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vendredi 28 juillet 2023

7. 12. Que nostre langue est capable des vers mesurez, tels que les Grecs & Romains.

Que nostre langue est capable des vers mesurez, tels que les Grecs & Romains.

CHAPITRE XII.

Ovide en quelque endroict de ses Regrets, qu' il intitule De Tristibus, dit qu' estant banny en la Scythie, pour tromper son malheur, avoit appris de faire des vers à la Romaine, en ce langage goffe, & barbare. Je ne dispute point si la forme des vers Latins avecques pieds longs & courts est meilleure, que nos rimes. Ce que j' entends maintenant deduire est de sçavoir si nostre langue Françoise en est capable. Quant à cela il n' en faut point faire de doubte, mais je souhaite que quiconque l' entreprendra soit plus né à la Poësie, que celuy qui de nostre temps s' en voulut dire le maistre. Cela a esté autresfois attenté par les nostres, & peut estre non mal à propos. Le premier qui l' entreprit fut Estienne Jodelle en ce distique qu' il mist en l' an mil cinq cens cinquante trois, sur les œuvres Poëtiques d' Olivier de Maigny.

Phoebus, Amour, Cypris, veut sauver, nourrir, & orner, 

Ton vers, & chef, d' umbre, de flamme, de fleurs. 

Voila le premier coup d' essay qui fut fait en vers rapportez, lequel est vrayement un petit chef d' œuvre. Ces deux vers ayans couru par les bouches de plusieurs personnages d' honneur, le Comte d' Alcinois en l' an mil cinq cens cinquante cinq, voulut honorer la seconde impression de mon Monophile de quelques vers Hendecasyllabes, dont les cinq derniers couloient assez doucement.

Or quant est de l' amour amy de vertu,

Don celeste de Dieu, je t' estime heureux

Mon Pasquier, d' en avoir fidellement faict,

Par ton docte labeur, ce docte discours,

Discours tel que Platon ne peut refuser. 

Quelques annees apres devisant avecques Ramus, personnage de singuliere recommandation, mais aussi grandement desireux de nouveautez, il me somma d' en faire un autre essay de plus longue haleine que les deux precedens. Pour luy complaire je fis en l' an 1556. cette Elegie en vers Hexametres & Pentametres.

Rien ne me plaist sinon de te chanter, & servir & orner

Rien ne te plaist mon bien, rien ne te plaist que ma mort. 

Plus je requiers, & plus je me tiens seur d' estre refusé, 

Et ce refus pourtant point ne me semble refus. 

O trompeurs attraicts, desir ardent, prompte volonté,

Espoir, non espoir, ains miserable pipeur. 

Discours mensongers, trahistreux œil, aspre cruauté,

Qui me ruine le corps, qui me ruine le cœur. 

Pourquoy tant de faveurs t' ont les Cieux mis à l' abandon,

Ou pourquoy dans moy si violente fureur? 

Si vaine est ma fureur, si vain est tout ce que des cieux

Tu tiens, s' en toy gist cette cruelle rigueur: 

Dieux patrons de l' amour bannissez d' elle la beauté,

Ou bien l' accouplez d' une amiable pitié: 

Ou si dans le miel vous meslez un venimeux fiel,

Vueillez Dieux que l' amour r'entre dedans le Chaos: 

Commandez que le froid, l' eau, l' Esté, l' humide, l' ardeur:

Brief que ce tout par tout tende à l' abisme de tous, 

Pour finir ma douleur, pour finir cette cruauté,

Qui me ruine le corps, qui me ruine le cœur,  

Non helas que ce rond soit tout un sans se rechanger,

Mais que ma Sourde se change, ou de face, ou de façons: 

Mais que ma Sourde se change, & plus douce escoute les voix,

Voix que je seme criant, voix que je seme, riant. 

Et que le feu du froid desormais puisse triompher, 

Et que le froid au feu perde sa lente vigueur:

Ainsi s' assopira mon tourment, & la cruauté

Qui me ruine le corps, qui me ruine le cœur.

Je ne dy pas que ces vers soient de quelque valeur, aussi ne les mets-je icy sur la monstre en intention qu' on les trouve tels: mais bien estime-je qu' ils sont autant fluides que les Latins: & à tant veux-je que l' on pense nostre Vulgaire estre aucunement capable de ce subject.

Cette maniere de vers ne prit lors cours, ains apres en avoir faict part à Ramus, je me contentay de les mettre entre les autres joyaux de mon estude, & les monstrer de fois à autres à mes amis. Neuf ou dix ans apres, Jean Antoine de Baïf marry que les Amours qu' il avoit premierement composez en faveur de sa Meline, puis de Francine, ne luy succedoient envers le peuple de telle façon qu' il desiroit, fit vœu de ne faire de là en avant que des vers mesurez, (ainsi appellons nous ceux ausquels nous voulons representer les Grecs & Latins) toutesfois en ce subject si mauvais parrain que non seulement il ne fut suivy d' aucun: mais au contraire descouragea un chacun de s' y employer. D' autant que tout ce qu' il en fit estoit tant despourveu de cette naïfveté, qui doit accompagner nos œuvres, qu' aussi tost que cette sienne Poësie veit la lumiere, elle mourut comme un avorton.

Or ces vers par moy cy dessus recitez, representent en nostre langue les vers Grecs & Latins, esquels on considere la proportion des pieds longs & briefs seulement: toutesfois je ne sçay comment la douceur de la rime s' est tellement insinuee dedans nos esprits, que quelques uns estimerent que pour telle maniere de vers agreable, il y falloit encores adjouster par supplément la rime au bout des mots: Le premier qui nous en monstra le chemin fut Claude Butet dedans ses œuvres Poëtiques, mais avec un assez malheureux succés.

Prince des Muses, Joviale race,

Vien de ton beau mont, subit de grace, 

Monstre moy les jeux de la Lire tienne 

Dans Mitilenne, 

Le demeurant de cette Ode contient sept couplets que je ne vous veux icy representer, par ce que je ne la trouve pas bonne. Et de fait en ce premier couplet vous y trouvez deux fautes notables. L' une qu' il fait l' E feminin long par la rencontre de deux consonantes qui le suivent: en quoy il s' abusoit: par ce que cest E n' est qu' un demy son que l' on ne peut aucunement rendre long: l' autre que quand cest E tombe en la fin du vers, il n' est point compté pour une syllabe, comme il a voulu faire. 

Il me suffit seulement de vous dire qu' il fut le premier autheur de nos vers mesurez rimez. Bien vous diray-je qu' il choisit sagement les vers Saphiques. Car si nous avions à transplanter en nostre vulgaire quelques vers Latins, il faudroit que ce fussent principalement ceux qui sont d' unze syllabes, que nous appellons tantost Phaleuces, tantost Saphiques. Il n' y a rien de si mignard que tels vers. Chose que l' Italien recognoissant a formé toute sa Poësie sur eux. Vray que ç'a esté sans consideration des syllabes briefves, ou longues: Car cela luy eust trop cousté, se contentant seulement de la rime au bout des unze syllabes. Ce que Ronsard a voulu representer en une Ode qui se commence, 

Belle, dont les yeux doucement m' ont tué 

Par un doux regard qu' au cœur ils m' ont rué, 

Et m' ont en un roc insensible mué 

En mon poil grison. 

Et en une autre, dont le premier couplet est tel:

N' y l' aage, ny sang ne sont plus en vigueur, 

Les ardents pensers ne m' eschauffent le cœur, 

Plus mon chef grison ne se veut enfermer 

Sous le joug d' aimer. 

En ces deux pieces que l' on poura lire tout au long dans le 5. de ses Odes la rime est tres-riche sans pieds, & neantmoins vous voyez qu' ils ne sont pas sans quelque grace: En l' Ode de Butet la faute visible qui s' y trouve est que tous ses vers clochent du pied. Et c' est pourquoy en l' an mil cinq cens septante huict, dedans mes œuvres Poëtiques, qui estoient adjoustees au bout de mon Monophile, je voulus faire ces Hendecasyllabes en vers rimez, & mesurez.

Tout soudain que je vis Belonne voz yeux, 

Ains vos rais imitans cet astre des Cieux, 

Vostre port grave-doux, ce gracieux ris, 

Tout soudain je me vis Belonne surpris, 

Tout soudain je quitay ma franche raison, 

Et peu caut je la mis à vostre prison:

Mais soudain que je vis Felonne tes yeux, 

Ains tes deux Baselics etincelans feux, 

Ton port plein de venin, ce traistre soubris, 

Tout soudain je cogneu de m' estre mespris, 

Tout soudain je repris ma serve raison, 

Et plus caut la remis dedans sa maison:

Et si comme ton œil premier me lança 

Un feu, aussi ton œil second me glaça. 

Or Adieu sot Amour, Adieu je m' en voy, 

Si le froid, & le chaud tu couvres en toy,

En vain veux-je du feu d' Amour me chauffer,

En vain vieil de l' Amour je veux trionfer, 

En vain veux-je mener l' Amour à douceur, 

En vain fais-je voyage avecques luy seur, 

Et constant en amour me veux-je ronger. 

S' il est jeune, cruel, aveugle, leger.

De tout cet Epigramme je ne demanderay pardon au lecteur sinon du mot Leger, dont j' ay faict la premiere syllabe longue, combien que je la pense briefve: faute toutesfois excusable, & en laquelle j' ay plustost choisi de tomber, que de perdre la pointe du dernier vers, qui se rapporte aux quatre precedens. Depuis Jean Passerat, homme duquel on ne sçavroit assez honorer les vers, soient Latins, ou François, quand il en a voulu faire, fit une Ode en vers Saphiques, qui est telle.

On demande en vain que la serve raison 

Rompe pour sortir l' amoureuse prison,

Plus je veux briser le lien de Cypris, 

Plus je me voy pris. 

L' esprit insensé ne se paist que d' ennuis, 

Plaintes, & sanglots, ne repose les nuits

Pour guerir ces maux que l' aveugle vainqueur 

Sorte de mon cœur. 

Pren pitié des tiens, tire hors de mon flanc

Tant de traits lancez, enyurez de mon sang, 

Moindre soit l' ardeur de ton aspre flambeau 

Archerot oiseau. 

Ou si mon tourment renouvelle tousjours, 

Il me faut trencher le filet de mes jours, 

Sur ce traistre enfant je seray le plus fort,

Quand je seray mort.

Le mesme Passerat fit une autre Ode telle qu' est celle d' Horace, qui se commence, Miserarum est neque amori dare ludum.

Ce petit Dieu colere, Archer, leger Oiseau, 

A la parfin ne me lairra que le tombeau, 

Si du grand feu que je nourry ne s' amortit la vive ardeur. 

Un Esté froid, un Hyver chaud, me gele, & fond, 

Mine mes nerfs, glace mon sang, ride mon front,

Je me meurs vif ne mourant point, je me seiche au temps de ma verdeur.

Sote trop tard à repentir tu te viendras, 

De m' avoir faict ce mal à tort tu te plaindras, 

Tu attens donc à me cercher remede un jour que je mourray.

D' un amour tel meritoit moins la loyauté, 

Que de gouster du premier fruict de ta beauté, 

Je le veux bien, tu ne veux pas, tu le voudras, je ne pourray. 

Nicolas Rapin Lieutenant Criminel de robbe courte dans Paris, homme qui sçait aussi bien s' ayder de la plume en vers Latins, & François, que de l' espee, quand la necessité de son estat le requiert, entre autres Epitaphes faits en l' honneur de Pierre de Ronsard, le voulut honorer de cestuy que je veux icy inserer tout de son long: Car c' est une piece qui me semble le meriter, tant en l' honneur de celuy qui l' a faite, que pour celuy qu' elle fut faicte.

ODE SAPHIQUE RIMEE.

Vous qui les ruisseaux d' Helicon frequentez,

Vous qui les Jardins solitaires hantez,

Et le fonds des bois, curieux de choisir

L' ombre & le loisir.

Qui vivant bien loing de la fange & du bruit,

Et de ces grandeurs que le peuple poursuit,

Estimez les vers que la Muse apres vous,

Trempe de miel doux. 

Eslevez vos chants, redoublez vostr' ardeur, 

Soustenez vos voix d' une brusque verdeur, 

Dont l' accord montant d' icy jusques aux Cieux,

Irrite les Dieux. 

Nostre grand Ronsard, de ce monde sorty, 

Les efforts derniers de la Parque a senty: 

Ses faveurs n' ont peu le garentir en fin

Contre le destin: 

Luy qui put des ans, & de l' aage vaincus 

Susciter Clovis, Pharamond, & Francus, 

Qu' un pareil cercueil receloit, & leur los

Moindre que leurs os: 

Luy qui put des morts ralumer le flambeau, 

Et le nom des Roys retirer du tombeau, 

Imprimant ses vers par un art maternel,

D' un style eternel.

Bien qu' il eust neuf sœurs qui souloient le garder, 

Il ne put les trois de là bas retarder, 

Qu' il ne fust forcé de la fiere Clothon,

Hoste de Pluton: 

Maintenant bien prés de la troupe des grands 

Fondateurs, guerriers de la gloire des Francs, 

On le voit pensif paravant qu' aborder

Son Luth accorder:

Mais si tost qu' on l' oit reciter de ses vers,

Virgile au combat cede les Lauriers verds, 

Orphee, & Linus, & Homere font lieu,

Ainsi qu' à un Dieu.

Il va leur contant comme lors de son tans

Nos civils discords alumez de vingt ans,

Par tout ont remply le voyaume d' erreur,

D' armes & d' horreur.

Il va leur chantant le peril, & danger

Du Troyen Francus, valeureux estranger,

Qui devoit aux bords de la Seine à bon port

Eslever un fort. 

Ja le Rhin forchu se couvroit de vaisseaux,

Et le Loir enfloir le canal de ses eaux, 

Sous ce grand guerrier, qui d' Hiante avoit pris 

L' ardeur à mespris. 

Ja Paris monstroit le sommet de ses tours,

Quand le sort rompit le milieu de son cours,

Il ne pleut aux Dieux que d' un homme fust fait

Oeuvre si parfait: 

Ainsi d' Apelles de la Parque surpris 

Fut jadis laissé le tableau de Cypris,

Nul depuis n' osant sa besongne attenter,

Pour la remonter.

Quel de nous pourra renoüer ce tissu, 

Concevant l' ardeur que son ame a conceu:

Quel de nous pourra de ce docte pourtraict

Contrefaire un traict?

Grand Daimon François, digne chantre des Dieux, 

Qui premier passas la loüange des vieux,

Sans second, sans pair, de la Grece vainqueur,

Prince du sainct choeur. 

Vandomois harpeur, qui mourant ne mourras, 

Mais de loing nos pleurs à ton aise verras, 

Oy ce sainct concert, & retiens avec toy

L' ombre de ton Roy. 

Puisse ton tombeau leger estre à tes os, 

Et pour immortel monument de ton los, 

Les Oeillets, les Lys, le Lierre à maint tour,

Croißent à l' entour.

Et certes si ces deux beaux esprits, j' entens Rapin, & Passerat, eussent entrepris cette querelle, tout ainsi comme fit Baïf, ils en fussent venus à chef. Il n' y a rien en tout cela que beau, que doux, que poly, & qui charme malgré nous nos ames. Paravanture arrivera-il un temps, que sur le moule de ce que dessus, quelques uns s' estudieront de former leur Poësie. Vray qu' il y a un point qui m' en fait desesperer, c' est que la douceur de nostre langue despend tant de l' E masculin que feminin: Or pour rendre cette Poësie accomplie, il faut du tout bannir de la fin des vers, l' E feminin, autrement il sera trop long ou trop court. 

mardi 1 août 2023

8. 3. De la diversité de l' ancienne langue Françoise, avecques celle du jourd'huy.

De la diversité de l' ancienne langue Françoise, avecques celle du jourd'huy.

CHAPITRE III.

J' ay dit au premier Chapitre de ce Livre, que tout ainsi que selon la diversité des temps on change d' habits, voire de Magistrats en une Republique, aussi se changent les langues par une taisible alluvion. Pierre Crinit en ses livres de l' honneste discipline, dit que l' on avoit peu autres-fois observer dans Rome quatre ou cinq diversitez de langues. La vieille des Saliens, qui pour sa longue ancienneté n' estoit presque entenduë, laquelle puis apres s' eschangea au Latin des douze Tables, qui receut quelque polisseure, sous le Poëte Ennius & Caton le Censeur, jusques à ce que petit à petit elle attaignit à sa perfection du temps de Ciceron, Cesar & Saluste, & depuis alla tousjours en telle decadence, qu' en fin elle fut ensevelie dedans l' Italienne. 

Je ne fais point de doute que le semblable ne soit advenu à nostre langue Françoise, laquelle selon la diversité des siecles, a pris diverses habitudes, mais de les vous pouvoir representer, il est mal aisé. Parce qu' anciennement nous n' eusmes point une langue particulierement courtizane, à laquelle les bons esprits voulussent attacher leurs plumes. Et voicy pourquoy. Encores que nos Rois tinssent la superiorité sur tous autres Princes, si est-ce que nostre Royaume estoit eschantillonné en pieces, & y avoit presque autant de Cours que de Provinces. La Cour du Comte de Provence, celle du Comte de Tholose, celle du Comte de Flandres, du Comte de Champagne, & autres Princes & Seigneurs, qui tous tenoient leurs rangs & grandeurs à part, ores que la plus part d' eux recogneussent nos Rois pour leurs souverains. De là vint que ceux qui avoient quelque asseurance de leurs esprits, escrivoient au vulgaire de la Cour de leurs Maistres, qui en Picard, qui Champenois, qui Provençal, qui Tholozan, tout ainsi que ceux qui estoient à la suite de nos Rois, escrivoient au langage de leur Cour. Aujourd'huy il nous en prend tout d' une autre sorte. Car tous ces grands Duchez & Comtez, estans unis à nostre Couronne, nous n' escrivons plus que en un langage, qui est celuy de la Cour du Roy, que nous appellons langage François. Et ce qui nous oste encore d' avantage la cognoissance de cette ancienneté, c' est que s' il y eust un bon livre composé par nos ancestres, lors qu' il fut question de le transcrire, les copistes les copioient non selon la naïfve langue de l' Autheur, ains selon la leur. Je le vous representeray par exemple: entre les meilleurs livres de nos devanciers, je fais estat principalement du Roman de la Roze. Prenez en une douzaine escrits à la main, vous y trouverez autant de diversité de vieux mots, comme ils sont puisez de diverses fontaines. J' adjousteray que comme nostre langue prenoit divers plis, aussi chacun copiant changeoit l' ancien langage à celuy de son temps. Cela s' observe non seulement en ce vieux Roman de la Roze, mais aussi en l' ordonnance de sainct Louys de l' an mil deux cens cinquante quatre sur les Baillifs, Seneschaux, Prevosts, Viguiers, & autres choses concernans la police generale de la France: Ordonnance que je voy diversifiee en autant de langages, comme il y a eu de diversité de temps. Si vous veux-je dedans cette obscurité mettre en veuë un eschantillon qui merite d' estre recogneu.

L' un des vieux Autheurs François que nous ayons, est Geoffroy de Villardoüin Mareschal de Champagne du temps de Philippe Auguste, lequel nous redigea par escrit tout le voyage d' outre-mer de Baudoüin Comte de Flandres. Chose dont il pouvoit fidelement parler, comme celuy qui fut de la partie. Or voila le commencement de son œuvre dont Blaise Viginelle nous a fait present.

Sçachiez que mille cent quatre vingts & dix-huict ans apres l' Incarnation de nostre Seigneur Jesu-Christ, al temps Innocent III. Apostoille de Rome, & Philippe Roy de France, & Richard Roy d' Angleterre, ot un sainct homme en France, qui ot nom Folque de Nuilly, Cil Nuiliz si est entre Laigny sor Marne, & Paris, & il ere Prestre, & tenoit le Paroiche de la ville: & Cil Folque dont je vous dy, commença au parler des Diex par Frances, & par les autres terres & entre nostre Sire, fit mains miracles par luy. Sçachiez que la renommee de cel sainct homme alla tant qu' elle vint à l' Apostoille de Rome Innocent, & l' Apostoille envoya un sien Cardinal, Maistre Perron de Chappes Croisie, & manda par luy le pardon tel comme vous diray. Tuit Cil qui se croiseroient, & feroient le service deu, un an en l' ost, seroient quittes de tous les pechez qu' ils avoient faits. Porce que cil pardon fu issy gran, si sen esmeurent mult li cuers des gens, & mult s' en croißierent, porce le pardon ere si grand.

Viginelle qui a retrouvé cette Histoire, & opposé à chaque page le vieux langage au nouveau, l' a rendu en cette façon:

L' an mille cent quatre-vingts dix & huit, apres l' incarnation de nostre Seigneur Jesus-Christ, au temps du Pape Innocent troisiesme, de Philippe Auguste Roy de France second de ce nom, & de Richard Roy d' Angleterre, il y eut un Sainct homme en France appellé Foulques de Nuilly, Prestre & Curé du mesme lieu, qui est entre Laigny sur Marne & Paris. Cestuy-cy se meit à prescher la parole de Dieu par la France, & les terres circonvoisines, & nostre Seigneur fit tout plein de miracles par luy, tant que la renommee en alla jusques au sainct Pere, lequel envoya ce preudhomme à ce que sous son nom & authorité, il eust à prescher la Croisade, & bien tost apres il y depescha un sien Cardinal Maistre Pierre de Cappes Croisé, pour y inviter les autres à son exemple, avec les Indulgences & Pardons que je vous vois dire: Que tous ceux qui se croiseroient pour servir à Dieu un an durant en l' armee qui se dressoit pour conquerir la terre Saincte, avroient planiere absolution de tous leurs pechez dont ils feroient confez & repens: Et pource que ces Indulgences furent si grandes, s' en esmeurent fort les cœurs des personnes, & plusieurs se croiserent à ceste occasion.

Je ne vous baille pas le passage de Villardoüin pour naïf François, car estant né Champenois, & nourry en la Cour du Comte de Champagne, je veux croire qu' il a escrit selon le ramage de son pays. Toutes-fois conferez son ancienneté à ce qui est de nostre temps, vous direz que ce qu' a fait Viginelle est plus une traduction, qu' imitation. Celuy de nos Autheurs anciens que je voy suivre de plus pres Villardoüin est Guillaume de Lorry qui fut du temps de S. Louys, & apres luy Jean de Mehun sous le regne de Philippes le Bel. Voyez les anciennes coppies de leur Roman, & les parangonnez au langage que Clement Marot leur donna du temps du Roy François premier, vous en direz tout autant. Vray que par une grande prudence il y voulut laisser quelques vieilles traces en la fin de plusieurs vers, pour ne sortir du tout des termes de la venerable ancienneté.

Nostre langue commença grandement à se polir de cette ancienne rudesse, vers le milieu du regne de Philippes de Valois, si les Registres de nostre Chambre des Comptes ne sont menteurs, esquels vous voyez une pureté qui commence de s' approcher de nostre aage. Vous y trouverez encores uns Enformer, pour informer, non contrestant, pour nonobstant, Diex, pour Dieu. Mais au demeurant tout le contexte des paroles ne s' esloigne gueres des nostres. Comme aussi en tous les Romans qui furent depuis faits en prose. Et plus nous allasmes en avant, plus nostre langue receut de polisseure: tesmoins les œuvres de Maistre Alain Chartier, en son Quadrilogue, Curial, & Poësies (que je ne reprendray icy, pour luy avoir cy-dessus donné Chapitre particulier au 5. Livre de ces Recherches) & successivement Philippes de Commines en son Histoire des Rois, Louys XI. & Charles VIII. Et apres luy, Maistre Jean le Maire de Belges, du temps du Roy Louys XII. Claude Seissel tant en son Apologie du Roy Louys XII. & discours de la Loy Saiique, qu' és traductions de Thucidide, Eusebe, & Appian. Je trouve sous le regne de François I. une plus grande naïfveté de langage en Jacques Amiot, ores qu' il ait principalement paru soubs Henry II. qui sembla avoir succé sans affectation tout ce qui estoit de beau, & de doux en nostre langue: Tous les autres qui sont depuis survenus se licencierent ou en paroles, ou en abondance de metaphores trop hardies, ou en une negligence de stile. Quoy que soit il me semble que je voy en luy cette belle fleur qui estoit aux autres, se ternir.

Il n' est pas dit que tout ce que nous avons changé de l' ancienneté, soit plus poly, ores qu' il ait aujourd'huy cours. Nos ancestres avoient pris de Verus, & Vera, Voir, & Voire, dont il ne nous est resté que les adverbes, voire, & voirement: Nous en avons fait uns vray, & vraye, qui sont beaucoup plus rudes, & de difficile prononciation que les premiers. Nous disions aux preterits parfaicts de ces Verbes, Tenir & Venir, Tenit & Venit, lesquels on eschangea depuis en Tiensit, & Viensit, finalement nous en avons fait Tint & Vint, en ces mutations allans tousjours en empirant: car il ne faut faire de doute que Tenit, & Venit ne fussent selon les reigles de la Grammaire meilleurs, & plus naturels.

J' ay remarqué plusieurs belles paroles anciennes, dont les aucunes sont du tout perduës par la nonchalance, & les autres changees en pires par l' ignorance des nostres. Nos ancestres userent de Barat, Guille, & Lozange, pour Tromperie, & Barater, Guiller, & Lozanger, pour tromper: Dictions qui nous estoient naturelles, au lieu desquelles nous en avons adopté des Latines, Dol, Fraude, circonvention: Vray qu' encores le commun peuple use du mot de Barat: A fin cependant que je remarque icy en passant que comme nos esprits ne sont que trop fertils, & abondans en tromperie, aussi n' y a-il parole que nous ayons diversifiee en tant de sortes que cette-cy: Parce que Guille, Lozange, Barat, Malengin, Dol, Fraude, Tromperie, Circonvention, Deception, Surprise, & Tricherie, denotent cette mesme chose. Le Roman de Pepin dit Enherber, nous Empoisonner. Le mesme Roman, & encores le Comte Thibaut de Champagne en ses Amours Maleir, pour ce que nous disons Mauldire. Le vieux valoit bien le nouveau, si nous voulons nous arrester à l' analogie de beneir, qui est son contraire. Nos predecesseurs dirent grigneour puis grigneur, dont encores est faite frequente mention dans quelques anciennes coustumes: Nous disons plus grande, & meilleure part, rendans en deux mots ce qu' ils comprenoient sous un seul. Nous disons aujourd'huy Magistralement, Hugues de Bersy Maistrement, qui est moins Latin. Nous usons du mot adjourner, quand nous faisons appeller un homme en justice par la semonce d' un Sergent, le Roman de Pepin en a usé pour dire que le jour estoit venu, Qui n' estoit pas trop mal propre: nous en avons perdu la naïfveté, pour la tourner en chicanerie. Dans le mesme Autheur, Hosteler, pour loger, qui n' estoit pas moins bon que le nostre: Malotru est dedans Hugues de Bersy: barguigner, mot aussi familier entre les marchands, que chicaner entre les praticiens, est dans Huon de Mery en son Tournoy de l' Antechrist, ces deux se sont perpetuez entre nous jusques à huy. Le Latin a dit Ambo & Duo, pour denoter le nombre de deux: De ces deux mots l' Italien a fait un ambedue, & dans le Roman de la Roze je trouve pour pareille signification ambedeux, mot qui n' est plus à nostre usage: Endementiers avoit eu vogue jusques au temps de Jean le Maire de Belges, car il en use fort souvent, pour ce que nous disons par une Periphrase, en ce pendant, Joachim du Bellay dans sa traduction des quart, & sixiesme livres de Virgile le voulut remettre sus, mais il n' y peut jamais parvenir. Nessum pour nul, Ades pour maintenant. Nous les avons resignez à l' Italien aussi bien que lozenger, qui estoit à dire tromper, en ces mots Nessuno, Adesso, *Lozingar. Le Cattivo Italien, & le chetif François symbolizerent, comme semblablement Albergar, & heberger, je ne sçay si l' Italien le tient de nous, ou nous de luy. L' Italien dit Schifar pour ce que nous dismes anciennement Eschever, & aujourd'huy Esquiver. Ce que nos anciens appellerent Heaume (Helm, helmet, elm, yelmo), on l' appella sous François premier, Armet, nous le nommons maintenant Habillement de teste. Qui est une vraye sottie de dire par trois paroles ce qu' une seule nous donnoit. Ainsi est-il de Tabour, que les soldats appellent maintenant Quesse, sans sçavoir dire pourquoy. Ainsi de l' Estendart, Banniere, ou Enseigne, que nous disons aujourd'huy Drapeau. Vray qu' il est plus aisé d' en rendre la raison que de l' autre: Cela estant provenu d' une hypocrisie ambitieuse des Capitaines, qui pour paroistre avoir esté aux lieux, où l' on remuoit les mains, veulent representer au public leurs enseignes deschirees, encores que peut-estre il n' en soit rien. Dans les livres de la discipline Militaire de Guillaume de Langey vous ne trouverez ny corps de garde, ny sentinelle, ains au lieu du premier il l' appelle le Guet, & le second estre aux escoutes. Ces deux qui estoient de tres-grande & vraye signification, se sont eschangez en corps de garde, & sentinelle: & nommément le mot d' escoute estoit plus significatif que celuy de sentinelle, dont nous usons. De mon temps j' ay veu plusieurs mots mis en usage, qui n' estoient recogneus par nos devanciers. Et peut estre le mesme mot de Devancier. Le premier qui mist en œuvre Avant-propos pour Prologue, fut Louys le Charond en ses Dialogues, dont on se mocquoit du commencement: Et depuis je voy cette parole receuë sans en douter: Non sans cause. Car nous avons plusieurs mots de mesme parure, Avant-garde, avant-jeu, avant-bras, & croy qu' il y avoit plus de raison de dire Avant-chambre, que ce que nous disons Antichambre. Il voulut aussi d' un Jurisconsulte Latin, faire en nostre langue un Droict-conseillant, mais il perdit son François. Piafer, que l' on approprie à ceux qui vainement veulent faire les braves, est de nostre siecle, comme aussi aller à la Picorée, pour les gensd'armes qui vont manger le bon homme aux champs, faire un affront pour braver un homme, la populace, mot qu' avons esté contrainct d' innover par faute d' autre pour denoter un peuple sot. Le premier où j' ay leu Courtizer, est dans la Poësie d' Olivier de Maigny. Parole qui nous est pour le jourd'huy fort familiere. Je n' avois jamais leu Arborer une enseigne, pour la planter, sinon aux ordonnances que fit l' Admiral de Chastillon, exerçant lors la charge de Colonnel de l' infanterie, mot dont Viginelle a usé en l' histoire de Villardoüin. Nous avons depuis trente ou quarante ans emprunté plusieurs mots d' Italie, comme Contraste pour Contention, Concert, pour Conference, Accort, pour Advisé, En conche, pour en ordre, Garbe, pour je ne sçay quoy de bonne grace, faire une supercherie à un homme, quand on luy fait un mauvais tour à l' impourveu. En l' escrime nous appellons Estramassons, des coups de taille. Le Pedant, pour un Maistre és arts mal appris, & façon Pedantesque, en consequence de ce mot. Comme aussi nous avons quitté plusieurs mots François qui nous estoient tres-naturels, pour enter dessus des bastards. Car de Chevalerie nous avons fait Cavallerie, Chevalier, Cavalier, Embusche, Embuscade, attacher l' escarmouche, attaquer, au lieu de bataillon, nous avons dit Escadron: Et pour nos pietons ou avanturiers anciens, nous ne serions pas guerriers si nous ne disions Infanterie, mots François que nos soldats voulurent Italianiser, lors que nous possedions le Piedmont, pour dire qu' ils y avoient esté: & de mal-heur aussi quittasmes nous nos vieux mots de fortification, pour emprunter des nouveaux Italiens. Parce qu' en telles affaires les Ingenieurs d' Italie sçavent mieux debiter leurs denrees que nous autres François. Il n' est pas que n' ayons mis sous pieds des paroles, qui estoient de quelque honneur, pour donner cours à d' autres de moindre valeur. Le mot de Valet anciennement s' adaptoit fort souvent à titre d' honneur pres des Rois: Car non seulement on disoit Valets de Chambre, ou Garderobe, mais aussi Valets Trenchans, & d' Escurte. Et maintenant le mot de Valet se donne dans nos familles à ceux qui entre nos serviteurs sont de moindre condition, & quasi par contemnement, & mespris. Vray est qu' il avoit un valet, Qu' on appelloit nihil valet, diz Marot en se mocquant. La Chambriere estoit destinee pour servir sa maistresse en la chambre: Maintenant les Damoiselles prendroient à honte d' appeller celles qui les suivent Chambrieres: ains les appellent Servantes. Mot beaucoup plus vil que l' autre que l' on approprie à celles qui servent à la cuisine. Le nom de Grand Bouteiller estoit un Office de la Couronne, comme celuy de Connestable: Aujourd'huy non seulement la memoire en est oubliee en la Cour du Roy, mais il n' y a rien de si bas que la charge de Bouteiller. Et pour cette cause ceux qui sont aujourd'huy en telles charges, sont appellez Sommeliers. Une vieille dotation faite à l' hospital de Mascon en May 1323. par Barthellemy de Chevriere eschanson du Roy, l' appelle en Latin Bartholomeus Caprarij Scancio domini nostri Regis. Qualité qui succeda à celle du grand Bouteiller. Nous avons accreu nostre langue de plusieurs nouvelles dictions tirees de nous mesmes, comme pour exemple, de Chemin, nos predecesseurs firent acheminer, de compagnon, accompagner, de raison arraisonner: Comme au contraire une negative en adjoustant De, Car ils dirent desaison, desaisonner, mais de nostre temps nous y apportasmes plus de liberté: Parce que d' Effect, Occasion, Violent, Diligent, Patient, Medicament, Facile, Neceßité, Tranquille, nous fismes: Effectuer, Occasionner, Violenter, Diligenter, Patienter, Medicamenter, Faciliter, Necessiter, Tranquilliser. Je n' ay point encores leu poßibiliter, de poßible: Il n' est pas que Montagne en ses Essaiz, & Ronsard en la derniere impression de ses œuvres (avant qu' il mourut) n' ayent par une nouveauté fait un nouvel ainsin: Car lors que ce mot est suivy d' une voyelle immediate, ils mettoient une N, derriere, pour oster la Cacophonie: Si ces nouveautez enrichissent ou embellissent nostre langue, j' en laisse le jugement à la posterité, me contentant de marquer ces chaches, pour monstrer je ne sçay quoy de particulier en nous, qui n' estoit point en nos ayeuls.

Chacun se fait accroire que la langue vulgaire de son temps est la plus parfaite, & chacun est en cecy trompé. De ma part je ne doute point que Hugue de Bersy, Huon de Mery, Jean de S. Cloct, Jean le Nivelet, Lambert Licors, & tous nos vieux Poëtes, n' eussent jamais mis la main à la plume, s' ils n' eussent estimé rendre leurs œuvres immortelles: Lesquelles neantmoins ont esté ensevelies dans les ans par le changement du langage. Ne restans plus de tous leurs escrits qu' une carcasse. Et Lorry mesmes, & Clopinel fussent aussi au tombeau, si Marot ne les en eust garentis par le langage de nostre temps qu' il leur donna. Quoy doncques? Dirons nous que les langages ressemblent aux rivieres, lesquelles demeurans tousjours en essence, toutes-fois il y a un continuel changement des ondes: aussi nos langues vulgaires demeurans en leur general, il y ayt changement continu de paroles particulieres, qui ne reviennent plus en usage? Je vous diray ce que j' en pense. Je croy que l' abondance des bons Autheurs, qui se trouvent en un siecle, authorise la langue de leur temps par dessus les autres: On a recours à leurs conceptions originaires, qu' il faut puiser d' eux. Le vulgaire de Rome fut en sa perfection sous Ciceron, Cesar, Saluste & Virgile. Le Toscan sous Petrarque, & Bocace: Et combien que le temps apportast changement à ces deux langues, toutes-fois leur perfection a esté tousjours rapportee au temps de ces grands Maistres. De faire un prognostic de la nostre, il me seroit tres-malaisé, y voyant mesmes quelques changemens, qui se peuvent mieux penser, que exprimer en ceux qui se sont donnez diversement les premiers lieux. Clement Marot fut le premier de sa volee sous le grand Roy François. Lisez Ronsard, qui vint sous Henry II. il le passe d' un long entrejet. Jettez l' œil dessus du Bertas, qui se fit voir sous Henry III. encores y a-il dedans ses 2. Sepmaines je ne sçay quelle sorte de vers, & conceptions, plus enflees que dans Ronsard, vray qu' entre le peu du premier, & le trop du dernier, il me semble que Ronsard tient le lieu de la mediocrité. Je diray doncques que s' il y a rien qui perpetuë la langue vulgaire qui est aujourd'huy entre nous, ce seront les braves Poëtes qui ont eu vogue de nostre temps. Car pour bien dire, je ne pense point que Rome ait jamais produit un plus grand Poëte que Ronsard, lequel fut suivy de quelques autres fort à propos. Nostre parler de l' un à l' autre prendra diverses habitudes, mais ceux qui voudront escrire, seront bien aises de se proposer un si grand personnage pour miroüer. Les Autheurs qui se sont disposez de traicter discours de poids, & estoffe, pourront servir à mesme effect, & moy-mesme faisant en ma jeunesse mon Monophile, puis mes dix Livres des lettres Françoises, & ces presentes Recherches, les ay exposees en lumiere sous cette mesme esperance.

samedi 24 juin 2023

4. 1. Du Gage de Bataille dont userent anciennement les François,

LIVRE QUATRIESME.

Du Gage de Bataille dont userent anciennement les François, pour la verification de leurs faicts, & par especial és matieres Criminelles.

CHAPITRE I.

Tout homme de bon entendement, sans voir une histoire accomplie, peut presque imaginer de quelle humeur fut un peuple, lors qu' il lit ses anciens Statuts & Ordonnances, & d' un mesme jugement peut tirer en conjecture quelles furent ses loix, voyant sa maniere de viure. Car à dire le vray, les loix bien ordonnees en un pays, forment aux sujets une habitude de mœurs, qui semble au long aller estre en eux emprainte par la disposition de leur nature. Quand Cyrus Roy de Perse voulut abastardir les Lydiens, qui luy avoyent donné par le passé tant d' affaires, il leur ordonna loix de danses, de femmes, & de cabarets, avec interdiction de toutes sortes d' armes: tellement qu' en peu de temps les hommes auparavant aguerris le possible, commencerent au lieu de leurs glaives, à manier le fuseau exerçans offices de femmes. Et au contraire Lycurge voulant rendre le peuple de Lacedemone duict à tous les travaux militaires, fit en sorte par ses ordonnances que les femmes mesmes estoient plus promptes & dispostes à supporter le faix de la guerre, que plusieurs autres hommes de la Grece. Ayant autresfois entendu par les bouches d' autruy que nos François bannirent à jamais des Gaules les Romains, exterminerent de tout point la famille des Bourguignons, chasserent les Visigots, puis conquirent l' Allemagne, l' Italie, & partie des Espagnes, je presumois en moy-mesme que ceux qui avoient eu charge de leurs loix, avoyent esté sur toutes choses studieux de les nourrir perpetuellement aux armes, leur apprenans à ne faire non plus d' estat d' une mort honorable, que d' une penible vie. Et depuis goustant  à meilleures enseignes nos histoires, je trouvay mon imagination n' estre vaine, & que tout ainsi que volontairement ils s' exposoient au lict d' honneur, aussi estoient toutes leurs anciennes Ordonnances militaires. Je trouvay, pour commencer par le chef, que les Roys arrivans à la Couronne, au lieu des Sacres somptueux, & despensifs, qui depuis furent observez par la France, estoient par les Princes, & grands Barons, portez sur leurs boucliers, ou escussons par le camp, & mis en cette maniere en veuë de toute leur gendarmerie, pour faire entendre à chacun que sur l' appuy des armes ils devoient fonder l' entretenement de leur Estat. Je trouvay qu' aux afiliations (les Latins les nommerent adoptions) qui se faisoient entre les Roys, Princes, & autres grands Seigneurs, ils s' entrepresentoient une hache, donnant par cela le pere à cognoistre à celuy qu' il prenoit à fils, qu' il vouloit que luy succedant en ses biens, il les conservast par le glaive: & de ces institutions militaires est venu que nos Roys sont armez faisans leurs entrees dans Paris. Parquoy voyant toutes ces choses, je ne trouvay trop estrange que la preuve & decision de leurs causes, & specialement Criminelles, despendisent du trenchant de leurs espees. Qui est le subject du present Chapitre.

Je ne veux pas approuver cette forme de Justice: mais tant y a que l' ancienne observance non seulement és matieres extraordinaires, telles que je diray cy-apres, mais aussi en quelques Civiles estoit, de faire entrer en camp clos deux champions par authorité du Juge ordinaire, pour le soustenement de nos droits. Chacun se rendant asseuré de la justice de sa cause, par la decision du combat: Comme si Dieu n' eust voulu octroyer la victoire que la part où estoit le bon droict: & m' esbahy comme cette ancienneté soit passee devant les yeux du Docte Alciat, sans la voir, au traicté qu' il a faict de la Monomachie, luy (dy-je) qui avoit esté plusieurs annees Docteur Regent en l' Université de Bourges. Le premier lieu où je trouve ces combats singuliers avoir esté condamnez, fut au Concil tenu en la ville de Valence 855. sous le Roy Lothaire, où l' on excommunie celuy qui en telles affaires tueroit son ennemy, & declare-l'on le cadaver du tué indigne de recevoir sepulture en terre saincte. Adoncques ce mesme Lothaire qui s' estoit separé d' avecques sa femme Totbergue, pour quelque soupçon d' adultere, vouloit soubmettre le gain de cette cause au jugement de l' espee. Le Pape Nicolas premier de ce nom luy remonstra par lettres, que cette voye estoit contre les ordonnances de Dieu, & non aucunement tollerable. Ce neantmoins les choses depuis se passerent de telle façon, que non seulement les procez se vuiderent à la pointe de l' espee, mais aussi se trouve qu' un point de droit fut jugé par cette mesme procedure au pays d' Allemagne. Le Moyne Sigebert nous raconte qu' il se presenta une question devant l' Empereur Othon I. de ce nom, sçavoir si en succession directe representation avoit lieu, en la resolution de laquelle les Docteurs se trouvans empeschez, il fut trouvé bon de remettre la decision de cette obscurité au jugement des armes, & furent choisis deux vaillans combatans pour le soustenement du pour & du contre. Combat qul succeda si à propos, que la victoire demeura à celuy qui estoit pour la representation, qui fut cause que l' Empereur ordonna que les arriere-fils & filles succederoient à leurs ayeuls & ayeules, avecques leurs oncles & tantes, tout ainsi qu' eussent fait leurs peres & meres s' ils eussent vescu. Cela est esmerveillable: mais vous ne vous esbahirez pas moins quand vous entendrez que quelquesfois la Cour d' Eglise les authorisa. Ainsi le trouverez vous dans Yves Evesque de Chartrès escrivant à l' Evesque d' Orleans: Clerici vestri (dit-il) nuper ad nos revertentes, qui causae Comitis Theobaldi Aurelianis interfuerunt, retulerunt nobis quod quidam miles Domini Radulphi quemdam militem Comitis, ad Monomachiam provocaverit, & hanc provocationem Ecclesia vestra iudicio confirmaverit, & diem peragendae Monomachiae constituerit. Chose dont Yves le reprend aigrement. Et en une autre lettre escrivant à Guillaume Archediacre de Paris, il l' admoneste de tenir la main, à ce qu' on ne decerne Gage de bataille pour une cause pecuniaire. Mais sur tout est fort notable ce qu' il escrit à Raimbert Archevesque de Sens, disant qu' il s' estoit meu pardevant luy une question, entre le Comte Rotrou, le Vicomte de Chartres, & le Seigneur de Courville, pour raison de quelque teneur feodale, où apres avoir ouy les parties, il les renvoya par devers le Juge de la Comtesse de Chartres, d' autant que la matiere estoit disposee de passer par le Gage de bataille. Le texte du passage est tel: Quae altercatio cum aliquandiu durasset, praecipimus iudicium fieri, iudicatumque, quia haec caussa sine Monomachia terminari non poterat, & iudicium sanguinis nobis agitare non liceret, ut utraque pars iret in curiam Comitissae, ad quam talia iudicia pertinebant, & de cuius feudo ista tenebant. Quand je vous allegue Yves Evesque de Chartres, je le vous pleuvy pour l' un des premiers personnages de son siecle, lequel ne s' offence pas trop de cette monomachie, sinon qu' il pense que la cognoissance n' en peut appartenir au Juge d' Eglise, non qu' il estimast que ce fust bien fait: car ailleurs il recognoist que c' estoit offenser Dieu de vouloir sonder ses secrets par telles voyes induës, mais parce que le commun usage de nostre France estoit tel. Il est tombé entre mes mains un livre escrit à la main, dont j' ay deux coppies de mesme substance, portant intitulation. Ce sont les establissement le Roy de France que li Prevost de Paris, & Orliens tiennent en lor plaits. Dans lequel vous trouverez. Nous deffendons bataille par tout nostre Royaume en toute querelle, mais nous n' ostons mie les clains, les respons, & contreclains, ne tous autres contrevenans, qui ont esté accoustumez en Cour Laye jusques à ores, selon les usages de divers pays, fors itant que nous en ostons les batailles, & en lieu des batailles nous mettons preuve de tesmoins, & de chartes. Et peu apres. En querelle de servage cil qui demande homme comme son serf, il fera sa demande, & poursigra sa querelle jusques au point de la bataille: Et en lieu de la bataille, cil qui pruevoit par bataille, pruevera par tesmoins & chartes. Et en un autre endroit. Se aucuns appelle son Seignour de faute de droit, il conviendra que la defaute de droit soit pruevee par bons tesmoins, & leaux tiltres, & non mie par la bataille. Desquels passages on peut recueillir qu' auparavant ces deffenses, il y avoit certaines matieres civiles où l' on employoit pour preuve, l' espee, au lieu de la plume, quand la plume testimoniale ou litterale n' estoit suffisante.

Car quant aux matieres criminelles, le style commun estoit d' user des Gages de batailles, aux delits ausquels estoit question de perte de corps, ou de membre. Ainsi le trouverez vous en la mesme Ordonnance de Paris, & d' Orleans, où apres avoir inseré un long article de l' ordre judiciaire, qui devoit estre à l' advenir observé quand il seroit question d' un meurdre, il adjouste. En itel maniere va len avant querre les cas de haute Ioustice, que nous nommerons, de Trahison, de Rat, d' Arçon, de Larrecin, de Muertre, & de tous crimes, où il y a peril de perdre la vie, ou membres, là où l' on faisoit la bataille, & en tous ces cas devant dits y seront tesmoins amenez. Ce qu' il appelle Rat & Arçon, veut dire Rapt & Incendie. Qui monstre qu' auparavant l' ordre commun de Justice estoit de prouver le crime par le Gage de bataille. La police que l' on y tint apres ces deffenses est telle qu' il est porté par un article, parlant du meurtre. Nous commandons que se aucuns veut appeller aucuns de muertre, qu' il soit ouiz attentivement. Et quand il viendra faire sa clamor, que len ly die, Se tu veux nully appeller de muertre ou de trahison, tu seras ouy, mais il convient que tu te lies à sueffrir mesmes peines que tes adversaires soufferroit se il estoit attaint, & sois bien certain que tu n' auras point de bataille, ains te conviendra pruever par bons tesmoins jurez, & convient que tu en ayes deux pour le mains, & bien amene tant de tesmoins qu' il te plaira à pruever, tant que cuidras qu' aider te doye, & si te vale ce qui te doit valoir: Car nous ne t' ostons nulles prueves qui ont esté reçeuës en Cor Laye, fors le Gage de bataille, & en lieu de la bataille, sçache bien que tes adversaires pourra bien dire contre tes tesmoins s' il veut. Et se cil qui appeller veut quand len ly ara ensy dit, ne veut poursigre sa clamor, laissier la puet sans peine, & sans peril, & s' il veut sa clamor poursigre, il le fera, & aura ses respit, & celuy qu' on appellera aura ses deffenses, & ses contremans selon la coustume dou pays, & de la terre. Et quand vendra au point où la bataille souloit venir, cil qui par bataille prueva se bataille fut, si pruevera par bons tesmoins, & la Joustice ly fera venir ses tesmoins aux cousts de celuy qui les requiert, se ils sont de son pouvoir. Et se cil contre cui les tesmoins seront amenez veut aucune raison dire contre les tesmoins, l' en l' orra. Et se la raison est bonne & aperte, & communément sçeuë, les tesmoins ne seront pas receus. Se la raison n' est communément sçeuë, & elle est niee de l' autre partie, len enquerra les tesmoins de l' une partie, & de l' autre, & seront li dit publié aux parties.

Article qui nous enseigne l' ordre que l' on commença de pratiquer en matiere criminelle, tant en la Prevosté de Paris, que Bailliage d' Orleans. Or le premier des nostres qui deffendit cette police fut S. Louys, & apres luy Philippes le Bel son petit fils, lequel par son Ordonnance de l' an 1303. dit que suivant les traces du Roy S. Louys son ayeul, il deffendoit tous ces Gages, nonobstant toute coustume à ce contraire, qui devoit estre plustost reputee une corruptelle de mœurs, & ce par l' advis de ses Prelats, & Barons. Ce nonobstant encores ne peut-il y apporter si bon ordre qu' il ne fust puis apres contrainct d' y donner quelque relasche: tant a de tyrannie sur nous une coustume de longue main enracinee dans un pays: D' autant que par autre Edit fait en l' an 1306. sur ce qu' on luy donna à entendre que l' on commettoit plusieurs meurtres en cachette, pour la verification desquels on ne pouvoit trouver tesmoins, les meschans se promettans impunité de mal faire par le moyen du precedent Edit: Pour cette cause il permit encores les Gages de bataille, en quatre circonstances concurrans ensemble, que le crime fust de telle suite: qu' il emportast peine de mort, que le fait eust esté commis proditoirement, & tel qu' il fust mal-aisé d' en faire preuve par tesmoins, qu' il y eust quelques presomptions violentes, non toutesfois concluantes encontre le prevenu: & finalement que ce fust chose certaine que le delit avoit esté commis. Depuis ces deffenses generales ainsi faites, il decerna ses lettres Patentes au Seneschal de Tholose, a fin qu' il eust à renvoyer toutes telles causes devant luy au Parlement de Paris.

De pouvoir icy raconter par le menu toutes les solemnitez par lesquelles on y procedoit, ce seroit chose fort mal-aisee, que je ne die impossible, attendu la disette que nous avons de nos Histoires, toutesfois voicy la forme que je trouve avoir esté tenuë au pays de Normandie, ainsi que j' ay tiré de l' ancien Coustumier, qui est le Livre de tous ceux que j' ay jamais leuz, qui nous en baille les plus fideles instructions. Quiconque entreprenoit l' accusation de quelqu'un pour cas qui meritast mort, falloit que tout d' une main il offrist verifier le crime par armes de sa personne à personne. Et estoit tenu l' accusé de comparoir personnellement devant le Juge au jour qui luy estoit assigné, auquel lieu apres avoir entendu la plainte de l' accusateur en termes bien conceuz, l' accusé denioit le fait, sur cela estoient jettez les Gages d' une part & d' autre en plaine justice, & estoit premierement pris par le juge le Gage du deffendeur, puis celuy du demandeur. Dés l' heure les deux champions estoient confinez en la prison du Duc, jusques au jour du combat: & estoit le haut Justicier tenu de leur administrer armes sortables & necessaires. Pouvoient ce neantmoins tous deux estre mis en la garde des gens de bien, qui estoient tenus les representer vifs ou morts au jour du combat. Et si cependant il advenoit à l' un d' eux quelque meschef, les gardes en estoient punis s' ils s' en trouvoient coulpables, portant telle peine que le combattant eust enduré, s' il eust esté vaincu, qui estoit ordinairement de mort ou d' infamie. Ne laissoit toutesfois celuy qui s' estoit rendu fuitif d' estre proclamé à son de trompe & cry public, & à faute de comparoir estoit declaré ou faux denonciateur, ou attaint, & convaincu du cas que l' on luy imputoit. Au demeurant le jour du combat se devoient les deux champions representer devant le Juge avant l' heure de midy, armez à la legere, & falloit qu' ils eussent les cheveux couppez tous ronds au dessus les oreilles, se pouvoient oindre devant qu' entrer en jeu pour avoir les membres plus souples. Là revoyoient-ils leurs demandes & deffenses, y adjoustans ou diminuans, selon ce qu' ils pensoient avoir plus ou moins dit. Puis entroient au camp clos, auquel y avoit quatre Chevaliers pareux esleuz pour la garde d' iceluy. Le surplus du peuple estoit hors la lice. Adoncques se faisoit le cry du Duc, a fin qu' aucun n' eust à nuire en dit, fait, ou signe, à aucuns d' eux: Les deux champions entrez au camp s' entretenans par les mains, s' agenoüilloient, & juroient chacun en son endroict avoir bonne cause. Lors leur estoient demandez leurs noms, & s' ils croyoient pas en Dieu le Pere, le Fils, & le sainct Esprit: & apres avoir dit reciproquement que ouy, le deffendeur disoit: Escoute homme que je tiens (l' appellant par son nom) ce Dieu m' aist, je n' ay point commis le forfait, duquel tu m' accuses: l' autre luy respondant par son nom, luy disoit qu' il en avoit menty. Puis juroient n' user sur soy d' aucunes sorcelleries: Alors l' on bailloit à tous deux leurs armes, & se separoient les quatre Mareschaux du camp, se mettans à l' heure entre eux deux, pendant lequel temps

se mettoient tous deux devotement en oraison. Quoy fait, les quatre Mareschaux se retiroient aux quatre coings du camp, & lors crioit-on par le Duc. Laissez les aller. A laquelle parole decochoient l' un contre l' autre, & joüoient à qui mieux mieux de leurs cousteaux. Le vaincu estoit ignominieusement trainé hors du camp, & pendu à un gibet, ou bruslé, selon l' exigence du cas. Car, & l' accusateur, & l' accusé estoient de mesme loy pour ce regard. Bien est vray que l' accusé estoit de meilleure condition, en ce que s' il n' estoit vaincu quand les Estoilles apparoissoient, il estoit reputé le victorieux, & est chose fort notable & digne de grande recommandation, que je voy avoir esté religieusement gardee par les Normans, lesquels en tous Gages de bataille, permettoient de parler de Paix & la faire par le congé de la Justice en tout temps, jusques à ce que la bataille fust menee à fin, excepté en suite de Trahison, ou de Larcin, comme de crimes trop lasches, & pour lesquels n' y escheoit entre gens de bon cœur, pardon. Toutes ces choses se faisoient quand il y avoit accusateurs: Et quand il n' y en avoit point, & que neantmoins quelqu'un soupçonné par signes ou conjectures poignantes d' avoir commis un delit, estoit apprehendé par justice, il estoit nourry an & jour, en prison, au pain & à l' eau: ce qui estoit fait là, & au cas qu' il ne se soubmist à l' inquisition de Justice: Que si peut estre il s' y soubmettoit, alors estoient appellez sous main les tesmoins, sans les advertir à quelle fin on les appeiloit.

Telle estoit la commune usance qui s' observoit au pays de Normandie és matieres de crime, de laquelle paravanture on peut imaginer au plus pres quelle fut la façon de faire en tel cas par tout le reste de la France. Car encores que les pays & contrees ayent leurs Coustumes locales, toutesfois ordinairement le style & forme de proceder est universel, hors-mis que l' on y adjouste ou diminuë en chaque endroit plus ou moins. Depuis la prohibition generale de Philippes le Bel, s' il s' offroit quelque question de Gage de batailles, les Juges ordinaires eurent les mains closes, & n' y avoit que le Roy en son grand Conseil, ou la Cour de Parlement, qui en peust cognoistre. Et est grandement celebré le combat qui fut accordé par le Parlement en l' an 1386. entre le Seigneur de Carrouges & Jacques le Gris. Et parce qu' en telles affaires on eut recours à gens qui manioient la plume, pour prendre langue & conseil d' eux, aussi on y trouva des subtilisez, ou pour mieux dire des chiquaneries. De là vint que l' on disputa si un homme ayant appellé un autre au combat, jettoit son Gage en Justice, il estoit permis à autre que sa partie adverse de le relever, & si pour l' avoir relevé il n' encouroit point l' amende. De là, un homme estant appellé pour un delit, ne donnant un dementir à celuy qui le provoquoit, si par ce defaut il prejudicioit à sa cause, comme confessant taisiblement le crime. Sur quoy furent donnez deux Arrests rapportez par Jean Gallus en la premiere partie de ses Decisions: & d' une mesme main on apprenoit au demandeur à se donner garde de mesprendre. Et pour cette cause il devoit sur toute chose se garder de conclure à tuer, & vaincre le deffendeur. D' autant qu' il se fust obligé à tous les deux. Qu' il protestast de combattre de sa personne à personne, ou par advoüé. 

Car n' adjoustant ce mot advoüé, il se fust necessité au combat de sa personne. Qu' il declarast entendre combattre à pied ou à cheval: autrement il ne se soubmettoit qu' à l' une des deux conditions. Apres lesquelles conclusions, l' Advocat du deffendeur proposoit ces communes demarches, que l' on appelle en l' escrime de pratique, Declinatoires, & Dilatoires, & empeschoit par tous moyens que le crime ne tombast au hazard du combat. Et neantmoins s' il accordoit liberalement d' y descendre, falloit premier que faire aucune offre de combattre, qu' il niast le fait qu' on luy imputoit, a fin qu' il ne semblast l' avoir confessé. Et davantage ne falloit qu' il conclust non plus que le demandeur à rendre son ennemy vaincu & mort: parce qu' il fust entré en obligation de s' acquiter de l' un & de l' autre: Et neantmoins entant qu' à luy estoit, il suffisoit qu' il se maintint sain & sauve, sans estre vaincu jusques au raiz de la nuit. Car en ce cas il estoit estimé estre arrivé au dessus de la victoire. Celuy qui sera soucieux d' entendre par le menu toutes les particularitez des demandes & deffenses, pourra lire le vieux style de Parlement.

Toutes lesquelles subtilitez ont esté depuis retranchees: Car aussi n' y a il plus que le Roy qui puisse decerner les combats, & encores entre Gentils-hommes, lesquels font profession expresse de l' honneur. Car il n' est plus question de crime, ains seulement de se garantir d' un desmentir, quand il est baillé. En quoy les affaires se sont tournees de telle façon, qu' au lieu où les anciens accusans quelqu'un, le deffendeur estoit tenu de proposer ses deffenses par un desmentir, ny pour cela il ne perdoit pas sa qualité de deffendeur. Au contraire si j' impute aujourd'huy quelque cas à un homme, & qu' il me desmente, je demeure dés lors l' offensé, & faut que pour purger ce desmentir, je demande le combat. Tellement que mon ennemy n' est plus fondé que sur la deffensive. Ayant un grand advantage sur moy. Parce que pour joüer le personnage de deffendeur, il a le choix des armes, & moy seulement du champ de bataille: & se peut aguerrir sous main à telles armes qu' il luy plaist, dont il me saluë à l' impourveu le jour du combat. Qui n' est pas un petit advantage pour luy: Et ainsi le veismes nous pratiquer en l' an 1547. au combat de Jarnac, & la Chastigneraye, au parc de S. Germain en Laye devant le Roy Henry II. Cela est cause, que combien que les Advocats ne soyent plus appellez en telles matieres, si est-ce que tous ces Messieurs qui traittent les armes, apportent une infinité de sophistiqueries, pour faire tomber le desmentir sur leur ennemy, a fin s' il est possible que le choix des armes demeure par devers eux.

jeudi 17 août 2023

Pour-parler d' Alexandre.

L' ALEXANDRE. 

En ce Pour-parler, l' Autheur par forme de Paradoxe excuse tous les defaux que l' on impute au Roy Alexandre.

ALEXANDRE. RABELAIS.

Vraiement comme nous disons, ce furent de grandes merveilles, & eust esté fort mal aisé de penser qu' en un instant mon Royaume se fust eschantillonné en parcelles, ny que ce miserable Antipatre & ses complices, non assouvis de ma mort, n' eussent voulu contenir leurs mains à l' endroit de tous les Princes de mon sang: & pour un desir de regner, violer tout droit divin & humain.

RABELAIS. Il est ainsi comme je te dy, & croy que je n' ay esté le premier qui t' en ay apporté les nouvelles: & à bien dire de cette convoitise de regner tu t' en dois prendre à toy mesme, qui leur en baille le modelle.

ALEXANDRE. Tu t' abuses, car si tu fus oncques bien informé de mes faits, jamais il ne m' entra au cœur de commettre un acte lasche & meschant: ains tant que la justice, la foy, la magnanimité & courage ont peu avoir de credit en un Prince, tant l' ont elles trouvé en moy, voire jusques à exercer la vengeance, en faveur de mes ennemis, encontre ceux qui par voyes sinistres leur avoient joüé tours de lascheté. Et qu' ainsi ne soit je m' en rapporte à l' execution & supplice que je fey prendre de Bessus, qui avoit trahistreusement mis à mort son Maistre Darius, pour s' emparer des Bactriens: combien que peu apres à Porus voulant regner de bonne guerre entre les Indiens, & faisant tout devoir d' ennemy, mais toutesfois d' homme de bien pour se maintenir encontre moy en grandeur, tant s' en faut que je m' aigrisse en son endroit, qu' estant tombé à ma discretion, sans qu' il me requist pardon je le restably en tous ses Estats & honneurs, tellement que je n' eus jamais ennemy destiné quoy que je le guerroyasse, mais d' une gayeté de cœur j' entrepris de courir le monde (comme en un jeu de prix) pour faire espreuve de ma vaillance, contre celle des autres: aidé en cela d' un juste desir de vengeance des torts & outrages receus par la Grece, des anciens Roys de Perse. Au moyen dequoy mes grands ennemis furent forcez mesmes en leurs grandes infortunes favoriser ma fortune, & requerir aux puissans Dieux que s' ils avoient à les despoüiller de leurs Royaumes, ils ne permissent qu' autre que moy s' en investit. Et toutesfois apres avoir reduit en paix toutes les affaires de la Grece, apres avoir rendu tributaires une Cilicie, Carie, Lydie, Capadoce, Phrygie, Paphlagonie, Pamphilie, Pistie, Surie, Phenicie, Armenie, Perside, Aegypte, Parthie, Illiric, Bactrie, Hircanie, Scythie: & qui plus est l' Inde auparavant cogneuë seulement de son nom, apres tant de travaux & fatigues tu me contes qu' un chacun fit eschantillon de mon Empire à son profit, & que tous mes parens demeurerent non seulement en croupe, mais aussi furent miserablement meurtris, par ceux que j' avois eslevez.

RABELAIS. Ne t' en esbahis Alexandre, car toy mesme, lors de ton decés, respondis à ceux qui te demandoient lequel d' entr'eux il te plaisoit eslire pour ton successeur, Celuy, dis-tu, qui par recommandables exploits s' en rendra le plus digne: sententiant par ce moyen contre les tiens (lesquels ou par deffectuosité de sens ou d' aage, se trouverent inhabiles à soustenir si grand faix) leur faisant non seulement tort par cette sentence, mais donnant certaine ouverture de discordes & partialitez entre tes Capitaines, chacun d' eux pretendant que la Couronne par ton testament & ordonnance de derniere volonté luy devoit appartenir. Pour à laquelle faire sortir son effet, furent contraints d' en apprendre la decision par les armes, a fin qu' au plus habille d' entr'eux demeurast en fin la febue: toutesfois & trouvans égaux partirent entre eux le gasteau, demeurans les tiens supplantez.

ALEXANDRE. He! vrayement encores devoit-on avoir cognoissance de mes bien faits, & en faveur de moy tenir en quelque nombre les miens, comme ceux ausquels par droict successif appartenoit, sinon la Monarchie des Perses, pour le moins celle de Macedone.

RABELAIS. Ce que tu dis est veritable: toutesfois quand quelqu'un s' est emparé à bonnes enseignes d' un Royaume, jamais il ne defaut de tiltres, pour le moins qui soient coulourez, ou d' une infinité de tesmoins, lesquels au lieu d' une plume & ancre signeront à la pointe de leurs espees, & aux despens de leur sang, que le Royaume leur appartient. D' avantage il y a depuis ton decés une certaine reigle qui a gaigné la vogue parmy les grands. C' est qu' en matiere de Royaumes, il faut estre chiche de foy & justice à ceux qui les veulent occuper. Car cette envie de commander n' entrant jamais qu' en grand cœur (comme tu sçais trop mieux de toy mesme) si est-ce que la plus part du temps, ceux qui t' esgalerent en courage, n' eurent pas la fortune en main comme toy: Ainsi sont-ils ordinairement semonds de se servir des occasions, selon que le temps leur en presente l' avantage: ores que ce soit contre droict, asseurez qu' estans arrivez à leurs fins, ils trouveront prou de pretextes honnestes, pour donner fueilles à leurs possessions & jouyssances. Chose qui ne se trouvera avoir esté requise en toy, qui eus une proüesse accompagnee de bon heur, & un bon heur en tous tes faits guidé d' une inestimable proüesse.

ALEXANDRE. Et quant à moy j' estime que s' il pleust aux Dieux me doüer de tant de faveurs, fut pour autant que j' en estois digne. Au contraire ceux dont tu parles, encores que pour quelques temps leurs affaires leur succedent bien, si demeurent-ils assiegez d' une perpetuelle crainte de ceux lesquels ils priverent de leurs Royaumes, qui se resentent à tousjours du tort qui leur a esté faict.

RABELAIS. Voila pourquoy les plus sages, pour asseurer leurs estats, ruinent de fonds en comble, & la memoire, & la maison des Seigneurs, sur lesquels ils ont pratiqué telles voyes, a fin qu' à l' advenir il ne ressuscite aucun, sous l' adveu duquel, on leur face teste, comme je te disois maintenant estre advenu à telle famille.

ALEXANDRE. Voire mais quand toutes choses leur seroient reüssies de ce costé la à souhait, si ne se sçavroient ils toutesfois asseurer de la part du peuple, qui d' un certain instinct est tousjours plus affectionné envers son Prince naturel, que d' un autre qui se fait adopter par moyens ainsi obliques.

RABELAIS. Le peuple favorise aux Princes selon le bon traictement qu' il en reçoit, d' autant qu' il eschet quelquesfois que les subjects mal traictez de leur propre Prince, ne demandent que changement: a fin que le nouveau receu, pour captiver leur bien vueillance, les remette en leurs anciennes franchises & libertez. Et au surplus il ne faut faire estat general de la vie ou mort des Roys, parce que leurs evenemens sont divers selon les jugemens de Dieu, & non selon ce que nous estimons estre en eux de merite. Qu' ainsi ne soit, si tu estois en l' autre monde, tu pourrois veoir advenir qu' un Roy d' une ancienne souche,

favorisé de la plus grande partie de son peuple, sera ce neantmoins par un je ne sçay quel desastre ou opinion, à tort imprimee de luy, mis à mort par les siens mesmes: comme tu pourrois bien sans chercher exemple plus loing, donner tesmoignage de toy. Quelque autre fois il adviendra qu' un autre, qui contre tout droict & raison aura usurpé la Couronne, voire depossedé le peuple (avec mil meurtres & massacres) de son ancienne liberté, receura tant de faveur des corps celestes, qu' il viura en tout honneur & seureté avec ses subjects, sans que sur la fin de ses jours il reçoive autre violence que de sa mort naturelle: Quoy? ne vois tu là cest Auguste, qui a le bras encores tout ensanglanté de la mort de tant de notables personnages zelateurs du bien public, estre neantmoins diapré & revestu d' un diademe, avec une singuliere amitié & reputation de tous? Tu me diras paraventure qu' apres avoir commis tant de meurtres, il se reconcilia à son peuple, par une infinité de grands dons. Voy je te prie aupres de luy ce Jules Cesar son oncle, qui apres la guerre Civile, par tels attraicts & allechemens voulut gaigner la faveur des grands & petits, si fut il miserablement mis à mort par ceux qui luy devoient la vie mesme. Tant ne peut faillir en nous ce qui nous est determiné: Et de forger apres humainement les raisons de tels accidens, c' est le fait d' un cerveau creux, & esgaré: ains faut attribuer tels definimens au grand Dieu, qui par un mystere caché s' en reserve la cognoissance. Et au demeurant, és grandes affaires user du present, sans se soucier du futur: guidans toutesfois de telle façon nos œuvres, que selon la conduite d' un bon jugement humain il ne nous en puisse meschoir.

ALEXANDR. Je t' enten, tu veux dire que pour crainte de mort ou de vie, il ne faut laisser eschapper les Royaumes en quelque façon que ce soit, quand les occurrences y sont. Et je te dy que quand il n' y avroit que le remords de conscience qui nous liure les premiers assaults à l' article de nostre mort, & ne nous laisse jamais, ains poursuit jusques à l' autre monde, que c' est un suffisant obstacle pour divertir nos pensees de telles malheurtez tiranniques. Qu' il soit vray, avises ce mesme Auguste, quoy que par superficielle monstre il face le bon compagnon, toutesfois comme il a par le derriere, le cerveau tenaillé de son propre remords. Estimes tu qu' il en soit moins de ces paillards Antipatre & Cassandre, & leurs complices, vers lesquels si tu tournes ta veuë, tu les verras n' estre tourmentez d' autre furie que deux (d' eux) mesmes? Et quant à moy combien que mon desastre sur la fin de mes jours fust tel que par les miens mesmes me fut presenté la poison dont finalement je mouru, si est-ce que ny à ma mort, ny apres, je ne me sentis jamais combatu d' aucune sinderése de conscience, par ce qu' en mon ambition il ne m' advint jamais faire acte qui ne fust Royal. Premierement a fin que par le menu je te raconte quelques discours de mon grand cœur, sur mon advenement à la Couronne encores que je fusse en bas aage, & trouvasse toutes choses en desarroy, tant par la mort inopinee de mon pere, que pour les partialitez & revoltes qui se brassoient encontre moy, si est-ce que, contre l' opinion de tous, j' asseuray de telle façon mon Estat, que chacun commença à concevoir une incroyable esperance de moy. De maniere que par une generale Diete je fus des Ligues de la Grece esleu Capitaine general, pour entreprendre le voyage de la Perside: En quoy je me portay d' une telle braverie, que là où les autres Princes aux grands appareils & entreprises sont coustumiers de sur-charger leurs pauvres peuples d' infinies tailles & imposts, au contraire je donnay exemption aux miens de toutes charges, horsmis seulement de la guerre: Et pour le regard de mon domaine j' en fis telle part à mes principaux Capitaines, pour les animer à ma suite, qu' il ne m' en resta aucune chose. Ce qu' apercevant l' un de mes favoris Perdicas s' enquist de moy qui me demeureroit de reserve? l' esperance d' une grande conqueste, luy respondis-je: qui fut cause que luy & les autres à son exemple remettans entre mes mans les liberalitez dont j' avois usé envers eux, voulurent avoir part au mesme butin que moy. Ainsi contre ma volonté je demeuray saisi de tout mon domaine, & toutesfois en grande reputation envers les miens. Quoy? à la premiere desconfiture de Darius, de quelle courtoisie usay je envers sa femme, sa mere & ses enfans? de quel dueil parachevay-je les funerailles de sa femme, & celles mesmes de Darius, quand au piteux estat qu' il estoit me despoüillay de mon manteau Royal, pour en couvrir son corps mort? Quelle faveur pratiquay-je envers sa fille aisnee que je ne desdaignay de prendre à espouse? Tellement que peu apres mon decés je feus adverty de quelques uns qui vindrent de l' autre monde que Sigigambis mere de Darius advertie de mon infortune, & portant plus d' amertume de ma mort que de celle de son propre fils, pour les grandes obligations qu' elle avoit receuës de moy, me voulut peu apres faire compagnie. Tant y a que je composay d' une telle façon tout le cours de ma vie, qu' encores qu' esmeu d' un zele d' extreme ambition & honneur je m' acheminasse à une si grande conqueste, toutesfois ne se trouvera qu' il y eut jamais en moy tache de vilenie, ou avarice: ny mesmes que pour arriver à cette extremité de grandeur, je soüillasse ma renommee d' un tour lasche & chetif. Aussi me vois tu icy franc & libre, & non accompagné du remords, comme la pluspart de ces autres Roys, voire que mes ennemis mesmes devant la face de Minos prindrent la cause pour moy.

RABELAIS. Cestuy certainement est un heur, mais tu ne dis que peut estre tes propres amis se firent parties formelles encontre toy; avec lesquels tu te portas de plus estrange façon qu' à l' endroict des estrangers.

ALEXANDRE. Comment? ay-je laissé quelque mauvaise bouche de moy apres ma mort?

RABELAIS. Que t' en va-il de pis ou mieux pour cela à cette heure que tu es icy, & que depuis deux mil ans en ça, ou environ, tu as satisfaict au commun devoir de nature?

ALEXANDRE. Ha! ja (à) Dieu ne plaise que je m' en soucie si peu, car ores que j' eusse fourny à nature, si n' avrois je satisfaict à mon propre contentement.

RABELAIS. Ouy bien si tu estois en l' autre monde, où quelques flateurs pourroient chatoüiller tes aureilles d' un honorable recit de tes faicts: mais à present ne vois tu que pour tes paradoxes proüesses, tu n' es rien plus que nous? D' ailleurs n' as tu pas peu apprendre de ton grand maistre Aristote le peu de compte qu' il fit d' un mesdisant? Qu' il me batte en mon absence (fit-il.) Aussi de te soucier apres ta mort quel tu sois envers le commun peuple, c' est un acte de trop grande curiosité: attendu que nous autres de l' autre monde devons avoir l' esprit si fiché en considerations plus hautaines, que ne sont ces choses basses, viles & terriennes, desquelles tu te ronges la pensee.

ALEXANDRE. Ha! pour Dieu ne m' uses point de ce langage: autrement tu m' inviterois à lamenter mes travaux, ausquels je ne m' exposay jamais sinon sous une brave attente de l' immortalité, & de mon nom, & de mes faicts. Pour cette cause si j' en suis bien memoratif fis je quelquesfois responce à aucuns de mes Capitaines plus soucieux de ma santé que moy-mesme, que je mesurois ma grandeur, non point au cours de ma vie, ains de la gloire que j' esperois quelque jour en recevoir. Ainsi considere, je te prie, quel regret ce me seroit de me voir maintenant frustré d' une si longue esperance. Partant conte moy je te prie quelles nouvelles couroient de moy parmy le monde, quand tu nous vins voir en ces lieux.

RABELAIS. En bonne foy toutes vieilles, & celles que tu viens presentement de deduire; que tu fus en premier lieu un parangon de tous les Roys qui oncques nasquirent dessous la chape du Ciel, entreprenant bravement, & executant heureusement tes entreprises. Car de prudence & moins de temerité quelques uns en desirent dans toy.

ALEXANDRE. Ceux qui la desirent en moy ont eux mesmes faute de prudence, ne cognoissent que j' avois certaine & asseuree cognoissance de ma fortune. Je ne te nie pas que par fois quelques uns par ignorance, ont plus de confiance en leurs entreprises que la raison ne voudroit: & aussi par fois, pour trop se fonder en raisons, les autres sont trop tardifs à executer leurs desseins. Mais quand on cognoist sa portee, sans se soucier des traverses qui peuvent s' offrir en chemin, il ne faut faire aucunement doubte de se soubmettre hazardeusement aux dangers, d' autant qu' il n' en vint jamais qu' une heureuse resource. Mais à ceux qui sont bien nez comme je me cognoissois, il faut penser que la nature ne nous accompagne jamais de hauts & magnanimes desirs, que semblablement elle ne nous baille la fortune pour nostre escorte. Mais pour n' entrerompre ton propos.

RABELAIS. On dit aussi que tu fus Prince chaste le possible, usant d' extreme diligence, hardy de ta personne, & qui est le comble de tes loüanges, juste (comme tu as recité) & droicturier à l' endroit de tes ennemis.

ALEXANDRE. Vray Dieu quel plaisir je reçois t' escoutant tenir tels propos.

RABELAIS. Mais escoute, ceux qui t' exaltent ainsi, disent que tu obscurcis ta gloire de plusieurs autres grands vices, lesquels mis en comparaison avec tes merites, on ne sçait de quel costé balancer. ALEXANDRE. Ha! que dis tu?

RABELAIS. Je ne te mens d' un seul mot: En premier lieu ils disent que tu t' oublias grandement quand né & extraict d' une nation Gregeoise, florissante dessus toutes autres, toy qui avois reduit sous ton obeyssance la Perside, & vaincu deux ou trois fois un Darius, toutesfois oubliant tes premieres façons, chargeas sur ta teste la Tiare Perside entremeslant tes habits avec ceux de ces Barbares, te descouvrant par ce moyen en vainquant avoir esté plus vaincu qu' auparavant ta victoire.

ALEXANDRE. Et bien n' y a-il que cela?

RABELAIS. Ils adjoustent la grande faute que tu commis, quand d' une outrecuidee opinion, vilipendant le lieu dont tu estois issu, te fis appeler fils de Dieu: & non content de cela, te voulus faire adorer des tiens, lesquels ce neantmoins tu sçavois estre de condition franche & libre, c' est à dire sortis du pays de la Grece, & non de nation barbare. De là, passant ailleurs, on dit que tu estois bon coustumier de te forboire. Chose toutesfois que de ma part j' ay tousjours trouvee excusable, excepté que pendant que ton vin cuvoit, tu estois de fort difficile accés, & tel qu' à ton grand deshonneur, tu ne pardonnas mesmement à ce tien grand amy Clitus qui estoit ton oncle de laict, & frere de ta mere nourrisse. D' avantage la plus part mesme ne se veut taire de la mort de Parmenion & Philote, par le moyen desquels & toy & ton pere aviez eu tant de victoires. Tous lesquels blasmes bien digerez donnent tel obscurcissement à tes loüanges, qu' il n' y a presque homme vivant qui n' en murmure contre toy, quand il y pense. 

ALEXANDRE. Et viença vien, qui sont ceux, par le moyen desquels le monde est aujourd'huy informé de tout cecy?

RABELAIS. Deux personnages qui se sont dediez de deduire par escrit toute ta vie.

ALEXANDRE. Sont ce personnages de marque?

RABELAIS. Non pas tels que tu dirois bien, ou que tu eusses souhaité, mais en deffaut de meilleurs, ils sont approuvez de la commune.

ALEXANDRE. Je te jure le grand Pluton que je cognois ja l' encloüeure, & tu peux par là descouvrir que non sans cause je desirois que mes gestes fussent redigez par Historiographes Royaux. Car si ceux dont tu parles eussent esté de bon discours, ils eussent tout autrement donné de moy à entendre qu' ils n' ont fait. Premierement en tant que touche ce premier defaut que tu m' imputes de changement de vestemens, je te supplie dy moy, que pouvois-je moins faire pour l' avancement de moy & des miens, m' estant par longues peines impatronisé de cette Monarchie des Perses, sinon pour m' en rendre paisible possesseur, & sans renouvellement de guerre, familiariser de quelque chose avec eux? Au moyen dequoy (comme si j' eusse esté leur propre Prince & naturel) je quitay les habillemens à la Macedonienne, pour faire paroistre à ce nouveau peuple conquis, que je ne pretendois estre Roy moins debonnaire en son endroit qu' avoit esté Darius. Et si m' aiday de luy en plusieurs expeditions & entreprises, comme ayant grande confiance en luy. Voire estant Darius decedé, je m' emparay de l' ancien cachet des Roys de Perse duquel je cachetois mes lettres, lors que j' escrivois aux Persans, non que pour cela neantmoins je laissasse de suivre mon train ordinaire, escrivant à mes Macedoniens. A ton advis pouvois-je mieux tenir les cœurs de cette grande Monarchie à ma devotion, que m' entretenant en cette façon avec eux? Pour cette cause quelquesfois leur commis-je la garde de mon propre corps: En quoy je les rendis tellement miens, que sans aucune difficulté je pouvois faire estat de leur vie comme de celle de mes Grecs. Et toutesfois quelque murmure qu' en fissent les Macedoniens, tu n' ouys jamais (comme je croy) dire que j' en traitasse les miens plus mal. Au contraire la plus part d' eux las & recreus des longues guerres, m' ayans demandé congé pour retourner voir leur famille, je leur abandonné à leur poste la somme de dix mil talens pour en prendre chacun d' eux à leur conscience, & sans aucun contreroolle, jusques à la concurrence de ce qu' il penseroit devoir à ses creanciers. Ce neantmoins tu me dis qu' au moyen de certains escrits le peuple est mal embouché en cest endroit de mon fait. He! vrayement tels escrivasseurs en ont devisé à leur aise: Mais entre le faire & le dire, il y a bien grande difference, & falloit (puis que la fortune sur mon premier abord m' avoit esté tant favorable à la conqueste) pour m' entretenir en reputation que je misse toute mon estude à conserver mon acquis. Tu m' improperes que par presumption aveuglee, je me fey en Aegypte appeller fils de Jupiter. Voy je te prie comme toy, ny ce sot populaire n' entendites jamais mes desseins. Et a fin que je t' oste de cest erreur, estimes-tu que lors que ce grand Prestre de la Loy au temple de Jupiter Amon, pour me bien veigner, m' appella d' entree son fils, je fusse si hebeté que je n' entendisse fort bien de quel sens estoit proferee cette parole? Et toutesfois comme estant d' un esprit remuant, speciallement és choses qui appartenoient à ma grandeur, faisant mon profit d' une parole non pensee, je luy fermay la bouche à ce mot: disant qu' avec mil reverences j' acceptois ce titre de fils de Jupiter Amon, & que de bien bon cœur je le recognoissois pour pere. Enquoy combien que ce Prestre eust volontiers ou retracté ou expliqué plus entendiblement son dire, si le chevale-je en tous ses propos de si pres, rapportant le demeurant si pertinemment à cette premiere parole, que luy mesme, soit qu' il me voulust gratifier, ou qu' il decouvrist le fonds de mon intention, condescendit à mon vouloir avant que nous departissions, non toutesfois que je ne fusse fort bien acertené de mon estre. Mais voyant que j' avois encores à exploicter long chemin, & que desja par mes hauts faits, la renommee de moy couroit par tout l' Univers, comme d' un autre Hercule, j' estois fort content d' imprimer cette opinion de divinité és contrees desquelles j' aprehendois la victoire. Qu' il ne soit ainsi tu trouveras que mille fois depuis le voyage d' Amon, je recognu Philippes pour mon propre pere, & sous cette impression je conquestay toute la Perse. Mais lors que je voulu prendre la route des Indes, alors veritablement m' estudiay-je de reimprimer cette opinion de deité prononcee au pays d' Aegypte: Et de faict, aidé des harangues d' un Cleon, je me fey sur cette mesme saison adorer de ceux de la Perside, non pourtant des Macedoniens, ayant tousjours esgard à leur rang. Et pour autant que je voyois qu' un certain escolier Calistene pensant contrefaire le sage, m' estoit unique refractaire en chose qui m' importoit de tant pour mon entreprise, je luy pourchassay sa ruine: mais quoy? 

me sçavroit-on donner le tort de cette mort? Car comme tu peux imaginer, il n' eust fallu qu' un tel mutin pour arrester par ses folles persuasions le cours futur de mes victoires, & destourner cette opinion de divinité, laquelle m' apporta puis apres tant de profit sans coup ferir, que plusieurs petits Roitelets qui eussent peu tenir mes entreprises en bride, soubs ce faux bruit, se submirent à ma puissance, disans tous d' un commun accord, qu' apres Bacchus & Hercules, j' estois le tiers des enfans de Jupiter, qui de l' Europe avois passé jusques aux Indes. Au moyen dequoy pour l' espargne & de mon temps, & de mes gens, il fut expedient qu' un Calistene mourut, en la teste duquel il n' entroit qu' apprehensions scolastiques, & non discours dignes d' un Roy. Au demeurant tu n' ignores combien cette opinion de divinité produict entre les humains de merveilleux & incroyables effects. Cours moy de l' œil toutes ces contrees que tu vois estre en ces bas lieux, distingue les selon leurs bornes & limites, tu ne trouveras aucun personnage d' estoffe, qui pour auctoriser ses pensees n' ait voulu donner à entendre qu' il eust familiarité avecques les Dieux: Ainsi vois tu là ce Solon au canton des Atheniens leur faire accroire qu' il communique de ses secrets à Minerve, Licurge aux Lacedemoniens avec Apollon, aux Romains ce Pompilius Numa abuser du nom d' Aegerie la Nymphe, & un petit quidam de Sertorius tenir le cœur de ses soldats à l' occasion de sa Biche: Et si tu veux estendre ta veuë plus bas, ne vois-tu en cette arriere-coste, Mahommet, & non pas loing de luy ce Sophy, tous deux par ces mesmes moyens, s' estre emparez de la plus grande partie du Levant? Or furent tous ces personnages estimez de bon esprit. Moy ce nonobstant Alexandre, moy dis-je qui pour la grandeur de mes faits emportay le surnom de Grand, suis reputé lourd & goffe, pour m' estre dit fils de Jupiter: Et pense ce simple populaire, que pour une vaine vanterie, je voulusse me faire approprier ce nom ! Je meure encores un coup, Rabelais, si ceux qui m' estimerent si hebeté ne furent bien plus hebetez, d' autant qu' on a peu mesme descouvrir que, quoy que j' usasse ordinairement en mes entreprises de la superstition des Devins, si ne me rangeay-je jamais à leur volonté, sinon en tant que de leur art je pouvois tirer un rapport qui favorisast mes desseins, pour encourager soubs l' ombre de telles frivoles, le cœur de ma gendarmerie: voire & si contraignis Aristandre l' un de mes principaux Devins, voulant passer en la Scythie, de me donner response, non point suivant son advis, ains seulement suivant le mien. Qui me succeda si à poinct, que j' en rapportay telle victoire, qu' un chacun depuis peut sçavoir. Lesquelles choses te peuvent donner à entendre, que pour fin meilleure que le Vulgaire n' a estimé, j' usay à mon advantage de telles superstitions & de l' authorité de Jupiter.

Et pour le regard de l' yurongnerie que tu m' as voulu mettre à sus, quand est ce, je te supplie, que le boire m' a fait oublier mon honneur? je sçay bien que tu m' objecteras la mort de l' un de mes Gentils-hommes Clytus, mais lequel est-ce à ton advis qui s' oublia le plus de nous deux, ou luy qui d' un esprit contradictoire, se voulut formaliser contre moy, jusques à belles injures, ou moy qui les ayant longuement remaschees en mon esprit, fus contraint en fin de tourner mon ire en furie, & executer contre luy ce que la colere issuë d' une juste douleur me dicta? Car quelle sottie estoit-ce à luy de passer de la comparaison des gestes de mon pere Philippes, à ne sçay quels reproches causez sur ma sole divinité? Sur la mort de Parmenion & Philote, & autres mil propos de pique, qui me touchoient de si pres, que s' il faut entrer en comparaison de luy à moy, chacun luy en bailleroit le tort: Tellement que le plus sobre homme, voire de la plus petite condition de ce monde n' eust tant sçeu commander sur soy, ce que lors une juste ire (j' ay cuidé dire une Justice) me commanda d' exploicter. Et comme tu sçais, un subject doit sçavoir comme il parle à son Prince: singulierement des choses desquelles la memoire peut esmouvoir une indignation ou esclandre de son peuple encontre luy. Et ores qu' il soit utile ne luy celer la verité, si est-ce qu' en cecy y est la discretion requise du temps, des lieux & des personnes. De maniere que ces choses bien considerees, on trouvera que ce Clytus s' estant oublié de tout poinct, avoit envie de mourir. Et te diray d' avantage s' il est loisible se repentir d' un bien faict maintenant que je t' entends ainsi parler, je ne suis point tant marry de la mort de ce Clytus, que de la penitence que j' en fey apres avoir recueilly mes esprits. Car le peuple qui juge seulement des choses, par la superficie & escorce, estimant que toutes repentances preignent leur source d' un peché, pensa incontinent qu' il falloit qu' il y eust du deffaut en moy: non toutesfois considerant que non ma faute, ains ma debonnaire nature fut cause du dueil que j' en menay. Parquoy tu fourvoyes grandement & toy & chacun de m' imputer cette mort, estant l' injure de cest audacieux personnage commise en la personne d' un Roy, & telle qu' elle ne se pouvoit reparer, ou pour mieux dire expier, que par la mort mesme. Au surplus dy moy, je te prie, quand me veit-on par mes banquets ou delices (si ainsi tu les veux appeller) mettre en nonchaloir mes conquestes? je ne te nie pas que par fois je n' aye esté excessif. Car rien ne pouvoit porter de petit, l' esprit de ce grand Alexandre, quelque part qu' il se trouvast: mais que je me sois aneanty, tu ne l' oüis jamais dire: ains combien, & qu' en la ville de Babylone, & en celle de Persepoly je regaillardise quelque peu mes esprits, si avois-je tousjours en bute la vaillantise & vertu. Au moyen dequoy ayant tousjours en imagination de poursuivre, jusques au dernier souspir, la vengeance de mon propre ennemy Darius encontre son meurdrier Bessus, qui avoit je ne diray point reduit, ains seduit sous son obeyssance les Bactriens, je croy que tu as peu entendre de la façon que je m' y portay. Car estant tout mon ost fort empesché de bagage, & neantmoins, comme je t' ay dit, ayant ce voyage fort à cœur, & de passer de là aux Indes, je fis apporter premierement toutes mes hardes en une belle campagne, puis celles de tous mes soldats, & attendant un chacun quelle yssuë prendroit ce spectacle, apres avoir mis le feu dans les miennes, commanday qu' on bruslast les autres: Si que sans aucun murmure, oublians les bons temps que nous nous estions par quelques jours donnez, je reduisis toutes choses en leur premier train. Et à tant j' entrepris le voyage des Bactriens, & des Scythes, où je ne reciteray les neiges, les froids, les gelees, & mesmement la famine que nous eusmes à supporter, quand au lieu de chair & de froment, fusmes contraincts nous repaistre d' herbage & poisson, & finalement, en ce defaut, de la chair de nos chevaux de voiture. Ce neantmoins tu peux penser que si j' eusse eu le vin, & delices en telle recommandation comme on dit, j' avois prou de pays à mon commandement pour passer aisément, & à mon plaisir cette vie, sans prendre la volte des Scythes & Bactriens, desquels, outre l' honneur, je ne me promettois rapporter aucun gain que des cailloux. Partant tu peux par là descouvrir, que je n' asseruy oncques mon esprit dessous les plaisirs, ains que j' asseruy seulement les plaisirs dessous mon esprit, faisant comme le bon soldat, lequel par fois choisit son aise quand il se trouve de repos, sans que pourtant il pretende s' exempter d' aucun travail, quand l' occasion se presentera. Au demeurant ce n' eust point esté acte de mortel si je n' eusse assaisonné mes travaux de quelques recreations, entre lesquelles si tu trouves estrange que j' usay quelquesfois de banquets demesurement, prens t' en à ce grand Philosophe Platon precepteur de mon Aristote, de la Republique duquel j' avois appris pendant mon jeune aage, qu' il estoit bon de fois à autres faire banquets & festins entre les siens pour plusieurs causes & raisons, par luy plus amplement deduictes.

Et quant au Parmenion & Philote que tu dis nonobstant leurs merites avoir par mon commandement esté mis à mort, si tu sçavois combien la jalousie est familiere à tous Roys, mesmes au faict de leur Estat, tu ne m' en accuserois. Je receus plusieurs services de l' un & l' autre, lesquels je recogneus sans mesure tant qu' ils firent leur devoir, mais quand ils tournerent leurs robbes, descouvrant par plusieurs demonstrations, l' animosité qu' ils avoient conceue à ma ruine, je leur joüay de contreruse, & telle qu' elle fut trouvee bonne par l' advis de mon conseil estroit. Ne sçais tu pas les lettres qui furent surprises de la part de Parmenion? La confession de Philote en mourant, & autres telles presomptions si poignantes, que je ne pouvois de moins faire pour ma seurté, que de vuider le pays de deux tels personnages, qui apres moy avoient toute preeminence dessus ma gendarmerie? Et pour ce je te supplie Rabelais de digerer mieux ces affaires, & penser si de tout ce que j' ay deduit on me doit blasmer, ou si on le doit rapporter à ceux qui temerairement & contre mon ordonnance voulurent publier mes faits: t' advisant au demeurant, qu' il ne faut qu' homme du monde entrepreigne de mettre la main à la plume pour escrire une histoire, s' il n' est digne par mesme moyen de manier les affaires, autrement le plus du temps soubs umbre d' un jugement d' escolier, & seulement par ce que pour n' avoir rien veu, il luy semblera qu' ainsi il le faille faire, renversera par son beau parler les plus braves entreprises des Princes, & extollera le plus sottes: Et ce pendant un simple peuple, qui se laisse du tout manier au plaisir de ces beaux escrits, demeure à tort & sans occasion mal informé de nous autres.

RABELAIS. Tu n' es point certes, Alexandre, hors propos. Et de moy pour te dire le vray, je ne m' amusay jamais à reprendre telles petites particularitez, mesmement en ce qui appartient au vin. Car si tu aimois le meilleur, aussi tant que j' ay peu, je ne beu jamais du pire. Mais j' ay trouvé tousjours fort estrange que tu travaillasses ainsi, non point pour toy, ains pour les autres, ausquels tu donnois les charges des grandes provinces, lors que pour contr'eschange, tu te partageois seulement des grandes peines & fatigues: en ce cas, ores que tu pensasses beaucoup faire pour toy, n' estant neantmoins autre chose que serviteur de tes serviteurs, subjet de tes propres vassaux, lesquels dormoient à leur aise (bien que sous ton nom) pendant que tu veillois, rioient lors que tu te tourmentois, reposoient quand tu travaillois, lesquels actes n' estoient autres que de Royauté, & les tiens estoient plus serviles.

ALEXANDRE. J' aimerois tout autant que tu disses que l' homme fust serf de la beste, par ce qu' il advient aussi par le commun cours de nature, que la plus part de tous les autres animaux n' ont aucune aisance de viure que par l' industrie de l' homme: Et toutesfois tu sçais bien quelle prerogative a l' homme par dessus tout autre animal. Parquoy ce que l' homme est sus la beste, aussi fus-je dessus tous les miens, n' estimant aucunement mon plaisir, sinon en tant qu' il se conformoit à ma grandeur. En quoy d' autant me reputay-je plus heureux, que j' eu tousjours la fortune correspondante à mes souhaits: Voire qu' il est certain que lors que mes ennemis me penserent plus nuire, pour mettre abregement à mes jours, ce fut l' accomplissement de mon heur: Par ce qu' ayant atteint au sommet de la fortune elle eut tourné sa rouë d' autre sens, n' estant (comme il est à presumer) attachee avec cloux de diamans. Qui m' eust apporté pendant ma vie trop plus de morts, que celle à laquelle, quelque chose que je retardasse, il me falloit arriver.

RABELAIS. Et bien quel profit sens tu de cette grandeur maintenant? en és tu autre que moy?

ALEXANDRE. Je te diray, Rabelais, si entre les vanitez de ce monde il y en a aucune qui emporte quelque poinct par dessus les autres, vrayement c' est cette-cy, qui prend son addresse à l' honneur, duquel si tu fais aucun compte, tu ne mettras semblablement aucune separation entre la vertu & le vice. Tant y a qu' il me suffit pendant le cours de ma vie avoir eu assouvissement de tous mes desirs, & apres ma mort servir aux braves Capitaines de Patron en vaillantise & proüesse.

RABELAIS. Et je te dy Alexandre, quelque chose que tu penses estre de plus grand que tous tant que nous sommes en ce lieu, qu' entant qu' à moy est, je ne m' estime à present moindre ny en grandeur, ny en contentement que toy: estans toutes tes grandes conquestes esvanouïes à neant, mesmes qu' il ne t' en souvient qu' à demy, & à mesure que les derniers venus en ce lieu te les remettent en la teste. D' avantage si tu en as souvenance, le regret que tu as maintenant de te voir petit compagnon, te doit causer telle fascherie, qu' il te seroit beaucoup plus expedient qu' avec ton corps tu en eusses perdu la memoire. Joinct que cette grande divinité qui se presente maintenant devant tes yeux, te doit faire mettre en oubly & nonchaloir, toutes les vanitez de l' autre monde.


Fin du Pour-parler d' Alexandre.


TABLE DES MATIERES PLUS REMARQUABLES CONTENUES ES RECHERCHES DE LA FRANCE.

(pag. 1051 du Pdf – Omis.)