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dimanche 6 août 2023

8. 35. Courir l' Esguillette.

Courir l' Esguillette

CHAPITRE XXXV.

Entre les plus honorables Ordonnances du Roy Sainct Louys, nous cottons principalement celle-là par laquelle il extermina tous bordeaux de son Royaume, toutes-fois pour autant que cet appetit charnel, & aiguillon de volupté de l' homme à la femme nous a semblé avoir esté imposé par une necessité de Nature, telle que mal-aisément la Loy Politique y peust mettre ordre, sans grand desordre: Ceux qui succederent à ce sage Roy au Royaume, encores qu' ils ne permissent par leurs Loix & Edits les bordeaux, si les souffrirent-ils par forme de connivence, estimans que de deux maux il falloit eslire le moindre, & qu' il estoit plus expedient tolerer les femmes publiques, qu' en ce deffaut donner occasion aux meschans de solliciter les femmes mariees qui doivent faire profession expresse de chasteté. Vray qu' ils voulurent que telles femmes qui en lieux publics s' abandonnent au premier venant, fussent non seulement reputees infames de droict, mais aussi distinctes & separees d' habillemens d' avec les sages matrones. Qui est la cause pour laquelle ainsi que j' ay deduit en quelque endroit de ce present livre, on leur deffendit anciennement en la France de porter ceintures dorees, & pour cette mesme occasion l' on voulut anciennement que telles bonnes Dames eussent quelque signal sur elles, pour les distinguer & recognoistre d' avec le reste des prudefemmes. Qui fut de porter une Esguillette sur l' espaule. Coustume que j' ay veu encore se prattiquer dedans Tholoze par celles qui avoient confiné leurs vies au Chastel verd, qui est le bordeau de la ville. Qui me fait penser qu' anciennement en la France lors que les choses furent mieux reiglees, cette mesme Ordonnance s' observa: dont depuis est derivé entre nous ce proverbe, par lequel nous disons qu' une femme court l' Esguillette, lors que elle prostituë son corps à l' abandon de chacun. Pour cette mesme consideration, le Roy au mois d' Octobre 1363. ordonna que les Juifs porteroient une roüelle ou platine d' estain sur l' espaule de la largeur de son grand seel, a fin qu' ils peussent estre discernez d' avec les Chrestiens.

https://www.lemonde.fr/archives/article/1971/09/13/courir-le-guilledou_2447035_1819218.html

jeudi 17 août 2023

POUR PARLER DE LA LOY.

POUR PARLER DE LA LOY.

En ce Dialogue l' Autheur entend detester plusieurs esprits libertins, qui se donnent tous discours en bute, monstrant combien il est chatoüilleux de donner loy & permission à chacun de disputer de la Loy generale, sous laquelle il est appellé: Et en passant, descouvre la calamité d' un malheureux siecle, auquel le bon endure aussi bien que le mauvais, sous un pretexte mal emprunté de la Justice.


PREMIER FORÇAT. LE COMITE.

SECOND FORÇAT.


Seigneur Comite pour Dieu mercy, & ne vueille exercer en mon endroict toutes sortes d' indignitez, mais si en toy a (comme en toute personne vivante) quelque marque d' humanité, de grace que la qualité & estat de ma personne te flechisse. 

COMITE. Et qui est donc ce causeur qui publie ses qualitez?

I. FORÇAT. En premier lieu, Seigneur Comite, entens que je ne suis point né Barbare, mais extraict de cette florissante nation d' Italie, davantage que mon influence choisit pour lieu de ma nativité, cette brave ville de Rome, jadis chef de tout l' Univers, & ores Siege des SS. Peres. En toutes ces deux parties heureux certes & trop heureux, si, contant de ma premiere fortune, & guidé simplement par mes instructions maternelles, je n' eusse voulu penetrer és secrets de la Philosophie. Ainsi te peux tu bien vanter d' avoir icy à ta cadene, non seulement un Italien, mais un Romain, & encore un Romain Philosophe.

COMITE. Vray Dieu quel fantosme est-ce cy! comment se pourroit-il bien faire qu' entre tant de pendarts, j' eusse non seulement icy un Philosophe pendart? Car d' Italiens & Romains, ce ne m' est point nouveauté d' en avoir veu par leurs delicts, arriver à mesme condition que celle où tu és à present, mais oncques autre Philosophe que toy je ne vey estre exposé à la rame. Aussi avois-je tousjours entendu que cette Philosophie, laquelle je cognois seulement de nom, estoit un guidon de tout heur, sans lequel nous ne participions en rien de l' homme, fors de l' exterieur de la face. Tellement que maintesfois avec un regret du passé, je detestois ma fortune, & l' injustice de ceux qui eurent la premiere charge de moy: lesquels, comme jaloux & envieux de mon bien, me destournerent si tost des livres, à peine les ayant goustez.

I. FORÇAT. Je ne sçay pas si les livres t' eussent apporté ce bien que tu estimes: parce que tu ne fusses pas tant arrivé à ce point de Philosophie, dont tu parle par leur lecture, que par un assiduel pour-pensement & rapport en ton esprit de toutes choses, qui d' une suite & liaison se tirent de l' une à l' autre. Au reste je te prie que de cette heure, te faisant par mon malheur mieux advisé, tu n' impropere plus à tes parens l' opinion qu' ils eurent de t' entremettre à negotiation, peut estre de plus grand poids que ces vains & inutiles discours, desquels est seulement venu tout le motif de mon mal.

COMITE. Tu palieras les matieres en telle sorte que tu voudras, si ne me sçavroit-il passer devant les yeux, que de cette Philosophie, ains que plustost de ton forfaict ne soit advenu le malheur qu' il faut maintenant que tu boives.

I. FORÇAT. Seigneur Comite, tous tant de Forçats dont tu as icy le chastiment, ont delinqué chacun en leur endroit, sans aucun discours de raison, semonds seulement à mal faire d' une malignité d' esprit: mais s' il te plaist que je te file de point en point, & raconte par le menu l' occasion de mes Galeres, tu entendras que non point par un lasche cœur (ja ne plaise à celuy qui tient l' escrin de mes pensees que j' encoure jamais telle reproche) mais que par un certain jugement je suis tombé en l' erreur dont il faut que malheureusement à cette heure je souffre la punition.

COMITE. Et bien je suis tres-content, pendant qu' il ne fait temporal, & que nous sommes icy à l' anchre en ce lieu de seurté & repos, te donner audience pour quelque temps: mais premier que de t' avancer, pour quelle desconvenuë fus tu amené en ce lieu?

I. FORÇAT. Pour plusieurs occasions, qui sonnent mal envers vous, comme font meurtres, paillardises, larcins, & autres choses que selon vos loix ordinaires, vous appellez fautes & malversations.

COMITE. En bonne foy tu me payes icy en chansons, & faut bien dire que ta profession soit contrevenante à ta parole. Car qui fut oncques le Philosophe qui fit mestier & marchandise de telles denrees, fors que toy? Et si je suis bien recors, j' ay quelquesfois appris, que les plus sages, desquels tu te vantes emprunter le nom, s' esloignoient autant de femmes, argent, & autres telles piperies, qui esmeuvent nos passions, comme aujourd'huy nous y sommes enclins & subjets.

I. FORÇAT. Tu t' abuses Seigneur Comite, & ne faut point en cecy faire une generalité, d' autant que si on veit quelquesfois un Xenocrate morne & pensif, avoir eu une femme à l' abandon sans luy toucher, je luy mettray en contrecarre, un Aristipe, non moindre que luy en renom, publiant entre ses plus notables rencontres, qu' il ressembloit le Soleil, lequel sans se soüiller, esplanissoit ses rayons dans les esgousts, & escluses: & luy du semblable sans alteration de son bon sens ou esprit, alloit & frequentoit les bordeaux. Semblablement si vous eustes un Diogene folastre, vilipendant les deniers, de son mesme temps en contr' eschange ce grand personnage Platon hantoit les Cours des grands Seigneurs, sous tel espoir de profit qu' il se proposoit en tirer: Et pour te dire en peu de paroles, tous les Philosophes anciens furent hommes, consequemment attrempans, ou pour mieux dire hypocrisans & desguisans leurs passions, selon qu' ils estoient plus discrets: mais qu' ils s' en trouvassent aucuns impassibles, ce sont certes illusions & abus, dont ils s' entretenoient en credit envers le simple populaire, sous l' escorce de leur beau parler. Au demeurant quand tous ceux-là dont tu parles eussent esté tels que tu dis, ne pense point Seigneur Comite, que jamais j' asservisse mon esprit dessous les preceptes d' autruy, ains tant qu' une liberté & franchise a peu voguer dedans moy, tant me suis-je consacré à une Philosophie. Que si par fois, par une taisible rencontre de jugemens & humeurs, je me suis trouvé simbolisant en opinion avecques autres, fais moy de grace ce bien de croire, que non par une vaine authorité de mes ancestres, je me sois mis de leur party à cause de leur primauté, mais seulement pour autant que tel ou tel fut mon advis, aidé de quelques raisons qu' un long discours m' avoit apportees: Et pour ce ne me mets point sur les rangs quels ayent esté mes ancestres. Suffise toy, puis qu' il te plaist en ma faveur desrober une heure à tes plus urgentes affaires, que dés que j' eus cognoissance des choses, je projettay de n' endurer jamais injure, de n' estre jamais souffreteux, & au surplus donner la vogue à mes plaisirs comme j' avois le vent en poupe. De là, si tu le veux sçavoir, est issuë toute la source de mon mal. Et a fin que tu l' entendes tout au long, sçaches seigneur Comite que discourant sur toute cette ronde machine apres un long divorce de toutes choses en mon esprit, je resolu à la parfin un fondement perpetuel, sur lequel depuis je basty toutes mes pensees. Le fondement dont je te parle c' estoit Nature: de cette Nature, disois-je, si nous croyons aux Legistes, sont provignees toutes leurs loix, de cette mesme les Medecins prindrent naissance, lesquels pour cette occasion furent anciennement, ce me semble, en la France appellez par mot Grec Physiciens, de ceste Nature, les arts, de cette Nature, les sciences: Parquoy à cette grande Nature, faut generalement raporter toutes nos œuvres & pensemens. 

Or que me causa tout ce discours? une telle confusion que remaschant tout cecy en mon cerveau, il m' entra en teste, non du premier jour, ains petit à petit, & par quelque traicte de temps, que ce mot de larrecin avoit esté inventé par tyrans, la vengeance ostee par covards, & la copulation charnelle modifiee par personnes de petit effet, & qui mesuroient le commun devoir selon le cours de leurs puissances particulieres. Premierement je voyois que au cours de nostre premiere Nature tout estoit tellement uny, que sans aucune distinction du Mien & Tien un chacun vivoit à sa guise, mettant en communauté tout ce que lors la terre gaye produisoit de son propre instinct: de son propre instinct (dy-je) par ce que depuis ennuyee du tort que nous luy faisons, ayant donné de son creu aux uns & aux autres particuliers ce qui appartenoit au commun, retira dans ses entrailles toute sa force, deliberee de ne nous communiquer ses thresors, si elle n' estoit sollicitee d' an en an, par assidues instances & semonces de nos charrues. Ainsi devisant à par moy: Toutes choses sunt (sont) donc communes, & cestuy-cy disgratié en toutes parties, & seulement une image taillee en homme fera son propre du commun: Et moy pauvret, que nature voulut assortir d' un cœur genereux & hautain, feray hommage à cette Idole reparee, qui n' aura yeux pour considerer mes merites: ny aureilles pour les convertir à mes prieres? Plustost plustost m' envoye le Ciel tout ce desastre que souffrir vie si penible. Et en cette resolution conduisant mes discours à effect, je me mis veritablement à desrober, mais quelles choses? celles que je pensois communes: estimant que puis qu' on semoit sur le fonds auquel j' avois droict par nature, je n' en pouvois devoir au fort que les façons. Et ainsi continuay de là en avant mes larcins, me chatoüillant en cest endroict, & flattant de la commune usance des autres, lesquels je voyois (encores que par mot desguisé) toutesfois sous le nom d' une trafique generale, estre d' un mesme mestier que moy: estant loisible à un chacun de decevoir son compagnon jusques à la moitié de juste prix.

COMITE. Et viença gentil Philosophe, ne te devoit-il souvenir que par cette sotte opinion tu violois non seulement les loix humaines, mais aussi celles de Dieu, qui te commandent n' avoir rien de l' autruy?

I. FORÇAT. Je te diray, j' arrivay en fin sur ce poinct, & apres plusieurs tracassemens & destours, je m' advisay que cette mesme police de communauté se tenoit dans les Religions plus recluses & familieres de l' observance du vieux temps. Au moyen dequoy je concluois qu' il falloit par necessité que celuy seul fust larron, qui troublant l' ordre de nature voulut attribuer à son usage peculier, ce qui estoit commun à tous: Ce ne suis-je doncques point, disois je, qui doive estre appellé larron, ains celuy qui premier mist bornes aux champs, celuy qui encourtina de murs les bourgades, bref, celuy qui plein de doute & soupçon, fortifia de frontieres son pays à l' encontre de son voisin, & tous ceux generalement qui serrez dans mesme cordelle, establissent toutes leurs loix sur cette particularité d' heritages & possessions. Estant donc en cette opinion, & envelopé dans ce labyrinthe de folie, folie puis-je bien nommer, puis que l' evenement me l' apprend, de cette opinion je tournay mon pensement en un autre erreur d' aussi fascheuse digestion, peut-estre que le premier. Fortune qui sur l' entree acheminoit mes entreprises à mon souhait, pour ne manquer d' honneste pretexte, me voulut de larron faire devenir gendarme.

COMITE. Un gendarme donc Philosophe. Et vrayement tu m' en veux conter, comme s' il y avoit en France autres Philosophes que ces grands Regens, qui de tout temps se sont habituez és fameuses Universitez, comme est celle de Paris.

I. FORÇAT. La plus part de ceux dont tu parles sont maistres és Arts, & qui n' apprindrent onc autre chose que de parler congruement, avec quelques petites fleurettes & embellissemens d' histoires Grecques ou Latines, dont ils reparent leurs escrits: mais que jamais ils sonderent profondement les poincts qu' ils jugent infaillibles, je meure si tu en trouves un tout seul.

COMITE. Certainement tu me fais rire, & ne l' eusse jamais creu, mais pour ne t' esloigner de ton propos.

I. FORÇAT. Soudain que je me vey apoincté sous la charge d' un Capitaine (qui à la verité m' avoit en quelque reputation pour me veoir, contre l' ordinaire des siens, par fois sortir à mon honneur de quelque propos de merite) il m' entra en la fantaisie un certain esprit de vengeance, non point vrayement par legereté, comme tu peux apercevoir, en la plus part de ces nouveaux advanturiers, lesquels ne se voyent bransler l' espee à leur costé qu' ils n' accompagnent aussi tost leurs gestes d' un minois de mauvais garçon, avec une infinité de reniemens & blasphemes: mais conduisant toutes mes œuvres par discours, je ruminois que si par instigation de Nature nous devions bien vouloir à ceux qui nous moyennoient quelque bien, tout de la mesme raison devions nous mal vouloir aux autres qui nous pourchassoient nostre mal.

COMITE. Ouy, mais tu sçavois bien que nostre Religion t' enseignoit du tout le contraire: quand il est porté par expres de rendre le bien pour le mal. 

I. FORÇAT. Tu dis vray, mais je destournois ce passage en autre sorte que tu ne fais, le prenant à mon advantage pour article de conseil, & non de commandement. Pour cette cause conduisant ce mien propos jusques à mainmettre, je resolvois de souffrir plustost mille morts, que d' endurer une injure, opinion grandement louee entre nous autres Italiens, & davantage tant approuvee de toute memoire par la Noblesse de France, qu' il semble qu' anciennement celuy qui poursuivoit son injure ne fist tant acte de vengeance, que de deffence. A raison dequoy (si comme estranger je ne m' abuse en l' observation de vostre Langue) entre deffendre & revenger, vous autres Messieurs les François ne mettez point de difference. Tant y a que d' une mesme fonteine (fontaine), bien que les effects fussent divers, je tirois l' amitié d' un pere à un fils, l' honneur que l' on porte à la vieillesse, la compassion des desolez, la recognoissance des biens faicts, & finalement la vengeance, toutes lesquelles notions je reputois estre engravees en nous, par cette grande mere Nature par une taisible obligation: que successivement nous nous procurons l' un l' autre. Voire que si outre l' instinct de Nature on estimoit beaucoup les quatre premieres, pour l' occasion du public, cette derniere ne devoit moins estre estimee, a fin que celuy qui nous offençoit, apprit par son propre exemple à refrener ses injures, & ne faire tort à autruy: qui estoit un des premiers endoctrinemens de Justice. Que veux-tu plus? De larron je me fis brave homme, & soustenant le poinct d' honneur s' il en fut onc, sans toutesfois que pour l' exercice de l' un, je misse l' autre à nonchaloir. 

COMITE. Tu me contes icy merveilles, d' autant que malaisément ces deux qualitez s' accouplent ensemble, comme ainsi soit que l' une procede de la part d' un homme genereux & magnanime, & l' autre d' un cœur lasche & chetif. Car quant au tiers poinct concernant le plaisir des femmes, lequel tu n' as encores deduit, je ne m' en scandalise beaucoup, comme estant un peché commun, & qui nous est dés nostre jeunesse affecté par une certaine & cachee suggestion de Nature.

I. FORÇAT. La verité est telle que tu dis. Aussi faisant le foye ses distributions naturelles en nous, il envoye aux vaissaux spermatiques le sang plus espuré, comme à chaque autre de nos membres ce qui luy est plus necessaire pour l' entretenement de ce corps.

COMITE. Quand en tout ce que tu deduis il y eust eu quelque apparence, comme toutesfois il n' y a, pour une infinité de raisons que l' usage & sens commun nous a apprises, si est-ce qu' encores te falloit-il mettre frein & moyen à tes pensees. De ma part bien que je n' eusse jamais le loisir de passer tant de resveries en mon esprit, si est-ce que selon mon gros sens, il me semble que tu estois beste, & que si tu eusses esté plus sage, tu te fusses contenté de viure selon la loy de ton pays.

I. FORÇAT. Tu me rameines en une grande difficulté. Car qui sçait si j' eusse peu gaigner ce poinct sur moy, estant né pour estre quelque jour exposé en cette misere où tu me vois, & qu' il falloit que pour quelque mien meffait je fusse mis à la chiorme? Quoy que ce soit, pendant que trop ententif je conduis toutes mes actions au cours de cette brusque Philosophie, je suis tombé en l' estat où tu me vois à present. D' une chose te veux-je prier, pour toute conclusion, c' est que si en toy se loge quelque estincelle d' humanité, ainsi que ta face & façons m' en donnent certain prognostic, tu vueilles espargner envers moy la puissance que tu as de meffaire, & me traicter non selon ma presente fortune, ains selon celle de laquelle j' estois plus digne.

II. FORÇAT. Seigneur Comite, entens, je te prie, ce que j' ay à te dire, sans t' arrester si longuement aux paroles de cet Italien.

COMITE. Et qui es tu?

II. FORÇAT. Qui je suis? à peine te le puis-je dire en ces abysmes d' opinions, esquelles nous sommes maintenant plongez, voyant ces Philosophes masquez tels que celuy que tu as icy accosté, revoquer toutes choses en doute, voire celles qui sont plus claires que le jour. Car que te puis-je asseurer si je suis homme ou beste, puis que la plus part de nous tous, dessous un faux visage d' homme, couvrons des opinions bestiales? Toutesfois si tu veux sçavoir mon estre, sçaches que je suis né natif du monde.

COMITE. Tu ne nous dis rien de nouveau.

II. FORÇAT. Trop plus nouveau que cela que t' a dit ce sot Italien, quand sur le commencement de ses propos pour se magnifier envers toy, il s' est vanté estre yssu non seulement de l' Italie, mais aussi de cette grande villasse ou villegaste de Rome. Et quant à moy, encores que ceux qui eurent de moy cognoissance, pendant ma plus heureuse fortune, me publiassent de cette genereuse & brave nation de France, si n' en fey-je jamais aucun compte, ains tousjours reputay en moy cette loüange estre mal acquise, que l' on pensoit tirer d' une vaine opinion de son pays. D' autant qu' oncques nation si barbare ne se trouva qui n' enfantast de bons cerveaux: Vray que les emploites & exercices d' iceux se sont trouvez estre divers, selon la diversité des contrees, chacun accommodant son sens aux mœurs des Regions, & au cours des necessitez qu' il voyoit avoir plus de lieu és pays où ils s' estoit destiné de passager cette vie. 

COMITE. Sur mon Dieu, selon ce que j' en puis juger tu n' es point du tout hors de propos.

II. FORÇAT. Par là doncques tu peux cognoistre en cest Italien, dés l' entree de ses arraisonnemens, je ne sçay quoy de sa nation, c' est à dire d' un homme vanteur, & qui pour quelque heureux succez qui advint quelquesfois à ces vieux Romains, estime au regard de soy, le surplus de toutes nations barbare, non considerant toutesfois que tout ainsi que jadis cette Rome envahist la plus part de toute autre contree, chaque contree depuis a voulu avoir encontre elle sa revange: qui a tellement succedé, que de toute cette Italie ne luy reste que le nom. Bien est vray que pource qu' ils ouïrent dire que leurs ancestres sur toute chose eurent leur liberté en recommandation, tout ce demeurant depuis s' attachant sans plus à ce mot, imagina non pas une liberté telle que pratiquoient les Romains à la conduite de leur police, mais une certaine licence qu' eux tous rongent contre le public. De maniere que la plus part d' eux vivant sous une & autre domination, ne songe à autre chose qu' à quelques libertez mal basties, qui toutesfois luy sont bonnes, mais qu' elles tournent à son profit, quoy que peut estre elles se trouvent contrevenantes aux bonnes mœurs. De là sans chercher autre source, est venu toute l' ignorance de ce folastre Italien; de là est procedee l' imagination qu' il a de la communauté des choses. Imagination toutesfois non conceue pour autre raison, sinon pour autant que Nature dés la naissance de luy, ne fut en son endroit si prodigue de ses richesses, comme à plusieurs, d' autant que si dés son premier estre il eust rencontré la fortune plus favorable, maintenant eust-il presché tout d' autre sorte. Et tout de la mesme façon que ce gentil Philosophe a voulu approuver la communion des richesses, un autre aussi advisé, mais peut estre plus riche que luy, faisant un nez de cire à Nature, prouvera par elle mesme la separation des domaines, telle que la praticquons aujour-d'huy. Parquoy pour te dire en peu de paroles, Comite, ce n' est point Philosophie, ains plustost vraye folie, vouloir par un particulier jugement retifuer contre l' esperon de nos loix: ains me semble qu' en un seul mot tu luy as trop plus que Philosophiquement coupé la broche, quand d' un bon sens naturel sur la fin de ses propos, tu luy as dit que posé que tous ses discours fussent de quelque apparence, si les falloit-il abhorrer, pour autant que comme le bon soldat il ne vivoit point au commandement de son Capitaine. Car pour te dire le vray (outre ce que tous les poincts qu' il a eu grand peine à te faire trouver bons, sont du tout contrevenans à nostre Christianisme) certes des choses qui touchent à la loy, mais qu' elles nous soient donnees à entendre, la dispute nous en doit estre du tout retranchee: autrement si vous en levez les defenses, vous ferez d' une souche autant de branches, comme vous les avrez entees en une diversité de cerveaux, & s' entretiendra un chacun en cette loy selon le cours de ses humeurs, ou de ce qu' il verra luy estre le plus expedient & apoint, pour parvenir à son intention.

COMITE. Tu dis vray, mais viença quand je m' advise. Esclave, pour quel forfaict fus tu doncques confiné en ce lieu? Car je croy par cette foy si asseuree que tu as ton Prince, que qui ne t' y eust amené tu n' y fusses jamais venu de ton bon gré.

II. FORÇAT. En bonne foy, Comite, ce n' a esté mon delict, mais ma bonté qui m' a pourchassé cette peine.

COMITE. Seigneur Dieu voicy des merveilles.

II. FORÇAT. Patience, car s' il te plaist que tout au long je te raconte le temps passé de ma vie, croy m' en Comite, & t' en informes plus amplement si bon te semble, par ceux qui ont de moy cognoissance, oncques jour de ma vie je ne pensay de transgresser ma loy d' un seul poinct, de propos deliberé, ains tousjours me suis evertué de me conformer au cours d' icelle, & en ce faisant ne faire au prejudice d' autruy chose qui me tourneroit à desplaisir, estant attentee contre moy. Premierement tout mon dessein fut de mener une vie calme, bannie de cette grande Cour des Seigneurs, & semblablement des tumultes & chiquaneries des Cohues, non toutesfois qu' en ce projet je ne recogneusse fort bien n' estre point né pour moy seul. Au moyen dequoy je determinay aider aux necessiteux de mon bien, ou de mon conseil, selon l' exigence des cas: qui m' apporta telle faveur & applaudissement envers un simple populaire, que de ceux qui me cognoissent je fus reputé pour un Roy: Roy veritablement estois-je, par ce que sans passion je guidois toutes mes œuvres, & si je voyois quelques uns, comme zelateur du pien public s' aigrir encontre la justice, estimans par leur opinion particuliere qu' elle fust mal administree, ou murmurer contre la licence des grands, comme outrageusement entreprenans sur la liberté du commun, au contraire tousjours je pensois que tout se faisoit pour un bien, voire que les choses allans mal (ce que je ne me pouvois faire acroire) il falloit que d' un grand desordre s' engendrast à la fin finale un ordre, ainsi que de l' ancien Chaos & confusion s' escloyt la concorde universelle de toutes choses. Et au surplus je resolvois que c' estoit combatre son umbre, d' entrer en telles vanitez, desquelles le remede gisoit en la seule main du Seigneur: non de ce seigneur superficiel, qui n' est que comme une monstre de l' autre, mais de celuy qui luy seul tient le gouvernail de ce monde: partant que trop meilleur estoit sans se tourmenter vainement ny des honneurs, ny de l' heur ou malheur de nostre saison, penser qu' il n' y eut jamais homme qui se contentast de son temps. Ainsi vivois-je en ma maison reiglee pour te dire sans vanterie, comme une vraye Republique, distribuant les offices à un chacun de ma famille, & ce que chacun avoit à faire selon la grandeur & portee de son esprit: faisant à tous mes serviteurs faveur selon le poids de leurs merites: Chose trop longue à te deduire: suffise toy Seigneur Comite, qu' estant en cette tranquillité & repos de mon esprit cogneu des hommes vertueux, non toutesfois bien voulu de quelques favoris des Dieux, fortune jalouse de mon heur, ou peut estre me prenant pour un autre, me procura tout le desastre auquel tu vois que je suis.

COMITE. Et vrayement tu avois trop bonne ame pour estre envoyé aux galeres.

II. FORÇAT. Je prosperois & accroissois moyennement mon avoir, sans faire tort à autruy: mon bien pour te le faire court, a esté cause de mon mal.

I. FORÇAT. Et comment estois tu si sot, puis que comme homme de cerveau tu pouvois discerner aisément que l' origine de ton malheur provenoit de tes richesses, que tu ne les abandonnois premier que de tomber en tel accessoire?

II. FORÇAT. Il n' en a pas tenu à moy, & le Castor me donnoit enseignement de ton dire; mais il estoit necessaire, a fin qu' on ne faillist de pretexte, prendre le corps pour avoir confiscation de mes biens.

COMITE. Tu nous conte icy merveilles, comme si ceux qui tiennent la Justice en main se fussent de tant oubliez.

II. FORÇAT. Ceux dont tu parles jugent par l' examen & instruction de tesmoins, à cause dequoy est fort facile leur imposer, sans toutesfois que pourtant il leur faille rien improperer de leur office. Car leur estant la loy prefixe comment ils doivent proceder sur nostre vie ou nostre mort, que peuvent-ils faire de moins, que s' arrester en la preuve qu' ils ont tiree de l' asseurance & confrontation de quelques hommes, de la parole desquels depend le fil de nostre vie, en tel cas? Partant, ce n' est point à mes Juges à qui j' en porte maltalent, ny semblablement à celuy qui par une liberalité de mon Prince possede aujourd'huy tout mon bien, car paraventure par une mesgarde, & sous un faux donner à entendre s' est-il acheminé à la poursuite de ma ruine. Et à qui doncques? peut estre à mon Instigateur? certes nenny: pour autant que j' ay opinion que par permission divine cet homme ait esté suscité pour executer contre moy le jugement de Dieu, lequel à la longue s' il luy plaist sortira meilleur effect.

COMITE. Et je te jure mon Dieu qu' oncques telle patience je ne veis dessous cette cappe du ciel. Mais encore, as-tu point eu de regret apres la perte de tous tes biens, d' estre exposé aux bastonnades & anguillades de ces galeres?

II. FORÇAT. N' en fais doute, d' autant que je n' approuvay & n' esprouvay jamais l' indoleance tant preschee & solemnisee par quelques vieux radoteux & Philosophes de pierre, toutesfois ayant par une longue traicte recueilly en moy mes esprits, joint que c' estoit un faire le faut, duquel je ne me pouvois dispenser, je concluds de porter mon mal non sans grande douleur de mon corps, estant inacoustumé de recevoir telles caresses: mais avec telle patience que le discours des choses humaines me le pouvoit moyenner. Parquoy amassant toute cette masse de l' Univers ensemblement, je commençay à courir sur les Roys, Princes, & grands Seigneurs, puis sur les Magistrats & autre telle maniere de gens, qui tiennent le second rang entre nous, & ainsi de l' un à l' autre entretenant mes discours, je voyois que nous tous tirions unanimement à la rame, non vrayement manuellement, mais que chacun de nous estant ainsi qu' en une grande mer, agitez des flots & vagues, n' estions non plus que des pauvres galiots, jamais en repos, jusques à ce qu' eussions pris terre, receptacle de tous nos maux, quand apres avoir satisfaict au commun cours de nos miseres, en fin de jeu sommes contraincts luy sacrifier la derniere despouille de nous. Car si tu y prens garde de pres tu trouveras que combien que le populaire soit serf & vassal des grands Seigneurs, qu' eux mesmes en cette affluence de biens & faveur de toutes choses, se rendent les uns des autres esclaves, pour se maintenir en grandeur: Parce qu' un chacun plus veut il

estre grand & embrasser l' ambition, plus sent-il de fleaux & molestes dans son ame. Tellement qu' au plus grand contentement de ce monde, encores n' est-il pas content. Or est-ce une chose asseuree qu' oncques aucun de nous ne naquit, moyennant qu' il fust accompagné de quelque petit esprit, qu' il n' aspirast quant & quant à monter aux honneurs, & aux biens, sans trouver assouvissement. Ainsi sommes nous tous miserables: voire ceux qui par commune reputation des idots (idiots) sont icy tenus pour heureux. A bon droit donc Seigneur Comite, dois-je prendre consolation, puis qu' en ma grande adversité j' ay pour compagnie les grands Roys.

COMITE. Consolation peux-tu prendre en ce grand repos d' esprit, & à la mienne volonté cher amy (car ainsi te veux-je nommer) que tels Esclaves que toy gouvernassent nos Republiques, ou pour le moins que les Magistrats qui ne te ressembleroient de cerveau, tinssent le lieu que tu tiens icy. Et au surplus, tant s' en faut que j' esgale la condition de plusieurs tyrans à la felicité de la tienne, qu' au contraire je t' estime sans aucune comparaison plus heureux: attendu que sans aucune forfaicture en une tranquilité d' esprit, tu souffres quelque mal du corps, & eux en un aise du corps endurent une infinité de traverses d' esprit, & remords de conscience, avec une perpetuelle tare & infamie, qui leur demeure & leur demeurera de leurs extorsions tyranniques. Parquoy, te voyant de si bonne paste, je me delibere desormais jurer une eternelle alliance avec toy, à la charge que tu pourras faire estat de moy, comme de ta propre personne. 

II. FORÇAT. Seigneur Comite, j' accepte ta bonne volonté, en attendant qu' avec plus heureuse fortune je te puisse donner à cognoistre combien j' ay ton amitié agreable. Et toutesfois puis qu' en cette mienne adversité tu me veux faire tant de bien de me choisir des tiens, encores ne me puis je abstenir que je ne recommande cest Italien, lequel je te prie avoir en mesme degré que moy, parce qu' il n' en est indigne, & y a quelque cas en luy duquel tu dois faire compte.

COMITE. Je ne t' esconduiray pour ce coup, & ores que je sçache bien que nous autres & luy soyons grandement differens de mœurs & complexions, pour la diversité des pays, que la Nature mesme voulut separer d' un grand entreject de montagnes, pour n' avoir rien que sourdre ou partager les uns avec les autres, si le veux-je bien à ta semonce adjouster à nostre compagnie en tiers-pied, a fin que d' oresnavant par ton moyen & le sien nous puissions tromper la marine, par quelques propos d' eslite, pendant que ces autres forçats, pour toute consolation, s' amuseront de s' entretromper de bayes, & donner la mocque l' un à l' autre.

Fin du Pour-parler de la Loy.

dimanche 2 juillet 2023

5. 4. Que le Roy Charles le Chauve fut l' un des principaux instrumens de la ruine des Martels,

Que le Roy Charles le Chauve fut l' un des principaux instrumens de la ruine des Martels, & changement de leur Estat en ceste France.

CHAPITRE IV.

Je vous supplie Lecteur, vouloir faire icy une pause pour considerer combien de couronnes Charles le Chauve porta sur son chef. Car outre celle de France dont il estoit le vray titulaire, il se fit contre tout ordre de droict, Roy d' Aquitaine, Lotharingie, Italie, & Lombardie: Qui estoient en tout cinq couronnes, non en ce comprise l' Imperiale, qu' il usurpa induëment sur son nepueu par les pratiques de luy avecques le Pape Jean. Chose que Adon de Vienne s' est bien donné garde d' escrire dedans sa Cronique, pour ne faire tort a la renommee de ce Prince, sous le regne duquel il vivoit. Et comme son ambition estoit inexpuisable & sans frain, aussi voulut-il avoir un nouveau Roy pour vassal. Parce que mariant Bosson son beau-frere avec l' Infante Hermingarde fille unique de l' Empereur Louys, outre la despence prodigieuse qu' il fit pour l' exaltation de leurs nopces, il erigea la Provence en Royaume, dont il investit Bosson qui luy en fit la foy & hommage: Toutesfois pour vous dire franchement ce que j' en pense, Charles le Chauve est celuy auquel nous devons attribuer plus qu' à nul autre la ruine de cette famille que nos ancestres appellerent Carlienne. Nous avons eu cinq Charles dedans cette France. Charles Martel, Charles le Grand, Charles le Chauve, Charles le Simple, & Charles Duc de Lorraine (car quant à Charles le Gras qui porta le titre de Roy dedans nostre France, ce fut un Roy passager) & tout ainsi que le Chauve fut au milieu de ces cinq, aussi est-ce à luy, que comme à un centre, je rapporte les principaux malheurs, & changemens de cette lignee, soit ou que son ambition en fust cause, ou le desastre de son mesnage, ou tous les deux ensemblement. Voire que son aage d' innocence fust le premier motif des mal-heurs, car comme vous avez entendu: les deux premieres donations que sa mere Judith luy procura, furent cause des deux guerres que les enfans du premier lict firent au Debonnaire leur pere: & de la troisiesme se provignerent les troubles cruels qui furent entre les freres, apres le decés du pere, prognostic tres-certain de la desolation future de l' Estat. Et comme le commencement de ces maux prit de luy sa premiere source, aussi estant arrivé en aage plus meur, il fut continuellement porté à cette ruine: Mesme lors qu' il pensoit mieux faire. Il estoit de son naturel coüard, mais ambitieux le possible. J' ay leu une vieille histoire laquelle en coüardise le comparoit à un lievre, & qui pour supplément adjoustera qu' en astuces & tromperies, il estoit un autre renard, ne sera du tout hors de propos. Or pendant que par ces indeus artifices, il espioit toutes les occasions pour s' enrichir de la despoüille de ses plus proches parents, les Normands commencerent sous son regne de prendre pied ferme en cette France, & depuis opiniastrerent leurs conquestes. De maniere que de ceux qui de son temps s' habituerent vers la Loire, & se dirent Comtes de Blois, sourdit avecques le temps la famille des Comptes de Champagne, & de ceux qui depuis devers la Seine se logerent en la ville de Roüen & païs circonvoisins, vindrent les Ducs de Normandie, nouveaux fleaux des Roys qui succederent au Chauve. Il me suffit de dire que sous luy cette race de Normands planta ses premieres racines dans la France. Et comme son ambition causa une infinité de troubles dés son vivant entre les siens, aussi mourant fonda-il deux obits en la famille des Martels. L' un quand poussé d' une vaine gloire il erigea en Royaume la Provence en faveur de Bosson, l' autre quand il s' empara du Royaume de Lotharingie, qui avoit appartenu au Roy Lothaire; Royaume, dis-je qui appartenoit à l' Empereur Louys son nepueu: comme plus proche de sang à Lothaire son frere. Car pour le regard du premier, Louys & Charles le Chauve freres estans decedez, Carloman, Louys, Charles le Gras, Louys le Begue, leurs enfans estimans qu' il n' appartenoit qu' à la lignee de Charlemagne de prendre le titre de Roy, se liguerent contre Bosson, qui leur fut un long amusoir de guerres, sans en rapporter grand profit. Et quant au second obit, Hugues fils bastard de Lothaire (la question n' est pas petite de sçavoir s' il estoit legitime ou non) venu en âge de maturité ne voulut pas laisser croupir l' injure qu' il pensoit luy avoir esté faite, ains remua toutes sortes de pierres pour en avoir la raison tant contre les enfans de Louys Roy de Germanie, que contre Louys le Begue fils du Chauve, & encores contre Bosson, auquel le Chauve avoit fait present de la Provence, membre despendant du Royaume de Lothaire. Querelle qui receut divers heurts, jusques à ce que Hugues, & Godeffroy Duc de Frise son beau-frere, furent proditoirement tuez par Henry Duc de Saxe Lieutenant General de ce grand Empereur Charles le Gras. Je vous ay touché toutes ces particularitez, pour vous monstrer de combien de maux fut cause l' ambition de Charles le Chauve. Il ne fut pas qu' en son mesnage le malheur ne l' accompagnast, quoy que soit que ce mal-heur ne produisist nouveaux changemens en la France. C' est en luy auquel je remarque la premiere introduction des Ducs de Guyenne, Comtes de Tholoze, & autres. Car apres qu' il se fut fait couronner Roy d' Aquitaine dedans la ville de Bordeaux (estant rappellé à la France pour les guerres, tant des Normands que Bretons) il y establit un Duc, qui seroit secondé de plusieurs Comtes pour l' assister de conseil. Et de là prindrent leurs premieres origines, les Ducs de Guyenne, Comtes de Tholoze, Poictou, Auvergne, Xaintonge, Angoulesme, Perigueux, païs exposez sous le Royaume d' Aquitaine. Dignitez qui depuis ne tomberent à terre; ains se perpetuerent aux familles, plus ou moins, selon le plus ou le moins de la magnanimité de ceux qui y commanderent. Le semblable advint-il, mais avecques plus d' indignité pour la Flandre. Car Judith veufve d' un Roy d' Angleterre, & fille du Chauve, s' estant laissee enlever au desceu de luy, par Baudoüin gouverneur de la Flandre, non seulement il ne vengea cette injure qui luy avoit esté faite aux yeux de toute la France, mais au contraire a fin que sa fille veufve du Roy ne manquast de dignité il erigea le gouvernement de Flandres en titre de Comté hereditaire, dont Baudoüin & ses successeurs jouyrent. Or cettuy est l' un des premiers fleurons qui par le nouveau mesnage de ce Roy fut demembré de nostre couronne sous la seconde lignee, ayant rendu feodal à un tiers ce qui estoit auparavant patrimonial à nos Roys. Sus ce modelle, comme nous sommes en un Royaume de consequence, Charles le Simple ne douta depuis de faire le semblable, en faveur de Raoul le Normand moyennant le mariage de luy avec Gillette sa fille, luy donnant tout le païs que nous avons appellé Normandie, & l' erigeant en Duché. Je vous ay dit que le Chauve donna la Provence à Bosson, & en fit un Royaume suject à son Empire. Encores que par succession de temps, le nom de Royaume se soit effacé en ce pays-là, & que l' on y eust planté celuy de Comté seulement, si demeura-il tousjours separé de nostre France, & exposé sous le Vasselage de l' Empire, jusques à ce que par la sage conduicte de nostre Roy Louys XI. il fut annexé à sa Couronne.

Le mesme Chauve trouva dés son advenement la Bretagne à luy rebelle, & je ne voy point que depuis ce temps-là elle ne fit table à part, & separee d' avecques nos Roys, jusques à ce que par le mariage de la Duchesse Anne avecques le Roy Louys XII. elle a esté unie à nostre Royaume, par leur posterité. Conclusion, la troisiesme lignee de nos Roys n' a jouy du Royaume de France, que sur le modelle de celuy qui fut delaissé par Charles le Chauve, avec quelques racourcissemens. Mais sur tout fait grandement à peser que les familles qu' il choisit pour son secours, lors de ses affaires, furent au long aller les ruines de la sienne.

Estant tourmenté, tant des Bretons rebelles, que des Normands, le long de la riviere de Loire, il choisit Robert extraict du païs de Saxe brave Capitaine, pour leur faire teste, & l' y assigna un grand territoire és environs de la Loire, sous le nom de Marquisat ou Comté pour supporter les frais de la guerre: où il s' employa vaillamment mesmes en defendant la querelle du Roy son maistre, il y fut occis. Et c' est de luy duquel par diverses generations nasquit Hugues Capet, qui en fin se fit Roy de France, au prejudice de la posterité du Chauve, comme je deduiray par le menu au Chapitre subsequent.

Outre Bosson Roy de Provence, le Chauve avoit en Italie deux creatures, Guy Duc de Spolete, & Beranger Duc de Frioul, appellé par les anciens Foriules (Forjules), desquels il avoit receu le serment de fidelité, apres qu' il fut couronné Roy de Lombardie dedans la ville de Pavie, & ces deux seigneurs furent les principaux outils dont la fortune se joüa pour ruiner l' Italie. Luitprand au premier livre de son histoire nous tesmoigne que dés le vivant mesme de ce Roy, ils partagerent ensemblément par une esperance affamee ses Royaumes, Guy ayant pris pour son partage celuy de France, & Beranger celuy d' Italie: Or combien que soudain apres son decés ils n' eussent peu faire sortir effect à leurs desseins, toutesfois Louys le Begue estant decedé (qui fut le dernier de la lignee de Charlemagne, qui dans la France porta le titre d' Empereur & quelques annees apres ses bastards l' ayans suivy, n' y ayant plus que Charles le Simple enfant pour regner, Beranger se fit couronner Roy d' Italie dedans Rome, & Guy Roy de France, & comme estant entré en la Bourgongne pour exercer sa royauté, il eut advis que Eude fils de Robert avoit esté eleu Roy: estimant que son acheminement luy seroit inutile, il rebroussa chemin vers l' Italie, où trouvant son grand amy Beranger avec un plus heureux succez que luy estre entré en la joüissance du Royaume, il commença de broüiller son jeu & s' opposer à sa grandeur, nonobstant quelque amitié qu' ils se fussent auparavant voüee. De maniere que de là en avant se tromperent trois Princes qui joüoient au boutehors pour l' Estat d' Italie, Guy, Beranger, & Arnoul bastard Roy de l' Allemagne. Je n' ay icy entrepris de vous reciter les tours & retours, estant une histoire de trop longue haleine: Suffise vous que les principaux entremetteurs de cette tragedie furent les nourrissons du Chauve. Qui me fait dire (& c' est par où je veux finir ce chapitre) que ce ne fut point sans cause que l' annee qu' il nasquit, il y eut une infinité de prodiges extraordinaires, tant au ciel, comme en la terre, l' Empereur le Debonnaire ayant pris en payement le serment de Paschal Pape pour les morts de Theodore & Leon, & luy renvoyant ses Ambassadeurs; Imperator ergo natura misericordissimus (dit l' Autheur ancien qui escrivit tout au long sa vie) occisorum vindictam ultro persequi non valens, ab inquisitione huiuscemodi cessandum existimavit, & cum responsis congruis, Missos Romanos, absolvit. Eodem tempore quaedam prodigiosa signa apparentia animum Imperatoris sollicitabant; Praecipuè terrae motus palatij Aquensis, & sonitus inauditi nocturno tempore, & puellae cuiusdam ieiunia duodecim mensibus omni cibo penitus abstinentis, crebra & inusitata fulgura, lapidum cum grandine casus, pestilentia hominum & animalium, propter quae singula piißimus Imperator, crebro fieri ieiunia, orationumque instantia, atque eleemosynarum largitionibus, divinitatem per sacerdotum officium monebat placandam, certißimè dicens, per haec portendi magnam humano generi futuram cladem. Quo etiam anno, mense Iunio, natus ei est filius ex Iudith Regina, quem tempore baptismi Carolum vocitare placuit. L' Autheur dont j' ay tiré ce passage, parle de cette naissance par forme d' histoire seulement: & de moy j' en fais mon profit par forme de commentaire, & veux croire que tous ces prodiges estoient les prognostics des mal-heurs qui proviendroient du Prince qui nasquit le mesme an.

ADVERTISSEMENT au Lecteur.

Amy Lecteur, tu recevras s' il te plaist pour bonne raison de la briefveté de ce cinquiesme Livre, que la Bibliotheque de feu Monsieur Pasquier, n' ayant esté entierement fueilletee qu' au temps que l' Impression de cét œuvre approchoit de sa fin, s' est trouvee par heureux rencontre parmy ses manuscrits la continuation d' iceluy, de laquelle ne voulans frustrer ta curiosité, en cette edition, a esté advisé de la rejetter sur la fin & d' en faire le dixiesme Livre, avec intention de la restablir en ce lieu la premiere fois qu' il sera remis sur la Presse.



lundi 29 mai 2023

2. 11. Des Maires du Palais, Connestables, Chanceliers, & autres Estats

Des Maires du Palais, Connestables, Chanceliers, & autres Estats de telle marque, estans joignans la personne de nostre Prince.

CHAPITRE XI. 

Noz François, comme j' ay deduict en quelque partie de cet œuvre, s' estans emparez de ceste contree, n' eschangerent que de bien peu les Offices & Magistrats qui lors estoient en credit és Gaules: Voire en emprunterent plusieurs de la maison de l' Empereur de Constantinople. Induicts à mon jugement à ce faire, tant par un brave discours pour n' estonner point par un remuement de mesnage ceux sur lesquels ils avoient à commander de nouveau, que aussi qu' il semble que lors qu' ils se rendirent paisibles de ce pays, combien qu' auparavant ils eussent sollicité les Romains par plusieurs guerres, si sembloient-ils adonc avoir grande alliance avecques eux. De là vint que Merovee troisiesme Roy de noz François, le ligua avec Etius, en la bataille contre Atile Roy des Huns, & semblablement qu' apres la mort de Merovee, au lieu de Childeric, les François creerent sur eux un Gentil homme Romain, nommé Gillon, qui tenoit en ce temps-là le peu de puissance qui restoit és Gaules, à l' Empire. A laquelle union, les Romains (selon mon advis) furent forcez bon gré mal-gré de condescendre. Car se voyans pressez de toutes parts: d' un costé par le Got, de l' autre par le Vandale & Alain, d' ailleurs par le Bourguignon, & en dernier lieu du François, qui les avoit exterminez des environs du Rhin: je croy qu' ils furent contraincts de venir à toute honneste composition avec nous, faisans semblant de laisser de gré, ce qui leur estoit ieu forcé, & mesme pour ces occasions, Procope est autheur, que les legions Romaines se meirent soubz la protection & sauvegarde des François: cognoissans que toute voye de seurté leur estoit clause & interdicte pour retourner en leurs maisons. Parquoy foit que d' une prudence militaire, ou que par la commune familiarité que les nostres avoient avec les Romains, ils fussent semonds à ce faire, la verité est que noz François laisserent la plus grand partie des choses en leur entier, non seulement concernans les affaires publiques, mais aussi rapporterent en leur Cour & suitte les estats des domestiques qui se trouvoient au Palais de l' Empereur Grec, & à leur exemple introduisirent les Maistres du Palais, Comtes d' Estables, Patrices, Ducs & autres telles sortes d' offices. Toutesfois du commencement ny les Maistres du Palais, ny les Comtes d' Estables n' estoient estats de telle grandeur, comme depuis chacun d' eux se fit par succession de temps, mais n' y avoit grand Prince qui n' eust en sa maison telle maniere d' Officiers, tout ainsi que maintenant Maistres d' hostel & Escuyers de leur Escurie: Vray que le temps, qui change avecques soy toutes choses, augmenta depuis ces estats selon l' opinion de noz Roys. Aussi d' estimer que les Maistres du Palais & Comtes d' Estables fussent tiltres de dignitez conformes, comme quelques uns de nostre temps veulent donner à entendre pour applaudir aux grands seigneurs, c' est une chose mal songee: car nous voyons dans noz anciens être fait estat d' un Maistre du Palais à part, & d' un autre qui estoit Comte d' Estable: lequel n' estoit autre chose que superintendant tous les domestiques qui avoient charge de l' Escurie de nostre Prince. Souz Theodoric Roy de Mets, se trouvent dans Aimoïn au troisiesme livre de ses histoires, deux personnages nommez Roccon, & Ebroin, Comtes de son Estable: & au quatriesme livre ensuivant, Garnier estoit maistre de son Palais. Du temps de l' Empereur Charlemaigne le mesme autheur nous raconte au mesme livre, que cest Empereur envoya, contre les Esclavons, Adalgise son grand Chambellan, Geilon Comte de son Estable, & Gorat Comte de son Palais. Accitis ad se tribus ministris, Adalgiso Camerario, Geilone Comite stabuli, & Uvorodo ( : Worodo) Comite palatij præcepit ut sumptis orientalibus Francis & Saxonibus, orientalium Sclavorum audaciam quanta possent celeritate compescerent. Il appella (dit-il) à soy trois de ses Officiers, Adalgise Chambellan, Geilon Comte d' Estable & Gorat Comte du Palais, leur enjoignant de lever quelques forces de François Orientaux & Saxons, pour avec leur aide appaiser au plustost qu' il leur seroit possible l' audace des Esclavons Orientaux. Soubz Louys le Debonnaire, dans ce mesme autheur nous trouvons Atalarde Comte du Palais, & apres son decés Bertric, & tout de ce mesme temps, Guillaume estoit Comte d' Estable. Et à peu dire, au troisiesme livre, cest autheur nous a donné assez à entendre quel fut sur l' advenement de noz François un Comte d' Estable, parlant de Lendegisile qui estoit Comte d' Estable de Gontran, Roy d' Orleans, frere du Roy Chilperic. Lendegisilius regalium præpositus equorum, quem vulgo Constabulem vocant. Lendegisile (dit-il) superintendant de l' Escuyrie Royale, lequel on appelle en commun langage Connestable. Au contraire Maistre du Palais (que depuis nous appellasmes Maire par obmission des deux lettres) estoit celuy qui avoit generale superintendance sur toute la famille du Roy. A cause dequoy n' estoient commis à l' exercice de cest estat que les plus favoris. Qui leur donna occasion à la longue, d' entreprendre dessus la Majesté de leur Prince.

Cest Estat commença grandement à croistre souz le Roy Clotaire second, lequel ayant esté en l' aage de deux ans appellé à la Couronne, & depuis par traitte de temps tout le Royaume tant d' Austrasie, que de Bourgongne, tombé soubz la puissance de luy seul, commença de faire une generale distribution de ses Provinces à ses courtizans: reservant toutesfois au Maire du Palais qui estoit joignant sa personne, toute prerogative & honneur. Bien est bray (vray - vrai), que soubz son regne, les Maires n' estoient en telle extremité d' honneur comme depuis il furent, mais en luy ils prindrent premierement leur grandeur. Car au lieu qu' au precedant les Maires du Palais estoient ceux qui avoient commandement sur les domestiques de l' hostel du Roy (comme maintenant un grand Maistre) Clotaire fut le premier qui en fit noms de gouvernement: & dit Aimoïn qu' il crea un Garnier Maire du Palais d' Austrasie, pour autant que par la faction de luy, ce Royaume estoit tombé entre ses mains: & Rhadon Maire du Palais de Bourgongne. Tellement qu' en ces deux païs, lesquels peu auparavant estoient appellez Royaumes, y furent envoyez deux personnages pour les gouverner, pour cest effect n' estoient appellez ny Ducs ny Patrices, ains par un tiltre particulier, Maires du Palais de l' un & l' autre pays. Ceste dignité depuis le trespas de Clotaire prit encores plus grandes racines soubz Dagobert: duquel noz ancestres firent plusieurs fables pour ses lubricitez & paillardises. Et encores creut d' avantage soubz le regne de Clovis fils de Dagobert, lequel fut assez tendre & debile de son cerveau: Pendant lequel temps les Maires trouverent assez d' occasion & de loisir d' enjamber dessus la dignité Royale. Tout de la mesme sorte qu' il en prit puis apres à noz Roys dessouz le regne de Charles le Simple. Car encores qu' apres son decés, & Louys, & Lothaire ses successeurs, missent toute diligence de remettre les affaires de France en bon train, lesquelles avoient esté detraquees par l' ambition d' Eude, qui s' estoit faict contre tout droict proclamer Roy de France du temps du Simple, si ne peurent-ils si bien besongner, qu' en fin le Royaume ne tombast en la famille de cest Eude. Aussi depuis la nonchalance de Dagobert, & imbecillité d' esprit de Clovis, ceux qui leur succederent, ne peurent de là en avant si bien faire, que toutes leurs affaires d' importance ne passassent soubz le bon plaisir de leurs Maires: Demourant par devers eux petit à petit le vray effect de toute la principauté: administrans mesmement & controlans la despense de noz Roys, ainsi que bon leur sembloit. En sa chaire seoit le Roy (dit une ancienne histoire) la barbe sur son pis, & les cheveux espars sur ses espaules: Les messagers qui de diverses parts venoient à la Cour, oyoit, & leur donnoit telle responce comme le Maire luy enseignoit, & commandoit ainsi comme si ce fut de son authorité. Par lequel passage l' on peut veoir que noz Roys n' estoient de ce temps-là que comme images & pourtraictures : & toutes fois pourtraictures lesquelles estans mises, comme en un tableau devant les yeux de nos Princes pour exemple, leurs deussent apprendre de ne se laisser aller tellement à la mercy de leurs plaisirs, qu' ils n' eussent en grande recommandation les negoces de leur Royaume, & semblablement de ne se donner de sorte en proye à la discretion de leurs Gouverneurs, qu' ils ne se reservent le dernier ressort de la cognoissance des choses. Car tout ainsi qu' en un mesnage l' on dit, que la presence du Maistre sert beaucoup pour l' amendement de son champ: aussi l' œil que le sage Roy a sur ses Conseillers & ministres, faict que les choses preignent bon traict, & que chacun se tient en son endroict sur pieds. Au contraire, quand il est mené & manié totalement par autruy, estant plus ententif à ses voluptez particulieres, que au profit de son Royaume, il eschet ordinairement que ceux qui ont charge souz luy, rapportent toutes les affaires du public à leur profit & utilité privee, par faute d' être controlez. Dont il advient finalement que le Roy & ses subjects s' estans infiniment appauvris, se trouve qu' il n' y a que ces seuls Ministres qui se soient enrichis de la ruine du peuple: prenans bien souvent argument d' arracher le sceptre du poing de celuy qui avoit sans aucune reserve, attaché sa confiance sur eux: lesquels pendant que leurs Maistres demeurent endormis au milieu de leurs voluptez, ne veillent à autre chose qu' à joüer au Roy despouillé. Tout ainsi que l' on veit advenir à noz premiers Roys, quand apres une trainee de temps, s' estans gouvernez par mines & beaux semblans envers le peuple, ils furent en fin finale supplantez de leur Couronne, par les factions de Pepin Maire du Palais: lequel ayant uny ceste Maistrise, avec la Majesté Royale, ny plus ny moins que les ruisseaux perdent leur nom par la rencontre & confluant d' une grand' riviere, aussi fut deslors en euant (avant) non veritablement supprimee ceste dignité de Maire, ains reduite au petit pied: Nous l' appellons maintenant grand Maistre, sans autre suite de paroles. De quelle façon estoient aussi appellez les Maistres du Palais en la Cour de l' Empereur de Constantinople, comme nous aprenons de Procope au premier livre de la guerre des Perses, où il dit que l' Empereur Anastaise estant adverty que Cabades Roy de Perse, tenoit assiegee la ville d' Amidas, il y envoya un grand ost sur lequel commandoient quatre Capitaines, dont l' un estoit Celer, ordinum in palatio præfectus, quem Romae Magistrum vocant. C' est à dire, Celer superintendant des ordres & Estats du Palais, lequel dans Romme on appelle Maistre. Comme s' il eut voulu dire qu' en Constantinople l' on appelloit le Maistre du Palais, Maistre, sans autre suitte. 

Cecy doncques nous enseignera que les Maires du Palais & Comtes d' Estables (ils me seront desormais Connestables) n' avoient rien de commun les uns avec les autres: mais estoient les Maires du Palais comme ceux que nous appellons aujourd'huy grands Maistres. Or se continuerent ces Estats de main en main depuis la venuë de Pepin, jusques à Hugues Capet, souz lequel les affaires de France commencerent de se composer en meilleur ordre qu' elles n' avoient faict depuis le regne de Charles le Simple, jusques à luy. Et vrayement je treuve en ceste troisiesme lignee, qu' à mesure que les Gentils-hommes ou grands Seigneurs attouchoient par la necessité de leurs Offices de plus pres à la personne du Roy, de tant plus estoient ils requis & honorez. Parquoy estoient dessus tous, cinq Estats plus estimez, le Chancelier, grand Chambellan, grand Maistre, grand Eschançon que noz anciens appelloient grand Bouteiller, & Connestable. Nous estant par cecy monstree une grande oeconomie: car aussi n' y a-il maison qui vueille tant soit peu paroistre, en laquelle ces cinq estats ne se trouvent être necessaires, encores que ce ne soit avec tiltres de telle splendeur. Entant que touche le Chancelier, il semble que du commencement il fut appellé grand Referendaire: comme nous apprenons d' un passage expres d' Aimoïn, au quatriesme livre. Addoenus Referendarius fuerat Regis Dagoberti: qui Referendarius ideo dictus est, quod ad eum universa publica conferrentur conscriptiones: ipseque eas annulo regis sive sigillo sibi ab eo commisso, muniret seu firmaret. Audoen (dit-il) avoit esté Referendaire du Roy Dagobert: lequel Referendaire estoit ainsi appellé, parce que l' on luy apportoit toutes les lettres publiques, lesquelles il corroboroit & confortoit du cachet du Roy, ou bien du seel qui luy estoit commis. Et de ce mesme estat est faicte mencion dans Gregoire de Tours, au dixiesme livre de ses histoires, chapitre dixiesme, la part où il deduict l' accusation & poursuitte qui fut faicte encontre Gilles Evesque de Rheims, auquel entre autres crimes on imp* qu' il iouyssoit à faulses enseignes de quelques terres appartenans au Roy: Luy au contraire soustenant qu' il avoit belles lettres du don qui luy en avoit esté fait. Parquoy dit l' autheur, Proferens Aegidius in publicum chartas, negat Rex Childebertus se largitum fuisse, requisitusque Otho qui tunc Referendarius fuerat (cuius suscriptio meditata tenebatur) affuit, negat se subscripsisse: Conficta enim ibi erat manus in huius præceptionis scripto. Gille representant (dit-il) ses lettres, le Roy Childebert nia qu' il luy eust faict aucun don: Au moyen dequoy fut envoyé querir Othon qui estoit adoncques Referendaire, duquel on doubtoit s' il avoit soubz-signé ceste lettre. Il compare, & denie l' avoir souscripte: car aussi avoit en falsifié son seing en icelle. Desquels deux passages nous pouvons tirer, & que le Referendaire signoit, & pareillement seelloit les lettres, n' y ayant pour lors tel abandon de Secretaires comme nous voyons aujourd'huy. Depuis, cest estat est creu en toute authorité & grandeur. De maniere que tout ainsi que le Connestable entre les estats militaires, obtient le premier rang & degré, aussi nostre Chancelier est reputé le chef de tous les Estats de la Justice. Au regard des autres trois Estats (je veux dire grand Maistre, grand Chambellan, & grand Eschançon) combien qu' il ne leur soit pas succedé de ceste façon, si est ce que depuis la venuë de Capet, jusques bien avant dedans sa lignee ils ne furent pas de petit credit. Car aussi est-ce la verité que l' on ne passoit aucunes lettres patentes, ausquelles ne fut requise la presence de ces trois Estats, avecques celle du Connestable, & au dessouz estoit apposé le seing du Chancelier. Telles sont successivement toutes les lettres que l' on voit des Roys Robert, Henry, Philippe, Louys le Gros, Louys le Jeune, Philippe Auguste: Et puis dire, que combien que lors fust grande l' auctorité du Connestable, si est-ce que parce qu' il ne touchoit de si pres à la personne du Roy, que les trois autres (car l' un estoit destiné pour être le chef de la chambre, l' autre du manger, & l' autre du boire, & l' autre de son Escuyrie) encores que j' aye leu plusieurs lettres, faisans mention de la presence des seigneurs qui estoient appellez à telles dignitez & Estats, ce neantmoins je n' en ay gueres veu, esquelles le nom du Connestable fut inseré le premier, combien que les autres indifferemment soient tantost premiers, tantost seconds, selon que l' occasion se presente. Depuis ce temps là, les Connestables commencerent de s' accroistre & amplifier en grandeur. Aussi en ces premiers Estats, il ne faut que trois personnages favorisez successivement de leurs Maistres, pour acquerir une infinité d' avantages & passedroits dessus les autres. Partant ou lavaill átise, ou bien la faveur que obtindrent par leur prudence noz Connestables, les fit monter à ce grand credit qu' ils tiennent aujourd'huy parmy la France. Et pour autant que l' Escuyrie du Roy semble estre en partie destinee pour les hazards & necessitez de la guerre, ils gaignerent au long aller, qu' au lieu où auparavant ils estoient seulement surperintendans de ceste Escuyrie, ils commencerent d' être estimez pour Lieutenans generaux de toute la gendarmerie de la France: qui n' est pas Estat de petite consequence en un Royaume. Et commença ceste grandeur, ainsi que j' ay peu recueillir des Histoires, vers le temps du pere de S. Louys, soubz lequel on fait un singulier Estat de Mathieu de Montmorency, au faict de la guerre: Cestuy, comme nous enseignent les Annales des Flamens, espousa une fille du Comte de Henaut, nommee Laurence: & souz le Roy Philippes Auguste fut en grande estime & reputation pour le regard des armes, & se trouva en la journee de Bouines contre Othon Empereur d' Allemagne, en laquelle il donna maintes espreuves de sa provesse: au moyen dequoy il gaigna depuis grande authorité envers son maistre: tant que finalement soubz Louys fils de Philippe, la premiere annee de son regne, il fut creé Connestable de France. Depuis ce regne, je ne ly point les Connestables, qu' avec tiltre de superiorité & superintendance des armes, & pour dire le vray, Lieutenans generaux du Roy. Pour laquelle cause Jean de Mehun, introduisant Nature parlant à l' Archiprestre Genius, du Seigneur qui l' avoit commise pour son Vicegerant sur toutes creatures, dict ainsi:

Cestuy grand Sire tant me prise

Qu' il m' a pour sa chambriere prise, 

Pour sa chambriere, certes voire, 

Pour Connestable ou pour Vicaire. 

Je trouve que Bertrand, appellé par quelques uns, du Kesclin, & par les autres du Clasquin, feit le serment de Connestable és mains du Roy Charles cinquiesme, le 2. Octobre 1370. Et le meit le Roy en possession de ceste charge & dignité, luy baillant une espee entre ses mains, laquelle Kesclin dégaina, en presence du grand Conseil. Protestant qu' il l' employeroit pour le service du Roy, & de sa Couronne. J' ay la copie des lettres d' office de Connestable qui feut donné par le Roy Charles septiesme, à Artus de Bretaigne Comte de Richemont, par le narré desquelles on peut recueillir, que le Connestable estoit le chef principal apres le Roy pour la conduicte des guerres, & que selon l' usage ancien, luy estoit commise la garde de l' espee du Roy, dont il luy faisoit homage Lige. Or par ces lettres, qui sont du 7. de Mars 1424. estoit mandé aux Mareschaux de France, Maistres des Arbalestiers, Admiral, & tous autres Seigneurs faisans profession des armes de luy obeïr, pour le faict des guerres.

Or tout ainsi que l' on prenoit anciennement le nom de Connestable pour un chef general d' une armee, aussi ceux qui commanderent quelquefois sur quelques bandes, voulurent aussi s' appeller Connestables à l' imitation de leur chef. La vieille Histoire sainct Denis, en la vie de Louys le Gros: Il ordonna ses batailles, & meit en chacunes Connestables, & Chevetains. Le Roy Jean par ses patentes du dernier Apuril (Avril) 1351. faisant un reglement general pour sa gendarmerie, ordonna que tous pietons feussent mis par Connestablies & compaignies de vingt & cinq, & de trente hommes: Et que chaque Connestable eust & prist doubles gages. Et entre autres prerogatives que le Roy Charles sixiesme donna à Jean Duc de Berry son oncle, feut qu' és pays De Berry, Poictou & Auvergne, où il l' avoit constitué son Lieutenant general, il peust instituer & destituer tels Capitaines & Connestables qu' il voudroit.

Maistre Alain Chartier en son histoire de Charles septiesme, ayant deduit comme Jean Bureau nouveau Maire de la ville de Bordeaux, apres la prise d' icelle, vint faire le serment au Roy entre les mains du Chancelier. Et aussi fit pareillement (dit-il) Joachin Roault, le serment, comme Connestable de la dite ville & cité de Bordeaux. Qui est à dire, qu' il vint faire le serment comme Capitaine. Voire prindrent nos ancestres le mot de Connestablie pour escadron ou bataillon: Froissard au premier Tome de son histoire, chapitre quarante quatriesme. Le lendemain les Hannuyers vindrent devant la ville d' Aubeton en trois Connestablies, leurs bannieres devant bien ordonnees. Et au mesme livre, chapitre quinziesme, recitant le discours qui s' esmeut entre les Archers d' Angleterre, & les Hannuyers à la venuë de Messire Jean de Henaut. Si firent les dits Hannuyers plusieurs belles grandes ordonnances, & leur convenoit aucunesfois gesir tous armez, & par jour tenir en leurs hostels, & avoir leurs harnois appareillez, & aussi leur convenoit continuellement gnetter par Connestablies les champs & les chemins d' entour la ville. 

Voila comment ces estats de domestiques du Roy ont pris diverses revolutions: & comme selon l' entresuitte des temps, les Maires du Palais ont eu premierement la vogue, puis les Connestables à leur rang. Et si puis dire que combien que les Connestables n' ayent jamais atteint au poinct de grandeur que gaignerent jadis les Maires, si semble-il que cest estat ait esté pour quelque temps suspect & odieux à noz Roys, & mesmes qu' ils ayent eu en opinion de le supprimer: Par ce que depuis la mort du Connestable de Luxembourg, qui fut du temps du Roy Louys onziesme, le nom & tiltre de Connestable fut ensevely jusques au regne du grand François, lequel sur son advenement à la Couronne, voulut gratifier de cest Estat Messire Charles de Bourbon, & depuis Messire Anne de Montmorency, Chevalier sage & advisé, la vie & presence duquel me commande d' en penser plus & moins dire.

lundi 3 juillet 2023

6. 4. Du restablissement de l' Estat sous Charles septiesme, & comme en cecy il y eut du miracle tres-expres de Dieu.

Du restablissement de l' Estat sous Charles septiesme, & comme en cecy il y eut du miracle tres-expres de Dieu.

CHAPITRE IV.

Il est meshuy temps que je reprenne mon haleine de la longue carriere que je me suis donnee par le chapitre precedant; chapitre, dis-je, plus long que n' estoit ny mon premier project, ny la portee de ce livre, mais depuis poussé d' une juste douleur je l' ay fait de propos deliberé, comme estant une vraye image des mal-heurs qui voguent aujourd'huy par la France. Tout ainsi qu' apres avoir esté agitez d' une grande maladie, il est requis un long temps avant que de recouvrer plaine guarison, aussi pour restablir un Estat desolé, comme estoit le nostre, il n' y falloit pas peu de temps apres, & convint le regaigner par les mesmes outils qu' il avoit esté perdu, je veux dire par les armes, le tout se tournant tousjours à la charge & affoiblissement du peuple, remede toutesfois tres-necessaire, tout ainsi que la medecine, qui tourmente nos corps pour les guerir: En quoy je veux recognoistre qu' il y eut du miracle de Dieu tres-expres: Car si nous considerons Charles septiesme, sous le regne duquel advint ce grand restablissement, quelque chose que l' on se persuade de luy, ce n' estoit un subjet capable pour cet effect. Premierement il estoit au milieu de ses afflictions du tout addonné à ses voluptez, faisoit l' amour à une belle Agnes, oubliant par le moyen d' elle toutes les choses necessaires à son Estat: & dit-on que ce brave Capitaine la Hire venant un jour botté, crotté, battu de pluye, & du vent, le salver pour luy conter quelques exploits de guerre par luy faits, il le trouva au milieu des Dames menant sa maistresse à la danse (je me mocque certes de moy, quand j' appelle une simple Damoisselle, maistresse d' un Roy) lequel demandant à la Hire ce qu' il luy sembloit de cette belle compagnie, il luy respondit d' une parole brusque & hardie, que jamais ne s' estoit trouvé Roy qui perdist si joyeusement son Estat, comme luy: Outre cette particularité vicieuse, il avoit, si je ne m' abuse, une foiblesse de sens non vrayement telle que son pere, mais ayant esté paistry d' une paste d' homme foible d' entendement, il en portoit quelque quartier en son esprit: Pour le moins trouvé-je que de deux ans en deux ans il avoit nouveaux gouverneurs, qui tenoient les premiers rangs pres de luy, voire que les extremitez qu' il y apportoit, causerent de fois à autres des jalousies particulieres en ses Princes, qui cuiderent renverser ce qui luy restoit du Royaume. Les deux principaux ministres de ses actions, & peut-estre de sa ruine furent Tanneguy du Chastel, & Louvet President de Provence, car ils furent cause de la mort du Duc Jean. Ceux-cy le possederent longuement par dessus les autres, mesmes Tanneguy du Chastel, avec une arrogance infinie, lequel abusant de la facilité de son maistre, tua en sa presence, & en son conseil le Comte Dauphin d' Auvergne, l' an 1424. dont les Princes & Seigneurs courroucez, la Royne de Sicile belle mere du Roy, le Connestable de Richemont & autres Seigneurs de marque l' abandonnerent. Qui fut cause que Tanneguy fut contraint de quitter la place, demeurant Louvet seul en son lieu: Mais luy se voyant assiegé de mesme haine, & ne pouvant resister aux grands Seigneurs se retira en Avignon, & onc puis ny l' un ny l' autre ne furent veus. Ce dernier estoit beau-pere du bastard d' Orleans: ainsi se racointerent en Cour la Royne, & le Connestable, accordans que le sire du Grat demeurast gouverneur du Roy, au lieu du President: mais le Grat desplaisant aux grands fut traitté plus rudement que les deux autres, parce qu' il fut pris & noyé par le Connestable: & depuis le seigneur de la Trimoüille espousa & sa veufve, & la bonne grace du Roy. Quelque peu apres il entre en disgrace, & est pris en sa chambre par le sieur de Bueil son nepueu, qui luy fit payer six mille escus de rançon: Et entra au gouvernement en son lieu Messire Charles d' Anjou frere puisné du Roy René de Sicile, Comte de Provence: Bref, tant de changemens de gouverneurs me font juger la foiblesse de son jugement. Au demeurant pendant le debat qui advint contre Tanneguy, & Louvet, fut prise la ville du Mans par les Anglois. Le registre de Parlement du huictiesme Aoust mil quatre cens vingt quatre porte:

La ville du Mans renduë aux Anglois, lesquels estoient du tout ou peu s' en falloit au dessus des François, lors fort diminuez de puissance, & quasi tous deffaits, & mis en desconfiture. De jalousie que l' on conceut contre le sieur de la Trimoüille, les Comtes de Clermont & de la Marche, prennent la ville de Bourges d' emblee, & comme ils avoient mis le siege devant la grosse Tour, estant secouruë par le Roy & le seigneur de la Trimoüille, les autres furent contrains de sonner la retraitte en leurs maisons. Jeux qui se joüoient entre les sujects du Roy contre luy à la veuë des Anglois, & peut-on de cela recueillir quel advantage on leur donnoit. Ce neantmoins Dieu nous regardant d' un œil de pitié, luy envoya des Capitaines guerriers, qui prindrent sa querelle en main lors que peut-estre moins il y pensoit: Entre autres Jean bastard d' Orleans, & Poton de Xaintraille (quelques uns l' appellent de Saincte Treille) & Jean de Vignoles dit la Hire, tous deux extraicts de bas lieu, celuy-là du pays de Xaintonge, cestuy de Champagne, qui du commencement se firent Capitaines d' eux mesmes, & sans auctorité du Roy, & depuis acquirent tant de reputation contre les Anglois, qu' ils les redoutoient par dessus les autres, & non (contant) content de cela, Dieu voulut encores y apporter une particularité plus grande: car il y envoya la Pucelle Jeanne, par le ministere & entremise de laquelle nous reconquismes la plus grande partie des villes qui avoient esté soustraictes par l' Anglois, à laquelle j' entends bailler son Eloge particulier au chap. suivant.

Mais quant à present je diray qu' apres la mort du Duc Jean, jamais Prince ne se trouva plus affligé que Charles lors Dauphin de France, d' autant qu' il fut exheredé par Charles VI. son pere par le contract de mariage de Henry Roy d' Angleterre, & Catherine de France, lesquels furent instituez heritiers du Roy, & accordé que Henry s' intituleroit cependant Regent en France, & heritier de la couronne, que nulle paix ne seroit faicte avecques Charles de Valois, sinon par assemblee de trois Estats, & du consentement des deux Roys, & du Duc de Bourgongne, qui estoit reduire les choses à une impossibilité: Car d' assembler les Estats legitimement au milieu des armees, à peine qu' on le vit jamais, & au surplus l' esperance d' un grand Royaume qui estoit desja presque arrivé à son accomplissement d' un costé, & la vengeance que l' autre Prince couvoit dedans sa poitrine pour la mort de son pere, estoient telles, que c' estoit mettre les affaires hors de toute opinion de paix. Ces conventions ainsi passees, & le mariage solemnizé en face de saincte Eglise, il falloit interposer l' authorité du Parlement devant que le Roy d' Angleterre partist pour s' en aller en son pays. Les deux Roys viennent au Parlement, où maistre Nicolas Roulin Advocat de la doüairiere de Bourgongne instituë une accusation à huis ouvert contre Charles de Valois, & apres luy maistre Pierre de Marigny Advocat du Roy, conclud à ce qu' il fust proclamé à trois briefs jours à la Table de Marbre du Palais, pour l' homicide par luy commis en la personne du Duc Jean. Ce qui est faict à son de trompe & cry public, & apres tout l' ordre judiciaire à ce requis, & observé, il est par arrest declaré indigne de succeder à la couronne. Arrest dont il appella devant la face de Dieu, & fit vœu de relever à la pointe de son espee, mais certes ce ne fut pas sans une infinité de travaux de luy, & de tous les siens. Or apres que le Roy d' Angleterre fut sorty de Paris, cette tragedie se joüant de telle façon pres du Roy, le cœur ne faillit au Dauphin, par ce qu' il fit Tanneguy du Chastel Gouverneur des villes qui luy obeïssoient en Brie & Champagne, & le Comte de Fouës, de celles de Languedoc, lequel en chassa le Prince d' Orenge qui en avoit occupé plusieurs. Tellement que le Dauphin possedoit le Languedoc, la Guyenne, le Dauphiné, Touraine, le Maine, Anjou, Poictou, Berry, la haulte & basse Marche, Angoulmois, Perigort, Limosin, l' Auvergne, & prenant tiltre & qualité de Regent, il establit du commencement son principal siege dans Tours, mais depuis il le divisa en deux, transferant son Parlement en la ville de Poictiers, & sa Chambre des Comptes dans Bourges. L' Anglois possedoit presque le demeurant de la France, car mesmement apres le partement du Dauphin, il reduisit sous sa puissance les villes de Sens, Melun, Meaux, Montereau & Moret, sans grand destourbier, jamais ne fut un plus grand chaos par la France. L' Anglois, le Bourguignon, & une partie des François symbolisoient à la ruine du Dauphin: luy d' un autre costé subsistoit aidé de la vraye Noblesse Françoise & de l' eslite de celle d' Escosse, qui commença lors d' apprendre le chemin de la France si heureusement, qu' en commemoration & recognoissance de ses bons & agreables services, est demeuree pres de nos Rois une garde Escossoise: Plusieurs & diverses rencontres: tantost du bon, tantost du mauvais. La veille de Pasques l' an mil quatre cens vingt & un, en une rencontre pres de Baugé furent tuez par les nostres le Comte de Clarence frere du Roy d' Angleterre, le Comte de Cam, les sieurs de Grey & de Ros, & plusieurs autres, jusques au nombre de quinze cens hommes, & fut lors le Comte de Bouquam Escossois pour ses braves exploicts fait Connestable de France: au contraire quelque temps apres ce Comte de Bouquam est pris & mis en route pres la ville de Creuam.

Mais pour n' enjamber sur l' ordre du temps, faut noter que Henry cinquiesme deceda le 29. Aoust 1422. delaissé Henry sixiesme son fils aagé seulement de seize mois, & ordonna Regent en France le Duc de Bethfort son frere: En Angleterre le Duc de Glocestre son autre frere, & au Duc de Waruith aussi son frere donna le gouvernement de la personne de Charles VI. lequel Duc ne le survesquit pas longuement, car il mourut le 21. d' Octobre ensuivant. Dés lors furent les deux Princes intitulez Rois de France, & au milieu de cette division ce n' estoient que feux, volleries, pilleries, carnage: Bref jamais au Royaume ne fut veu un plus piteux desarroy que cestuy: mais specialement toutes choses arrivoient à poinct nommé au Duc de Bethfort, qui premierement prit Compieigne, puis Crotoy, desconfit Poton de Xaintrailles pres Guyse, & le prit, d' une mesme furie obtint une grande victoire devant Vernueil au Perche, où il fit passer au fil de l' espee quatre ou cinq mil François, Bretons, Gascons, Dauphinois, Escossois, le Vicomte de Narbonne, le Comte d' Aumale, & les Ducs d' Alençon, & le Mareschal de la Fayette pris. Le bon-heur de l' Anglois commaença de s' arrester en l' an 426. au siege de Montargis, dont il ne peut venir à fin, ny pour cela ses affaires n' en empirerent de beaucoup, par ce que le Comte de Salbery luy ayant amené nouvelles forces d' Angleterre, il prit Jargeau & Join-ville. De là mit le siege devant Orleans, où encores quelques François voulans aller secourir la ville, furent defaicts pres de Rouvray. A maniere que le Roy Charles septiesme estoit presque reduit au desespoir de toutes choses, estant mesmement assiegé par les divisions de sa Cour (or voyez comme Dieu inesperément le regarda d' un œil de pitié) voicy Jeanne la Pucelle qui se presente à luy dans Chinon habillee en homme, laquelle choisit le Roy au milieu de tous les autres, ores qu' il se fust desguisé, & apres l' avoir salüé, luy declara qu' elle estoit envoyee de Dieu, pour remettre sus ses affaires. Au commencement chacun s' en mocquoit, pensant que ce fust une folle, & nul ne vouloit adjouster foy à ses promesses. Toutesfois par importunitez on luy baille gens & armes: Cela estoit en l' an mil quatre cens vingt huict, au mesme temps que l' Anglois tenoit estroittement assiegee la ville d' Orleans. Dés lors la Pucelle escrivit unes lettres de bravade aux Duc de Bethfort, Comte du Suffort, Talbot & autres, les exhortant de vuider la France, leur promettant que là où ils ne la voudroient croire d' amitié, elle les feroit sortir par force. Je suis icy envoyee (portoit une parcelle de la lettre) par Dieu le Roy du ciel, pour vous mettre hors de toute la France, & si voulez obeïr, je vous prendray à mercy. Et n' ayez point en vostre opinion que vous tiendrez le Royaume de France, ains le tiendra le Roy Charles vray heritier. Car Dieu le Roy du ciel, fils de saincte Marie le veut. Les Anglois n' en ayans fait compte, elle s' achemine avecques l' Ost du Roy à Orleans. Ce fut dés lors tout nouveau visage d' affaires, par ce que dés son arrivee elle renuitaille la ville, prend plusieurs forts qui la bloquoient. Là mourut le Comte de Salbery, sur lequel reposoit lors la premiere esperance des Anglois: & le Comte de Suffort, ayant pris sa place, fut quelque peu apres pris des nostres. Ce ne fut plus qu' un torrent de victoires. Par ce que l' ennemy ayant levé le siege d' Orleans, nous reprismes, si ainsi voulez que je le die, en moins d' un clin d' œil, Jargeau, Join-ville, Baugency, defismes en bataille rangee l' Anglois, où furent tuez quatre mille des leurs & plus, & signamment Talbo (Talbot), Reveston, & l' Estably leurs principaux Capitaines pris. Et d' une mesme route furent reduites sous l' obeïssance du Roy, les villes de Gien, Auxerre, Troyes, S. Florentin, Chaalons, Rheims, où le Roy fut sacré & couronné le vingt neufiesme Juillet ensuivant, & ce grand flot de bonne fortune guidé par la Pucelle, comme par la main de Dieu. Les villes lors que le Roy passoit, luy venoient apporter les clefs. Ainsi se rendirent à luy Compieigne, Creil, Beauvois, Soissons, Chasteau-Tierry, Provins, Crespy en Valois, Aumale, le Pont sainct Maixance, Choisy, Gournay sur Aronde, Senlis. Et dit Enguerrant de Monstrelet, que s' il fust lors allé vers sainct Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, la plus part des habitans estoient disposez de se rendre. Au sortir de Senlis il vint loger à sainct Denis, où la Pucelle luy conseilla d' assaillir la ville de Paris chaudement, se promettant qu' il l' emporteroit. Il liure l' assaut. A bien assailly, mieux deffendu, & est contraint de sonner la retraicte. Le Roy ayant failly à cette entreprise, reprend le chemin de Touraine & Berry, laissant garnisons aux villes par luy de nouveau reprises. En cet assaut de la ville de Paris commença la fortune de la Pucelle à s' arrester: parce qu' elle y fut blessee & quelque temps apres prise devant Compieigne, jusques à ce qu' elle fut executee à mort à Roüen: Et quant à celle du Duc de Bethfort, elle commença aussi grandement à ravaller, d' autant que les Parisiens se defians de ses forces, le confinerent au gouvernement de Normandie, & voulurent pour gouverneur le Duc de Bourgongne. Ce Duc Anglois se voyant en cette façon malmené, prend un advis fort convenable pour remettre sus ses affaires. Il donne ordre de faire venir en France le petit Roy (qui jusques là s' estoit tousjours tenu en Angleterre) esperant que par sa presence ses affaires seroient plus authorisees. Il arrive le quatriesme de May à Calais, & le vingt cinquiesme du mois la Pucelle fut prise faisant une saillie sur les Anglois qui avoient mis le siege devant Compieigne. Tellement que c' estoit un grand esclair qui sembloit estre en la fortune de ce jeune Roy, d' estre arrivé à poinct nommé en France lors que ce grand Daimon de nos affaires avoit esté pris & reduit dessous sa puissance. Pour la prise de la Pucelle on chante un Te Deum dedans l' Eglise de Paris, & se preparoient les Parisiens de recevoir en toute joye & allegresse leur Roy: Toutesfois il s' achemina premierement à Roüen pour commander (comme il est vraysemblable) que l' on tint soigneusement la main à faire mourir la Pucelle. Le jugement de mort estant depuis contre elle donné & executé, il sembloit que toutes choses favorisassent l' Anglois, toutesfois ce fut le commancement de ses mal-heurs: car au mesme an que cette pauvre fille innocente fut executee, soudain apres que l' on eut envoyé sa sentence de mort à Paris, pour y estre enregistree, Dieu par un juste jugement permist que le Parlement se mutina sur une question de ses gages, lequel s' en estoit aucunement remué dés l' an 1429. Mais la nouvelle arrivee du Roy luy en avoit faict entr'oublier le maltalent. Cette plainte recommença de plus beau l' an ensuivant, & fut conclud de n' entrer plus au Palais, si l' on n' estoit payé des gages, portant le registre du Greffe ces mots, & in hoc signaverunt indissolubile  vinculum charitatis, & societatis, ut sint socij constitutionis, & laboris. Cela fut du douziesme Fevrier, & le vingtseptiesme d' Avril cessation de plaidoirie, c' est vers le temps que la Pucelle fut condamnee, pour le moins sa sentence est du mois de May. Messire Louys de Luxembourg Chancelier adverty de cette extraordinaire desbauche, vient à toute bride à Paris pour y donner ordre, remonstre les necessitez urgentes du Roy, promet de les faire payer d' une partie de leurs gages, & de l' autre leur faire bailler des heritages en recompense. Apres qu' il fut sorty, on delibera de cette affaire, & fust arresté que s' ils n' estoient payez pour un an des arrerages, ils chommeroient tout à fait, & fut le premier President chargé d' en faire rapport au Chancelier: non contens de cela, ils depeschent encores quelques Conseillers par devers le Roy, qui en revindrent aussi peu contens qu' ils y estoient allez. En Novembre mil quatre cens trente & un, fut disputé de l' entree du Roy. Je veux icy coucher tout au long le registre du Parlement qui en fait mention, car il le merite bien, pour monstrer le peu de compte que l' on faisoit de ce Roy. Le vingt troisiesme Novembre l' entree du Roy à Paris où ceux de la Cour allerent au devant, & partirent entre neuf & dix, & trouverent le Roy au Moulin à vent en allant vers sainct Denis, & là proposa le premier President, & ce faict s' en retournerent comme ils estoient venus: au demeurant de l' entree neant par faute de parchemin. Car quant aux registres de la Chambre des Comptes, vray thresor des choses notables de la France, & specialement de Paris, ils n' en font aucune mention. Je vous ay voulu expres cotter ce passage, d' autant que soit ou que par faute de parchemin, ou de bonne volonté, il fut ainsi conceu, c' estoit un prognostic taisible que la puissance de l' Anglois prendroit bien tost fin dedans Paris. Ce neantmoins l' entree ne laissa d' estre assez pompeuse & pleine de ces feintes que l' on avoit accoustumé de faire lors. Et quelques jours apres Henry sixiesme fut couronné Roy dedans sainct Denis. Ny pour cela il n' avança de rien plus ses affaires, ains sa fortune declina tousjours de là en avant, comme estant lors arrivee au plus haut de son periode, & voicy comment. La colere du Duc de Bourgongne s' estoit avec le temps refroidie: & de fait quelque temps auparavant il avoit fait trefue de six mois avec le Roy Charles. Davantage vers le mesme temps que Henry fit son entree, Anne femme du Duc de Bethfort sœur du Duc de Bourgongne mourut, & par sa mort mourut par mesme moyen l' amitié qui estoit entre les deux Ducs. Poton, & la Hire, deffont, & tüent huict cens Anglois. En ce mesme temps le bastard d' Orleans s' empare de sainct Denis, Houdam, & du Pont sainct Maixant: & neantmoins pour tous ces advantages le Roy ne s' enfloit de rien plus: Car au Concile de Basle il offrit de laisser aux Anglois toute la Normandie, & toutes les villes, qu' ils possedoient en la Guyenne, moyennant qu' ils voulussent les recognoistre tenir de luy en foy & hommage. A quoy ils ne voulurent condescendre: de sorte que sur ce refus il prend sur eux les villes de Chartres, Dieppe, Fescam, Harfleu, Longue-ville, Tancarville, Corbeil, & Brie-Comte-Robert, sans destourbier, comme s' il eust envoyé ses fourriers seulement pour marquer ses logis. Les aproches d' une bonne paix commencent de se dresser entre les François & les Bourguignons. Premierement les Ducs de Bourgongne & Bourbon, & Comte de Richemont beaux freres la jurent ensemble à Nevers: Celle du Roy est remise en la ville d' Arras: la ville de Ruë prise sur les Anglois 1435. Au mesme an le Comte d' Arrondelle est deconfy devant Gerberoy par la Hire. En fin la paix concluë au mesme an dans la ville d' Arras, entre le Roy & le Duc de Bourgongne, à laquelle le Duc de Bethfort ne voulut entendre, quelque semonce que luy en fist le Cardinal de saincte Croix Legat en France. Quelque peu apres meurt Isabelle vefve du Roy Charles sixiesme, en son jeune aage l' une des premieres allumettes des guerres civiles, & quelques mois apres le Duc de Bethfort le plus fort arcboutant de Henry qui lors n' avoit que treize ou quatorze ans pour le plus, & n' y avoit plus que les Evesques de Terouenne, Paris, & Beauvais, qui conduisoient l' orne. Le Parlement mal content comme j' ay dit, en cet estrif les nostres ayans pris le pont de Charenton, les Parisiens se voyans sans chef, voulurent tirer des prisons messire Jean de la Haye pour le faire Capitaine general de la ville. Ce qui fut empesché par le Parlement pour la consequence. Tous ces divorses estant tels, & les Bourgeois de Paris se voyans esloignez de remedes, & proches de leur ruine, voicy sur ces entrefaictes ce qui advint. Le seigneur de l' Isle-Adam s' estoit de l' an mil quatre cens trente deux, rendu bon François, bien venu du Roy, & continué en son Estat de Mareschal de France. Le Vendredy d' apres les festes de Pasques l' an 1436 luy, le Comte de Richemont Connestable de France, & le bastard d' Orleans deffirent 800. Anglois, qui estoient sortis de Paris, pour aller faire un degast general en tous les villages d' alentour, pour couper chemin aux nostres de viures & munitions. De ce pas ils vindrent à la porte S. Jacques, & somment les portiers de la leur ouvrir. Ils avoient intelligence au dedans, de maniere que le seigneur de l' Isle-Adam y entra le premier par une grande eschelle qu' on luy avalla, & mit la banniere de France sur la porte, criant Ville gaignee. Lors estoit Prevost des Marchands Michel l' Allier Maistre des Comptes, qui fit armer le peuple pour le Roy. Le cœur ne failloit aux Anglois. En cette premiere esmeute ils se diviserent en trois batailles, dont la principale estoit conduite par l' Evesque de Terouenne, mais les chaisnes qu' on avoit tenduës par les ruës leur firent perdre toutes leurs forces. Joinct que le peuple par les fenestres les assommoit à coups de pierres, au moyen dequoy ils furent contraints de se retirer dedans la Bastille: Et combien que les François eussent deliberé de mettre à sac la ville de Paris, si est-ce qu' ils y entrerent avec tres-grande modestie, esmeus d' une compassion & pitié, parce qu' ils virent rompre à force la porte S. Jacques en leur faveur, & en entrant, les Parisiens furent remerciez de l' honneste soubmission, dont ils avoient usé envers leur Roy leur naturel & legitime Seigneur, & à l' instant mesme furent faictes defenses par les carrefours à son de trompe de loger és maisons des Bourgeois, ne d' y manger contre leur volonté, ny d' user d' aucun reproche, ou faire desplaisir à quelque homme de quelque qualité qu' il fust s' il n' estoit Anglois ou soldat. Voila comme Paris fut reduit: mais je vous supplie me permettre de faire icy une saillie, car en plus beau sujet ne sçavrois je employer ma plume, pour vous monstrer comme Dieu se joüa lors des cœurs de nos Princes: parce que s' il vous plaist y prendre garde de pres, vous trouverez qu' il employa les mesmes outils pour le restablissement de l' Estat qu' il avoit fait pour la ruine. Philippes Duc de Bourgongne, qui pour vanger la mort du Duc Jean son pere, avoit mis le Roy Charles, sa femme, sa fille, & à peu dire, la plus grande partie du Royaume entre les mains de l' Anglois, est celuy qui l' en retire, sinon en tout, pour le moins en la plus grande partie, par la paix & reconciliation qui fut entre luy & les nostres. En cas semblable l' Isle-Adam, qui avoit chassé de Paris Charles VII. en l' an 1418. quand il y entra en faveur du Duc Jean, est celuy qui y entre pour y establir le Roy. Mais avec des effets fort contraires: car y entrant la premiere fois en faveur d' un tyran, il traicta les sujets du Roy d' une façon tres-cruelle, & la seconde pour un Roy, il les traicta comme un pere fait ses enfans: & finalement Henry V. du commencement ne demandoit que la jouyssance de la Normandie & de la Guyenne sans souveraineté, ce dont il fut refusé par les nostres, qui agrandit ses affaires, de sorte qu' au lieu de ce qu' il avoit demandé, il se vit par le mariage de luy avecques Catherine de France, posseder le Roy, la Royne, & la plus grande partie du Royaume. Le semblable advint à Charles VII. car ayant offert la Normandie à l' Anglois, & ce qu' il tenoit en Guyenne, n' ayant l' Anglois voulu accepter cette offre, le Roy reconquist puis apres entierement tout son Royaume.

Or apres que Paris fut ainsi mis és mains du Roy, le Parlement delegua quelques seigneurs de la Cour pardevers le Connestable de Richemont, pour sçavoir de luy comme ils se devoient comporter. Ausquels il fit response qu' ils exerçassent leurs estats tout ainsi que devant, jusques à ce qu' ils eussent lettres du Roy. Les Anglois qui estoient dedans la Bastille, sortirent le 17. Avril, & depuis le Parlement & Chambre des Comptes de Paris interdits par lettres patentes du Roy du 15. de May, mais restablis le 16. Novembre ensuivant, c' estoit que le Roy vouloit donner loisir aux Officiers qu' il avoit pres de luy, de retrouver le chemin de leurs maisons: Et le Jeudy veille de sainct André fut crié à son de trompe que le Parlement qui avoit esté tenu à Poictiers, & sa Chambre des Comptes à Bourges, se tiendroient desormais au Palais Royal de Paris en la forme & maniere que ses predecesseurs Roys de France avoient accoustumé de faire: & commencer le jour sainct Eloy 1. de Decembre, & furent r'appellez par douceur quelques Bourgeois que l' on avoit mis hors apres la departie des Anglois, par ce qu' ils avoient trop favorisé leur party: Ainsi furent les compagnies tant de Paris que de Poictiers & Bourges reünies: & le lendemain sainct Martin d' Hyver, le Roy Charles & son fils Louys firent leur entree dans Paris (armez tout à blanc) par la porte sainct Denis, en laquelle ville le Roy n' avoit esté depuis le 29. de May, mil quatre cens dix-huict, lors qu' il fut contrainct la quitter par les gens du Duc de Bourgongne.

Pour s' estre faict Maistre de la ville de Paris, encores qu' il eust grand advantage sur la partie, si n' estoit-il paisible de plusieurs autres places & villes de son Royaume. Pour y donner ordre il fait son Lieutenant General par toute la France, le Comte de Dunois, par le moyen duquel il reconquit toute la Normandie, & la derniere ville de la conqueste fut Chierbourg le douziesme Aoust 1450. & l' an d' apres fut concluë & arrestee dans la ville de Tours la conqueste de la Guyenne, dont fut pareillement baillée la charge au Comte de Dunois, lequel pays il reduisit sous l' obeïssance du Roy, & la derniere ville qu' il prit fut Bayonne. Le huictiesme d' Aoust 1452. Talbot brave Capitaine entre les Anglois ne voulut pour cela quitter la partie: par intelligence qu' il avoit avecques quelques factieux citoyens, il reprend la ville de Bordeaux, & plusieurs autres. Le Roy retourne en Guyenne, pour le faire court, combat entre les François & Anglois devant Chastillon, où Talbot fut tué, & sa compagnie deconfite (desconfite): En la mort de ce grand guerrier finit toute la fortune des Anglois: parce que deslors Bordeaux & le demeurant de la Guyenne furent du tout faits François. Au demeurant j' ay dit sur le commencement de ce chapitre qu' il y eut du miracle tres-expres de Dieu au restablissement des affaires de la France. En ce que sous un Roy aucunement addonné à ses plaisirs, & qui par une foiblesse d' opinion se laissoit assez mal à propos gouverner par uns & autres favoris, Dieu luy envoya de bons & fideles Capitaines pour le secourir, mesme nostre Pucelle: Mais le miracle eust esté plus grand, si Henry V. nouveau conquesteur d' une grande partie de la France eust peu transmettre sa conqueste à sa posterité, laissant par sa mort pour successeur de ses Estats, un enfant aagé seulement de seize mois, encores que comme sage Prince il eust apporté par son testament tout ce que l' on pouvoit desirer pour la conservation de son fils & de ses deux Royaumes.