce temps là. Sur un different qui estoit en Parlement entre Jeanne Comtesse de Flandres & Jean de Nestes: la Comtesse comparant au jour proposé, disoit qu' elle n' avoit pas esté suffisamment semonce par deux Chevaliers, fut jugé qu' elle avoit esté suffisamment semonce: Elle demanda depuis le renvoy de sa cause par devant ses Pairs, qui estoient en Flandres. Jean de Nesles disoit qu' elle avoit failly de droict par ses Pairs, dont il avoit appellé ladicte Comtesse, où il estoit prest de la convaincre de defaut de droict, fut jugé par le Roy, que Jean de Nesles ne retourneroit en Flandres. Lors comparurent le Chancelier, le Bouteiller, le Chambrier, & le Connestable qui sont Officiers de l' hostel du Roy. Les Pairs soustenoient qu' ils ne devoient assister au jugement des Pairs de France: soustenans lesdits Officiers le contraire. Par Arrest fut dict que lesdicts Officiers y assisteroient & jugeroient. Ancienneté, dont vous pouvez recueillir que dés pieça l' ordre & police des Pairs estoit lors instituee tant au chef que membres de la Couronne. Au demourant si ce placard est veritable, il semble que lors le College des Pairs pretendoit qu' à luy seul appartenoit la cognoissance de ses confreres, veu qu' il n' y vouloit admettre les quatre premieres dignitez de la France, & mesmement le Chancelier que depuis nous avons recogneu pour chef general de la Justice. Et neantmoins ce different fut jugé par le Parlement: D' autant que ce n' estoit pas la raison que le College des Pairs eust esté juge en sa propre cause. Depuis on n' a point faict de doute que le corps des Pairs & du Parlement n' estoit qu' un.

Voila quant à la Cour des Pairs, je viens maintenant aux Sacres & Couronnemens de noz Roys, où l' on desire la presence des Pairs. Et combien que cela semble avoir pris son premier traict, de l' élection de Hugues Capet, si ne se continua-il d' un tel fil, que l' autre: Parce que depuis son couronnement jusques à la venuë de Philippes second, dit le Conquerant, on ne trouve point que ces Pairs ayent faict profession d' assister aux Sacres, quelque chose que l' on s' imagine du sacre de Louys le Jeune son pere. Et à vray dire c' est une histoire où il y a autant de tenebres qu' en pas une des nostres. Pour l' esclaircissement de laquelle faut noter que tant & si longuement que les Troubles durerent entre les deux familles, on proceda par élection au couronnement de noz Roys, ainsi que je vous ay cy-dessus touché. Ceste mesme procedure fut practiquee en Hugues Capet, nouveau Roy.

Mais luy Prince tres-advisé, cognoissant que de remettre à la mercy d' une élection, la Couronne nouvellement transferee en sa famille, c' estoit chose de perilleuse consequence, rechercha tous les moyens qu' il peut pour en suprimer l' usage: Et ne trouvant expedient plus prompt que d' agreger avecq' soy Robert son fils, il le fit sacrer & Couronner Roy dés son vivant. Coustume qui fut depuis observee en quatre ou cinq generations successives de noz Roys: Parce que le mesme Robert en fit autant à Henry premier, son fils: & luy à Philippes premier. Lequel n' ayant voulu faire le semblable à l' endroict de Louys le Gros, ce jeune Prince se trouva aucunement empesché apres la mort du Roy son pere. D' autant que l' Archevesque de Rheims, & quelques Prelats & Barons voulurent s' opposer à sa reception. Chose dont Yves Evesque de Chartres adverty, prevint leur dessein par un sage conseil, qui fut de le faire promptement sacrer Roy dedans la ville d' Orleans. Et comme apres coup, ils s' en plaignissent, ce Prelat plein d' entendement, & homme d' Estat, fit une Apologie, qui est la septantiesme entre ses Epistres, par laquelle il monstre qu' il luy avoit esté loisible de ce faire, & que les Sacres de noz Roys n' estoient non plus affectez à l' Eglise de Rheims, qu' aux autres Cathedrales ou Metropolitaines du Royaume. Joinct qu' outre la plume de cest Evesque, Louys le Gros estoit un rude ioueur, auquel il ne se failloit pas aisément heurter. Et neantmoins luy s' estant faict sage, par soy-mesmes, & à ses propres despens, il se donna bien garde de faire la faute qu' avoit faict son pere. Parce que quelques ans avant que de mourir, il fit sacrer Roy, Louys le Jeune son fils. Ce que pareillement fit Louys envers Philippes second, dir Auguste. Ces sages resignations admises dés le vivant des peres, firent oublier les elections qui estoient nees dedans les Troubles de la France. De maniere que vous ne voyez en tous ces Sacres & couronnemens être faicte mention des Pairs, horsmis en celuy de Philippes Auguste, où l' on remarque que Henry le jeune Roy d' Angleterre s' y trouva comme Pair & vassal de France. Mais c' estoit une honneste submission qu' il faisoit au Roy, pour monstrer qu' il ne se pretendoit souverain des seigneuries qu' il possedoit dedans le Royaume. Bien veux-je croire (& n' est en cecy vaine ma creance) que tout ainsi que ce Roy Philippes second eust tant qu' il regna la fortune en pouppe, pour laquelle il fut surnommé tantost Philippes le Conquerant, tantost Philippes Auguste, comme s' il eust esté un autre Empereur Auguste entre nous, aussi voulut-il magnifier sa Cour de ce beau tiltre de Pair. Pour le moins le voyez vous dés & depuis son regne plus en usage que devant. Guillaume de Nangy nous raconte que vers l' an 1259. en paix faisant entre S. Louys, petit fils d' Auguste, & Henry Roy d' Angleterre, il fut accordé que la Normandie, Poictou, Anjou, Maine, & Touraine demeureroient aux François, & la Gascongne, Lymosin & Perigord aux Anglois, à la charge que le Roy d' Angleterre recognoistroit les tenir de noz Roys, en foy & hommage, & s' appelleroit Duc d' Aquitaine & Pair de France. Et neantmoins repassez en quatre ou cinq lignees subsequutives: En Louys huict & neufiesme, Philippes troisiesme, Philippes quatriesme dit le Bel, & en ses trois enfans, vous ne voyez les Sacres de noz Roys être honorez de ceste parade de Pairs. Parquoy je dirois volontiers, s' il m' estoit permis, que lors qu' ils commencerent de n' être, ils commencerent de renaistre, c' est à sçavoir, apres que tous les anciens Duchez & Comtez furent reüniz à la Couronne, fors & excepté celuy de Flandres. Car voyans noz Roys leur Royaume n' être plus eschantillonné: ils voulurent representer par image ces anciennes Pairries: vray qu' avecq' un discours grandement eslongné: Car au lieu qu' autresfois on avoit erigé les grandes Provinces en Royaumes, pour lotir un enfant de France, & luy mort sans enfans on les reduisoit en Duchez & Pairries, nous erigeames depuis en Duchez & Pairries les simples Baronnies: & lors on ne douta de tirer en ceremonie, aux Sacres de noz Roys, ce qui avoit esté faict par necessité à l' advenement de Hugues Capet à la Couronne. De maniere que les Prelats demourerent en leur ancienne prerogative de Pairs & les nouveaux Pairs Laiz representerent les anciens, comme estant ceste representation sans danger.