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dimanche 30 juillet 2023

7. 15. Vers François tant rapportez que retournez. Fin du septiesme Livre des Recherches.

Vers François tant rapportez que retournez.

CHAPITRE XV.

Encore ne veux-je oublier ce beau distique rapporté, qui fut fait sur les œuvres de Virgile.

Pastor, arator, eques, pavi, colui, superavi

Capras, rus, hostes, fronde, ligone, manu.

Et d' autant que ce distique, par un ordre de paroles, se rapporte au premier plant du sens projetté par l' Autheur, nous appellasmes en nostre vulgaire, telle maniere de vers Rapportez: esquels je ne trouve point que les autres ayent donné depuis quelque touche en la langue Latine, à propos, ores qu' ils l' ayent voulu faire. Tellement que je le puis presque dire avoir esté l' unique entre les anciens. 

Mais en nostre France, nous ne sommes voulus demeurer courts, singulierement de nostre temps. Je le dis ainsi, parce que nos devanciers François n' en sçavoient aucunement l' usage. Le premier des nostres qui à bonnes enseignes nous en ouvrit la porte fut Estienne Jodelle, en ces deux vers de traict plus admirables, que non seulement il les fit Rapportez, mais mesurer à la Grecque & à la Romaine.

Phoebus, Amour, Cypris, veut sauver, nourrir & orner,

Ton vers, cœur & chefs d' ombre, de flamme, de fleurs.

Moy mesme ay voulu depuis traduire en François le Pastor Latin, qui n' est pas œuvre sans espines.

Pastre, fermier, soldat, je pais, laboure, vains

Troupeaux, champs, ennemis, d' herbe, charruë, mains.

De fraische memoire, Jacques Faureau de Congnac jeune homme de grande promesse me fit present de ce Quatrain, auquel non content de l' avoir r'envié de 2. vers, il se voulut d' abondant joüer sur la rencontre des paroles par luy mises en œuvre.

La Mer, l' Amour, la Mort, embrasse, enflame, entame, 

La Nef, l' Amant, l' Humain, qui va, qui voit, qui vit,

Son flot, son feu; sa faux, rongne, ronge, rauit, 

Le cours, le cœur, le corps, à l' âge, à l' homme à l' ame. 

Joachim du Belay en ses premieres Amours qu' il voua à son Olive.

Face le Ciel quand il voudra reviure

Lisippe, Apelle, Homere, qui le pris

Ont emporté sur tous humains espris,

En la statuë, au tableau, & au livre.

Pour engraver, tirer, escrire, en cuivre,

Peinture, & vers, ce qu' en vous est compris, 

Si ne sçavroit leur ouvrage entrepris,

Cizeau, pinceau, ou la plume bien suivre. 

Voila pourquoy ne faut que je souhaite, 

De l' engraveur, du peintre, & du Poëte,

Marteau, couleur, ou ancre, ma maistresse.

L' art peut errer, la main faut, l' œil s' escarte,

De vos beautez, mon cœur soit donc sans cesse,

Le marbre seul, & la table, & la charte.

Estienne Jodelle qui pensoit rien ne luy estre impossible en quelque suject auquel il voulust diversifier son esprit, en feit un autre. La maistresse qu' il s' estoit donnée portoit le nom de Diane, que les anciens Poëtes disoient estre la Lune au ciel, Diane dedans les forests & Proserpine aux enfers. Sur ces trois puissances, voicy le second Sonnet de ses Amours.

Des astres, des forests, & d' Acheron l' honneur, 

Diane au monde haut, moyen, & bas preside, 

Et ses chevaux, ses chiens, ses Eumenides guide, 

Pour esclairer, chasser, donner mort & horreur. 

Tel est le lustre grand, la chace, & la frayeur

Qu' on sent sous ta beauté, claire, prompte, homicide, 

Que le haut Jupiter, Phebus, & Pluton cuide, 

Son foudre moins porter, son arc, & sa terreur. 

Ta beauté par ses raiz, par son ret, par la crainte, 

Rend l' ame esprise, prise, & au martyre estreinte,

Luy moy, pren moy, tien moy, mais helas ne me pers 

Des flambeaux forts, & griefs feux, filets & encombres: 

Lune, Diane, Hecate, aux Cieux, terre, & enfers, 

Ornant, questant, gesnant, nos Dieux, nous, & nos umbres

Le Sonnet de du Bellay est vrayement d' une belle parure, pour monstrer par un certain ordre, que les beautez de sa Maistresse tant de corps, que d' esprit, ne pouvoient estre assez dignement representées par ces trois grands personnages, dont le premier estoit le parangon en l' imagerie, le second en la peinture, & le dernier en la Poësie: toutesfois ce Sonnet est entrecoupé de vers qui ne se raportent ainsi qu' il est requis en ce subject. Et quant à celuy de Jodelle, s' il vous plaist le considerer, vous y trouverez chaque vers porter de son lez, la rencontre de la Lune, Diane, & Hecate par tiers, toutesfois les voulant reprendre, & enfiler de la longueur du Sonnet, & vers pour vers, & mot pour mot, vous n' y trouverez pas le sens complet que desirez. C' est pourquoy Estienne Pasquier mon petit fils, s' est estudié de supleer ce defaut, au moins mal qu' il luy a esté possible, & si je ne m' abuze fort à propos.

O Amour, ô penser, ô Desir plein de flame,

Ton trait, ton faux object, ta rigueur que je sens, 

Me blesse, me nourrit, conduit mes jeunes ans 

A la mort, aux douleurs, au profond d' une lame. 

Injuste Amour, Penser, Desir cours à Madame, 

Porte luy, loge luy, fay voir comme presens, 

A son cœur, en l' esprit, à ses yeux meurtrissans, 

Le mesme trait, mes pleurs, les feux que j' ay dans l' ame. 

Force, fay consentir, contrain sa resistance, 

Sa beauté, son desdain, & sa fiere constance, 

A plaindre, à souspirer, à soulager mes vœux, 

Les tourmens, les sanglots, & les cruels suplices,

Que j' ay, que je chery, que je tiens pour delices, 

En aimant, en pensant, en desirant son mieux. 

Et parce que ce Sonnet est le premier des nostres, qui represente de son lez, & de son long, permettez moy que je le vous decouppe par forme d' une Anatomie.

O Amour - O penser - O Desir plein de flame,

Ton trait - Ton fol appas  - La rigueur que je sens,

Me blesse - Me nourrit - Conduit mes jeunes ans

A la mort - Aux douleurs - Au profond d' une lame,

Injuste Amour - Penser - Desir cours à Madame,

Porte luy - Loge luy - Fay voir comme presens,

A son cœur - En l' esprit - A ses yeux meurtrissans,

Le mesme trait - Mes pleurs - Les feux que j' ay dans l' ame:

Force - Fay consentir - Contrain sa resistance,

Sa beauté - Son desdain - Et sa fiere constance,

A plaindre - A souspirer - A soulager mes vœux,

Les tourmens - Les sanglots - Et les cruels suplices,

Que j' ay - Que je chery - Que je tiens pour delices, 

En aimant, - En pensant, - En desirant son mieux. 

Ny pour tout cela ne pensez pas que j' en estime nostre Poësie Françoise plus riche. Ce que je vous ay cy dessus deduit, est pour vous monstrer, que non seulement l' esprit du François, mais la langue, se peut transformer en autant d' objects, voire plus, que l' ancienne de Rome, & soubs un titre non moins bon, comme je vous feray paroir, par ce que je vous diray cy apres. Car ne pensez pas qu' ez vers qui se retournent lettre pour lettre, nous ne puissions faire en nostre langue ce que les Latins ne firent anciennement en la leur, c' est à dire y trouver du sens, & au cours commun du vers, & à son envers. Ainsi le voy-je avoir esté pratiqué par Monsieur Dallé Conseiller du Roy, & Maistre des Comptes, à Paris, admirable en toutes gentillesses d' esprit.

Un a un, elle nu a nu. 

Vers auquel vous trouverez un sens accomply, de quelque façon que le tourniez. Car en somme c' est un Amant timide, qui desire gouverner sa maistresse seul a seul, & elle plus hardie veut que ce soit nu à nu. Le Comte de Chasteauneuf m' a envoyé ces deux autres.

Elle difama ma fidelle, 

C' est une Damoiselle aimee, qui s' estant confiee de ses Amours à une autre, avroit esté par elle malheureusement diffamee, dont son serviteur se plaint.

A reveler mon nom, mon nom relevera. 

Voulant dire que revelant, & mettant son nom en lumiere ii le relevera de l' oubly envers une posterité, & à la suite Favereau dont je vous ay cy dessus parlé, par une belle jalouzie d' esprit feit cettuy cy. 

L' ame des uns jamais n' use de mal. 

Il ne faut pas grand truchement pour interpreter cettuy cy, non plus que les trois autres, & à tant on peut voir de combien ils passent les premiers Latins, recitez par Sidonius Apollinaris. Le Seigneur de la Croix Marron, Gentilhomme Angoulmoisin mien amy, ayant veu une partie de nos vers retrogrades Latins, & François, lisant mes Recherches, m' envoya trois Quatrains parlant de l' Eucharistie qui se trouve au Sacrement de l' Autel, dont je vous feray part de ces quatre vers.

O mystere sacré, ô saincte Antipathie,

De l' Eglise (l' Espouse au Roy fils de David,)

Mon ame fut rauie alors que dans l' Hostie, 

DIEV ELLE VEID RENGE, REGNER DIEV ELLE VEID.

Je me mettrois volontiers de la partie, pour vous estaler un autre vers de ma boutique, dedans lequel par maniere de passetemps, outre la rencontre des lettres, j' ay fait entrer deux sens contraires approchans de ces deux Adages. Homo homini Deus: Homo homini Lupus. Jamais conjoint avecques l' affirmative, signifie un Tousjours, avecques la negative un Oncques: ce mot de A, est tantost verbe, tantost conjonction, par exemple, Je seray à jamais vostre serviteur, cela veut dire A tousjours. Je ne feus à jamais vostre serviteur c' est à dire, Je ne le feus oncques. Item il a esté à luy, le premier a est un verbe, le second a est une conjonction. Cecy en brief presupposé voyons quel est mon vers, non sur l' Orthographe Françoise, qui est autre qu' on ne prononce, ains sur nostre commune prononciation.

L' un a jamais esté à l' un, 

Nul a esté jamais à nul. 

Qui est autant que si vous disiez, l' un a tousjours esté à l' un, nul a esté oncques à nul. Marchandise que je ne vous pleuvy pour bonne, ains me suffit que j' aye le premier ozé (ce qui n' avoit jamais esté) je ne diray essayé, ains pourpensé en Latin, & moins en François. C' est un premier coup d' essay, qui pourra occasionner ceux qui avront plus de loisir, & esprit que moy, de mieux faire.

Tout ce que j' ay deduit cy dessus, est pour vous monstrer que si nostre langue n' a le dessus en ce subject, pour le moins elle va du pair avecques la Latine. Ce que je n' oze bonnement dire és vers que voudrions tourner mot pour mot, c' est où il semble que perdions le pied; l' ordre, & structure ordinaire de nostre langage l' empesche, ainsi que pourrez voir par ce Huitain qui est de mon creu.

Ton ris, non ton caquet, ta beauté, non ton fard, 

Ton œil, non ton venin, ta faveur non tes las, 

Ton accueil, non ton art, tes traits, non tes appas, 

Surpris, & nauré m' ont le cœur de part en part 

Cuisant, ains doux attrait, port lourd, ains gratieux, 

Mon malheur, ains mon bien, mon glas, ains ô ma flame, 

De mon cœur, de mon tout, de moy, & de mon ame, 

Un present je veux faire à toy, & non aux Cieux.

Retournez ces huit vers de la fin jusques au commencement vous y trouverez le contraire, mais avecques une contrainte telle que je pense toute autre chose qui se trouve au Latin pouvoir passer par l' alambic de nostre vulgaire, fors cette maniere de vers retournez, ainsi que pourrez voir par la rencontre de ceux cy.

Aux Cieux, & non a toy, je veux faire un present,

De mon ame, de moy, de mon tout, de mon cœur, 

O ma flame, ains mon glas, mon bien, ains mon malheur, 

Gratieux, ains lourd port, atrait doux, ains cuisant, 

De part en part le cœur m' ont nauré & surpris, 

Tes appas, non tes traits, ton art, non ton accueil, 

Tes laz, non ta faveur, ton venin, non ton œil, 

Ton fard, non ta beauté, ton caquet, non ton ris. 

Cela s' appelle vouloir aucunement estre singe, mais non representer au vif le Latin. Remy Belleau me communiqua autresfois trois Sonnets qu' il avoit tracez sur ce modelle, toutesfois ne les trouvant aujourd'huy dedans ses œuvres cela me fait juger qu' il les condamna, & neantmoins comme rien ne nous est impossible en nostre Vulgaire, quand le sçavons bien mesnager, encores y trouverez vous place pour eux, voire à meilleures enseignes, que les deux distiques qui nous furent baillez pour exemples, par Diomedes, & Sidonius, contenans un subject sans subject. Les anciens Academiciens establissoient leur bien souverain sur trois manieres de biens, de l' Esprit, du corps, & de la fortune; opinion qui n' estoit pas trop lourde, ny peu sage mondaine, lequelle j' ay voulu vous representer par cette couplet de vers. 

Avoir tu veux bien souverain, 

Sçavoir, vertu, Chasteaux, corps sain. 

Tournez les, vous y trouverez le mesme, qui est besongner à l' Antique. Sain corps, chasteaux, vertu, sçavoir, 

Souverain bien veux tu avoir. 

Et encores dés pieça je rendis ou imitay de bien pres les deux vers de Philelphe laus tua, non tua fraus.

Bienfait, non dol, loz non faveur, 

Fait t' ont donner tresgrand honneur, 

Honneur tresgrand donner t' ont fait, 

Faveurs, non loz, dol, non bienfait.

Tant y a que combien que ce ne soit sans peine & travail, toutesfois vous voyez que nostre vulgaire n' en est incapable, non plus que le Latin, sur lequel nous l' avons renvié d' un point, ayant d' abondant introduit des vers couppez, lesquels recitez de leur long, portent un sens, & couppez, un contresens. De quelle façon est ce mien quatrain.

Je ne sçavrois Maistresse vous haïr, 

Vous embrasser, c' est le bien où j' aspire, 

Mais je voudrois, vous embrassant, joüir, 

Vous delaisser j' y trouverois du pire. 

Je ne sçavrois Maistresse vous haïr, 

Vous embrasser, C' est le bien où j' aspire,

Mais je voudrois, Vous embrassant, joüir,

Vous delaisser,         J' y trouverois du pire.

Je vous ay servy de ces jeux Latins, & François, non que je ne trouve bon que nostre Poëte s' y amuse (car en ce subject qui moins en fait, mieux il fait) ains affin que chacun cognoisse que si en la langue Latine quelques uns ne furent depourveuz de tels passetemps aussi ne le sommes nous en la nostre, & desire que le lecteur prenne ce Chapitre, & le precedant de moy, comme une grotesque entre les tapisseries: & neantmoins encores ne me puis-je taire, m' estant embarassé dedans ces broüilleries. Car quelquesfois nous entons sur des vers Latins, des paroles Françoises, & y a aux uns, & aux autres du sens. Ainsi voyons nous aux Quantitez de Mathurin Cordier ce vers.

Iliades curae quae mala corde serunt, 

Il y a des curez, qui mal accordez seront.

Vers que j' ay voulu imiter par ce Distique. Je l' adresse à un nommé Charles, homme qui prenoit plaisir de broüiller le public, mais en ses affaires domestiques estoit timide le possible, qui me sembloit n' estre par viure.

Tu, tu Carle moues tot, tantos, saeua rependens,

Et tam Carle time, eïa age tu ne peris?

Tu', tu' Car; le mauvais tost, tantost se va rependant. 

Et tant Carle t' y mets, & ia agé tu ne peris.

Mestier toutesfois dont je me mocque, & auquel qui moins en fait, mieux il fait.


Fin du septiesme Livre des Recherches.

dimanche 6 août 2023

8. 37. Ferté, Parage, Piédefief, & autres dictions racourcies en nostre langue.

Ferté, Parage, Piédefief, & autres dictions racourcies en nostre langue. 

CHAPITRE XXXVII.

Entre les Romains il eut des paroles racourcies, qui ne furent trouvees de mauvaise grace, comme quand ils disoient macte pour magis aucte, & Capsis pour cape si vis, dedans les Comiques intellextin, & dixtin, pour intellexisti nè & dixisti nè. Nostre langue en eut de semblables, qui en leurs saisons furent recueillies des mieux disans. Dans nos vieux Poëtes je trouve hireté pour heredité, main pour matin, forment pour fortement, dont l' utage est pour le jourd'huy perdu: aussi dirent-ils Penancier pour Penitencier, dont aussi a usé François de Villon en ses Repuës franches.

Vrayement ce dit le Penancier 

Tres-volontiers on le fera.

Il y en a d' autres que nous mettons indifferemment en œuvre, Benisson, & Benediction, cil & celuy, Hersoir, & hier au soir, confez, & repens, dit Viginelle au commencement de Villardoüin, pour Repentant: frilleux, & froidilleux. Marrien vient de Materien. Je trouve en un vieux Registre parlant des Loges de bois, qui avoient esté faites dans Rheims au sacre du Roy Philippes le Bel, qu' en fin elles furent venduës beaucoup moins qu' elles ne valoient en Materien, & façon. Qui me fait dire que de ce mot est issu nostre Marrien, que nous avons retenu, & rejetté le Materien. Ce que nous appellons mestier, vient de menestrier. Ainsi le voyons nous dans certaines lettres de Charles cinquiesme Regent, du vingtseptiesme Fevrier 1353. pource que sur la Chartre des ouvriers, laboureurs, manouvriers, & menestriers, nous avons fait certains Statuts (c' est à dire gens de mestier.) Le Latin les appelle Ministeriales. Celuy sur lequel pour peine on empraint une fleur de Lys chaude, on dit qu' il a esté flestry, qui est un abregement au lieu de fleurdelizer, mot qui sonneroit mal aux oreilles. Ester à droict, qui est fort familier en pratique est un racourcissement d' assister à droict: Ce que vous trouverez verifié par deux passages de l' Histoire mesdisante de Louys unziesme, comme si on eust voulu dire Iudicio sistere, & dans Froissard chap. 246. du premier Tome de son Histoire, où il dit qu' il fut ordonné que le Prince de Galle seroit adjourné à comparoir à Paris en la Chambre des Pairs de France, pour assister à droict, & respondre aux Requestes contre luy faites. Et quand dans des Essars en son Amadis de Gaule, & autres Romans, vous lisez un Ce m' aist Dieu, c' est une abreviation au lieu de ce que nos anciens disoient, Ainsi m' aide Dieu, dont on fit un ainsi m' aid Dieu, faisant par succez de temps du mot d' Ainsi un ce, & de m' aid un m' aist, ainsi en use Villon:

Si pour ma mort le bien publicque

D' aucune chose vaulsist mieux

A mourir comme un homme inique

Me jugeasse ainsi m' aist Dieux.

De là aussi est venu que quand un homme esternuë, pour salutation nous disons Dieu vous aid, pour Dieu vous aide, & depuis pour le faire plus doux, Dieu vous y. De cette mesme abreviation vint Courfeu pour Couvrefeu quand on dict sonner le Courfeu, que depuis par corruption de langage nous avons appellé Carfou, ainsi que j' ay deduit ailleurs. Quant à la Ferté, c' est un racourcissement de fermeté, qui signifioit anciennement forteresse tant en Latin, du temps de la corruption de la langue Latine, qu' en François. Adon de Vienne parlant de Charlemagne. Rex gloriosus Carolus iterum Saxones aggressus, Firmitatésque illorum, & universam Saxoniam recepit. Et Froissard au premier Tome de son Histoire: Et aussi (dit-il) si aucuns du Royaume, & obeïssans du dit Roy d' Angleterre ne vouloient rendre les chasteaux, villes, Fermetez, & forteresses. Or que ceste diction de Fermeté se prist en la façon que dessus, nous en voyons encore certaines remarques pour le jourd'huy en la conjonction de ces deux paroles, fort & ferme.

Entre ces mots racourcis il y en a deux qui sont diversement employez en matiere des fiefs, Parage & Piédefief. En quelques Coustumes nous voyons, que quand un fief se divise entre freres, à l' aisné appartient de faire la foy & hommage de tout le fief au Seigneur dominant & feudal, tant pour luy que pour ses puisnez, lesquels sont de là en avant estimez relever de luy leurs parts & portions, & les dit-on Tenir en Parage, qui n' est autre chose qu' une abbreviation du mot de Parentage, comme si nos anciens eussent voulu dire que par le moyen de leur Parentage les puisnez tenoient leurs parts en foy & hommage de leur aisné. Ainsi dit la vieille Oraison qu' on adressoit à la Vierge Marie, A toy Roine de haut parage, c' est à dire de haut parentage. Bel est aussi l' abregement du Piédefief tant rechanté par la Coustume de Touraine: car ce mot ne sonne autre chose que le Fief qui est depecé & demembré lors que le vassal s' en joüe pour sa commodité par alienations & transports, auquel cas la Coustume apporte divers regards, comme l' on peut recueillir d' icelle.

jeudi 27 juillet 2023

7. 7. De la grande flotte de Poëtes que produisit le regne du Roy Henry deuxiesme, & de la nouvelle forme de Poësie par eux introduite.

(Chapitre VI?)

De la grande flotte de Poëtes que produisit le regne du Roy Henry deuxiesme, & de la nouvelle forme de Poësie par eux introduite.

CHAPITRE VII.

Tous ceux dont j' ay parlé cy-dessus estoient comme une pepiniere, sur laquelle furent depuis entez plusieurs autres grands Poëtes sous le regne de Henry deuxiesme. Ceux-cy du commencement firent profession de plus contenter leurs esprits, que l' opinion du commun peuple. Le premier qui franchit le pas fut Maurice Seve Lionnois, lequel ores qu' en sa jeunesse eust suivy la piste des autres, si est-ce qu' arrivant sur l' aage il voulut prendre autre train. Se mettant en butte, à l' imitation des Italiens, une Maistresse qu' il celebra sous le nom de Delie, non en Sonnets, (car l' usage n' en estoit encore introduict) ains par dixains continuels, mais avecques un sens si tenebreux & obscur, que le lisant je disois estre tres-content de ne l' entendre, puis qu' il ne vouloit estre entendu. Du Bellay le recognoissant avoir esté le premier en ce subject, disoit en un Sonnet qu' il luy adressa.

Gentil esprit ornement de la France, 

Qui d' Apollon sainctement inspiré, 

T' es le premier du peuple retiré 

Loin du chemin tracé par l' ignorance.

Et au cinquante-neufiesme Sonnet de son Olive il l' appelle Cigne nouveau, voulant dire que par un nouveau dessein il avoit banny l' ignorance de nostre Poësie: & toutes-fois la verité est qu' il affecta une obscurité sans raison. Qui fut cause que son Livre mourut avec luy, au moins ne vois-je point que depuis il ait couru par nos mains. Vers ce mesme temps estoit Theodore de Beze, brave Poëte Latin & François. Il composa sur l' advenement du Roy Henry en vers François, le Sacrifice d' Abraham, si bien retiré au vif, que le lisant il me fit autresfois tomber les larmes des yeux. Et la traduction du demeurant des Pseaumes de David monstre ce qu' il pouvoit faire, encores qu' il n' ait si heureusement rencontré que Clement Marot en ses cinquante. Auparavant qu' il eust changé de Religion, il avoit pour compagnon Jacques Pelletier du Mans, qui commença aussi d' habiller nostre Poësie à la nouvelle guise, avec un tres-heureux succés. C' est luy qui remua le premier des nostres, l' Ortographe ancienne de nostre langue, soustenant qu' il falloit escrire comme on prononçoit, & en fit deux beaux livres en forme de Dialogues, où l' un des entre-parleurs estoit Beze. Et apres luy, Louys Meigret entreprit cette querelle fortement: mesme contre Guillaume des Autels, qui sous le nom retourné de Glaumalis du Veselés, s' estoit par Livre exprés mocqué de cette nouveauté. Querelle qui fut depuis reprise & poursuivie par ce grand Professeur du Roy Pierre de la Ramee, dit Ramus, & quelque temps apres par Jean Antoine de Baïf. Tous lesquels ores qu' ils conspirassent à mesme poinct d' Ortographe, & qu' ils tinssent pour proposition infaillible qu' il falloit escrire comme on prononçoit, si est-ce que chacun d' eux usa de diverses Ortographes, monstrans qu' en leur reigle generale, il n' y avoit rien si certain que l' incertain, & de fait leurs Ortographes estoient si bizarres, ou pour mieux dire si bigarrees, qu' il estoit plus mal-aisé de lire leurs œuvres que le Grec. Cecy soit par moy dit en passant, comme estans choses qui fraternisent ensemble, que la Poësie & Grammaire.

Ce fut une belle guerre que l' on entreprit lors contre l' ignorance, dont j' attribuë l' avant-garde à Seve, Beze, & Pelletier, ou si le voulez autrement, ce furent les avant-coureurs des autres Poëtes. Apres se mirent sur les rangs, Pierre de Ronsard Vandomois, & Joachim du Bellay Angevin, tous deux Gentils-hommes extraits de tres-nobles races: ces deux rencontrerent heureusement, mais principalement Ronsard. De maniere que sous leurs enseignes plusieurs se firent enroller. Vous eussiez dit que ce temps-là estoit du tout consacré aux Muses. Uns Pontus de Tiart, Estienne Jodelle, Remy Belleau, Jean Anthoine de Baïf, Jacques Tahureau, Guillaume des Autels, Nicolas Denisot, qui par l' Anagramme de son nom se faisoit appeller Comte d' Alcinois, Louys le Carond, Olivier de Magny, Jean de la Peruse, Claude Butet, Jean Passerat, Louys des Masures qui traduisit tout le Virgile: moy mesme sur ce commencement mis en lumiere mon Monophile qui a esté favorablement recueilly, & à mes heures de relasche, rien ne m' a tant pleu que de faire des vers Latins ou François. Tout cela se passa sous le regne de Henry II. Je compare cette brigade à ceux qui font le gros d' une bataille. Chacun d' eux avoit sa maistresse qu' il magnifioit, & chacun se promettoit une immortalité de nom par ses vers, toutes-fois quelquesuns se trouvent avoir survescu leurs Livres.

Depuis la mort de Henry, les Troubles qui survindrent en France pour la Religion, troublerent aucunement l' eau que l' on puisoit auparavant dans la fontaine de Parnasse, toutes-fois reprenant peu à peu nos esprits, encores ne manquasmes nous de braves Poëtes que je mets pour l' arriere-garde, uns Philippes des Portes, Scevole de Saincte-Marthe, Florent Chrestien, Jacques Grevin, les deux Jamins, Nicolas Ramin, Jean Garnier, le Seigneur de Pibrac, Guillaume Saluste Seigneur du Bartas, le Seigneur du Perron, & Jean Bertaut, avec lesquels je ne douteray d' adjouster mes Dames des Roches de Poictiers mere & fille, & specialement la fille, qui reluisoit à bien escrire entre les Dames, comme la Lune entre les Estoilles.

Auparavant tous ceux-cy, nostre Poësie Françoise consistoit en Dialogues, Chants Royaux, Ballades, Rondeaux, Epigrammes, Elegies, Epistres, Eglogues, Chansons, Estreines, Epitaphes, Complaintes, Blasons, Satyres, en forme de Coq à l' Asne. Pour lesquels Thomas Sibilet fit un Livre qu' il appella l' Art Poëtique François, où il discourut de toutes ces pieces, & la plus part desquelles despleut aux nouveaux Poëtes. Parce que du Bellay en son second Livre de la deffense de la langue Françoise commande par exprés au Poëte qu' il veut former, de laisser aux Jeux Floraux de Tholose, & au Puy de Rouen, les Rondeaux, Ballades, Virelais, Chants Royaux, Chansons, & Satyres en forme de Coq à l' Asne, & autres telles espisseries (ce sont ses mots) qui corrompoient le goust de nostre langue, & ne servoient sinon à porter tesmoignage de nostre ignorance. Et au lieu de cela introduisismes entre autres deux nouvelles especes de Poësie. Les Odes dont nous empruntasmes la façon des Grecs & Latins: & les Sonnets, que nous tirasmes des Italiens. Mot toutes-fois qu' ils tiennent de nostre ancien estoc, comme nous apprenons d' une Chanson du Comte Thibaut de Champagne, qui estoit long temps devant Petrarque pere des Sonnets Italiens.

Autre chose ne m' a amour méry, 

De tant que j' ay esté en sa baillie,

Mais bien m' a Diex par sa pitié gary,

Quand eschappé je suis sans perdre vie, 

Onc de mes yeux si belle heure ne vy

S' en oz-je faire encor maint gent party,

Et maint Sonnet, & mainte recoirdie.

C' estoit à dire qu' il vouloit encore faire & recorder maintes belles Chansons. Car pour bien dire, & le mot d' Ode qui est Grec, & celuy de Sonnet ne signifient autre chose que Chansons: Combien que l' Italien ait depuis faict distinction entre le Sonnet & Chanson. On retint de l' ancienne Poësie, l' Elegie, l' Eglogue, l' Epitaphe, & encores la Chanson, nonobstant l' advis de du Bellay.

Celuy qui premier apporta l' usage des Sonnets, fut le mesme du Bellay par une cinquantaine dont il nous fit present en l' honneur de son Olive, lesquels furent tres-favorablement receus par la France, encores que je sçache bien que Ronsard en une Elegie qu' il adresse à Jean de la Peruse, au premier Livre de ses Poëmes, l' attribuë à Pontus de Tiart: mais il s' abuse, & je m' en croy, pour l' avoir veu & observé. L' Olive couroit par la France deux ans, voire trois, avant les Erreurs amoureuses de Tiart. Et pour le regard de l' Ode, si vous parlez à Ronsard il se vante en la mesme Elegie, en avoir esté le premier inventeur, en laquelle faisant mention comme Dieu avoit resveillé les esprits à bien escrire. 

De sa faveur en France il resveilla

Mon jeune esprit, qui premier travailla

De marier les Odes à la Lire.

Si à du Bellay, il vous dira que ce fut Pelletier: Ainsi le dit-il escrivant à Ronsard contre les Poëtes envieux de son temps: Auquel lieu il se trompette aussi avoir esté le premier sonneur de Sonnets

Pelletier me fit premier 

Voir l' Ode dont tu és Prince, 

Ouvrage non coustumier 

Aux mains de nostre Province, 

Le Ciel voulut que j' apprinsse 

A le raboter ainsi, 

A toy me joignant aussi, 

Qui cheminois par la trace 

De nostre commun Horace, 

Dont un Daimon bien appris, 

Les traits, la douceur & la grace 

Grava dedans tes esprits.

La France n' avoit qui pust 

Que toy remonter de cordes 

De la Lyre le vieil fust, 

Où bravement tu accordes 

Les douces Thebaines Odes, 

Et humblement je chantay 

l' Olive, dont je plantay 

Les immortelles racines. 

Par moy les graces divines 

Ont fait sonner aßez bien

Sur les rives Angevines 

Le Sonnet Italien.

Quant à la Comedie & Tragedie, nous en devons le premier plant à Estienne Jodelle: Et c' est ce que dit Ronsard en la mesme Elegie. 

Apres Amour la France abandonna, 

Et lors Jodelle heureusement sonna 

D' une voix humble, & d' une voix hardie, 

La Comedie avec la Tragedie,

Et d' un ton double, ore bas, ore haut,

Remplit premier le François escharfaut. 

Il fit deux Tragedies, la Cleopatre, & la Dion, & deux Comedies, la Rencontre, & l' Eugene. La Rencontre ainsi appellee, parce qu' au gros de la meslange, tous les personnages s' estoient trouvez pesle-mesle casuellement dedans une maison, fuzeau qui fut fort bien par luy demeslé par la closture du jeu. Cette Comedie, & la Cleopatre furent representees devant le Roy Henry à Paris en l' Hostel de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie: Et depuis encore au College de Boncour, où toutes les fenestres estoient tapissees d' une infinité de personnages d' honneur, & la Cour si pleine d' escoliers que les portes du College en regorgeoient. Je le dis comme celuy qui y estois present, avec le grand Tornebus en une mesme chambre. Et les entreparleurs estoient tous hommes de nom: Car mesme Remy Belleau, & Jean de la Peruse, joüoient les principaux roulets. Tant estoit lors en reputation Jodelle envers eux. Je ne voy point qu' apres luy beaucoup de personnes ayent embrassé la Comedie: Jean de Baïf en fit une sous le nom de Taillebras, qui est entre ses Poëmes: Et la Peruse une Tragedie sous le nom de Medee, qui n' estoit point trop descousuë, & toutes-fois par malheur, elle n' a esté accompagnee de la faveur qu' elle meritoit. 

Tu vins apres (dit Ronsard) enchoturné Peruse, 

Espoinçonné de la Tragique Muse, 

Muse vraiment qui t' a donné pouvoir 

D' enfler tes vers, & grave concevoir 

Les tristes cris des miserables Princes 

A l' impourveu chassez de leurs Provinces, 

Et d' irriter de changemens soudains 

Le Roy Creon, & les freres Thebains, 

Ha cruauté! & de faire homicide 

De ses enfans la sorciere Colchide.

Il ne fait aucune mention de Robert Garnier: D' autant qu' il ne s' estoit encores presenté sur le Theatre de la France: Mais depuis que nous l' eusmes veu, chacun luy en donna le prix, sans aucun contredit, & c' est ce que dit de luy mesme Ronsard sur sa Cornelie.

Le vieil Cothurne d' Euripide 

Est en procez entre Garnier, 

Et Jodelle, qui le premier 

Se vante d' en estre le guide, 

Il faut que ce procez on vuide, 

Et qu' on adjuge le Laurier 

A qui mieux d' un docte gosier 

A beu de l' onde Aganippide

S' il faut espelucher de prés 

Le vieil artifice des Grecs, 

Les vertus d' un œuvre, & les vices. 

Le subject & le parler haut,

Et les mots bien choisis, il faut 

Que Garnier paye les espices.

Il dit vray, & jamais nul des nostres n' obtiendra Requeste civile contre cet Arrest. Au demeurant Garnier nous a fait part de huit Tragedies toutes de choix & de grand poids, de la Porcie, de la Cornelie, du Marc Anthoine, de l' Hippolite, la Troade, l' Antigone, des Juifves, & de la Bradamante. Poëmes qui à mon jugement trouveront lieu dedans la posterité.

Quant aux Hymnes, & Poëmes Heroïques, tel qu' est la Franciade, nous les devons seul & pour le tout à Ronsard: Lequel ne pouvoit estre du commencement gousté, les uns disoient qu' il estoit trop grand vanteur, les autres trop obscur: Obscurité toutesfois qui n' estoit telle que celle de Seve: D' autant qu' elle provenoit de sa doctrine & hautes conceptions: Et eut Melin de sainct Gelais pour ennemy, lequel estant de la volee des Poëtes du regne de François premier, par une je ne sçay quelle jalousie, degoustoit le Roy Henry de la lecture de ce jeune Poëte, & par un privilege de son aage, & de sa barbe, en fut quelque temps creu. Qui fut cause qu' en cette belle Hymne que Ronsard fit sur la mort de la Royne de Navarre, apres avoir imploré tout secours & aide de cette ame sanctifiee, il conclud par ces trois vers: 

Et fais que devant mon Prince 

Desormais plus ne me pince 

La tenaille de Melin. 

Ce dernier vers fut depuis changé en un autre, apres leur reconciliation: Car à vray dire Ronsard surmonta en peu de temps, & l' envie, & la mesdisance. Entre Ronsard & du Bellay estoit Estienne Jodelle, lequel ores qu' il n' eust mis l' œil aux bons livres comme les deux autres, si est-ce qu' en luy y avoit un naturel esmerveillable: Et de faict ceux qui de ce temps là jugeoient des coups, disoient que Ronsard estoit le premier des Poëtes, mais que Jodelle en estoit le Daimon. Rien ne sembloit luy estre impossible, où il employoit son esprit. A cause dequoy Jacques Tahureau se joüant sur l' Anagramme de son nom & surnom, fit une Ode dont le refrain de chaque couplet estoit, 

Io le Delien est né. 

Et du Bellay le loüant comme l' outrepasse des autres au subject de la Tragedie, Comedie, & des Odes, luy addressa un Sonnet en vers rapportez, dont les six derniers estoient. 

Tant que bruira un cours impetueux, 

Tant que fuira un pas non fluctueux, 

Tant que soudra d' une veine immortelle  

Le vers Tragic, le Comic, le Harpeur, 

Ravisse, coule, & vive le labeur 

Du grave, doux, & copieux Jodelle. 

Telle estoit l' opinion commune, voire de ceux qui mettoient la main à la plume, comme vous voyez par ce Sonnet: Telle estoit celle mesme de Jodelle: Il me souvient que le gouvernant un jour entre autres sur sa Poësie (ainsi vouloit-il estre chatoüillé) il luy advint de me dire, que si un Ronsard avoit le dessus d' un Jodelle le matin, l' apres-disnée Jodelle l' emporteroit de Ronsard: & de fait il se pleut quelquesfois à le vouloir contrecarrer. L' une des plus aggreables chansons de Ronsard est celle qui se trouve au second livre de ses Amours, où il regrette la liberté de sa jeunesse.

Quand j' estois jeune, ains qu' une amour nouvelle 

Ne se fust prise en ma tendre moelle

Je vivois bien-heureux: 

Comme à l' envy les plus accortes filles

Se travailloient par leurs flames gentilles 

De me rendre amoureux.

Mais tout ainsi qu' un beau poulain farouche, 

Qui n' a masché le frein dedans sa bouche 

Va seulet escarté:

N' ayant soucy sinon d' un pied superbe 

A mille bonds fouler les fleurs & l' herbe,

Vivant en liberté.

Ores il court le long d' un beau rivage,

Ores il erre en quelque bois sauvage,

Fuyant de saut en saut: 

De toutes parts les Poutres hannissantes 

Luy font l' Amour, pour neant blandissantes 

A luy qui ne s' en chaut.

Ainsi j' allois desdaignant les pucelles 

Qu' on estimoit en beauté les plus belles, 

Sans respondre à leur vueil:

Lors je vivois amoureux de moy-mesme, 

Content & gay sans porter face blesme, 

Ny les larmes à l' œil.

J' avois escrite au plus haut de la face, 

Avecques l' honneur, une agreable audace 

Pleine d' un franc desir: 

Avec le pied marchoit ma fantaisie

Où je voulois, sans peur ne jalousie, 

Seigneur de mon plaisir. 

Par le demeurant de la chanson il recite de quelle façon il se fit esclave de sa Dame, & la misere en laquelle il fut depuis reduit: Au contraire Jodelle sur la comparaison du mesme cheval voulut braver Ronsard: & monstrer combien la servitude d' amour luy estoit douce: Le premier couplet de la chanson est.

Sans estre esclave, & sans toutesfois estre 

Seul de mon bien, seul de mon cœur le maistre, 

Je me plais à servir, 

Car celle-là que j' aime, & sers, & prise, 

Plus que tout bien, plus que toute franchise,

Me peut à soy rauir. 

Je vous passeray icy plusieurs autres sixains, pour venir à ceux ausquels il s' est esgayé en la comparaison du cheval dompté encontre le Poulain farouche.

Moy maintenant (combien que passé j' aye 

Des premiers ans la saison la plus gaye) 

En mes ans les plus forts, 

Non au Poulain semblable je veux estre, 

Mais au cheval qui brave sert son maistre, 

Et se plaist en son mords.

Ayant hanny de joye apres sa bride, 

Cognoist la main qui adroite le guide, 

Le peuple à l' environ.

L' orgueil premier de son marcher admire,

Et plus encor' quand on le volte & vire 

Au gré de l' esperon.

Laissant ce peuple en un moment derriere, 

Comme un vent vole au bout de sa cariere, 

Les courbetes, les bonds,

La bouche fresche, & l' haleine à toute heure

Vont tesmoignans, qu' en œuvre encor' meilleure

Il est bon sur les bons.

Doux au monter, & plus doux à l' estable, 

Au maniment, & craintif, & traitable, 

Aux combats furieux.

Sans cesse il semble aspirer aux victoires, 

Presque jugeant que du maistre les gloires 

Le rendront glorieux.

Je ne suis point presomptueux, de sorte 

Que tout cecy je vueille qu' on raporte 

D' un tel cheval, à moy,

Mais je diray que l' amour qui commande 

Amon (à mon) esprit, autant comme il demande 

Le sent prompt à sa loy. 

Tel frein luy plaist, tel esperon l' excite,

Il s' orgueillit souz l' Amour du merite 

De son gentil vouloir.

Portant l' Amour, sa charge il ne dédaigne, 

Ains volontaire, en sa sueur se baigne, 

S' en faisant plus valoir. 

Cela s' appelle à bien assaillir, bien defendre. Il y a plusieurs autres couplets, que de propos deliberé je laisse. Il estoit d' un esprit sourcilleux, & voyant que tous les autres Poëtes s' adonnoient à la celebration de leurs Dames, luy par un privilege special voulut faire un livre qu' il intitula Contr'amours, en haine d' une Dame qu' il avoit autresfois affectionnée, dont le seul premier Sonnet faisoit honte à la plus part de ceux qui se mesloient de Poëtiser, tant il est hardy.

Vous qui à vous presque egalé m' avez 

Dieux immortels dés la naissance mienne,

Et vous Amans, qui souz la Cyprienne 

Souvent par morts amoureuses vivez:

Vous que la mort n' a point d' Amour privez, 

Et qui au fraiz de l' umbre Elisienne, 

En rechantant vostre amour ancienne, 

De vos moitiez les umbres resvivez.

Si quelquesfois ces vers au Ciel arrivent, 

Si quelquesfois ces vers en terre vivent, 

Et que l' Enfer entende ma fureur:

Apprehendez combien juste est ma haine, 

Et faites tant que de mon inhumaine,

Le Ciel, la Terre, & l' Enfer ait horreur.

Vous pouvez juger par ce riche eschantillon quel estoit le demeurant de la piece. Bien vous diray-je qu' il m' en recita par cœur une vingtaine d' autres, qui secondoient cestuy de bien prés. Et toutesfois pour avoir desdaigné de mettre en lumiere ses Poësies de son vivant, ce que le Seigneur de la Motte Conseiller au grand Conseil en recueillit apres son decés, & dont il nous a fait part, est si esloigné de l' opinion qu' on avoit de luy, que je le mescognois: Je ne dy pas qu' il n' y ait plusieurs belles pieces, mais aussi y en a-il une infinité d' autres, qui comme passevolans, ne devoient estre mises sur la monstre. Et me doute qu' il ne demeurera que la memoire de son nom en l' air commes de ses Poësies.

Quant à Pontus du Tiard ses Erreurs amoureuses furent du commencement fort bien recueillies, mais je ne voy point que la suite des ans luy ait depuis porté telle faveur. Aussi semble que luy mesme avec le temps les condamna, comme celuy qui adonna depuis son esprit aux Mathematiques, & en fin sur la Theologie. En tant que touche Remy Belleau, je le pense avoir esté en matiere de gayetez un autre Anacreon de nostre siecle. Il voulut imiter Sannazar aux œuvres dont il nous a fait part. Car tout ainsi que Sannazar Italien en son Arcadie, fait parler des Pasteurs en prose, dedans laquelle il a glassé toute sa Poësie Toscane: Aussi a fait le semblable nostre Belleau dans sa Bergerie. La Poësie de Philippes des Portes est doux-coulante, mais sur tout je loüe en luy, qui est Abbé de Bon-port, la belle retraicte qu' il a faite, & comme il est surgy à Bon port, par sa traduction de tous les Pseaumes de David en nostre langue Françoise. Marot nous en avoit seulement donné cinquante: Beze tout le demeurant, & des Portes seul a fait tous les deux ensemble. Au regard de tous les autres, encores que diversement ils meritent quelque Eloge en bien ou en mal, si ne veux-je asseoir mon jugement sur eux, pour ne donner suject aux autres de juger de moy. Je me contenteray seulement de dire que jamais chose ne fut plus utile & agreable au peuple que les Quadrains du Seigneur de Pibrac, & les deux Sepmaines du Seigneur du Bartas: Ceux-là nous les faisons apprendre à nos enfans pour leur servir de premiere instruction, & neantmoins dignes d' estre enchassez aux cœurs des plus grands: Et quant à du Bartas, encores que quelques uns ayent voulu controler son style comme trop enflé, si est-ce que son œuvre a esté embrassé d' un tres favorable accueil, non seulement pour le digne suject qu' il prit à la loüange non d' une Maistresse, ains de Dieu, mais aussi pour la doctrine, braves discours, paroles hardies, traits moüelleux & heureuse deduction dont il est accompagné.

Mais sur tout on ne peut assez haut loüer la memoire du grand Ronsard. Car en luy veux-je parachever ce chapitre. Jamais Poëte n' escrivit tant comme luy, j' enten de ceux dont les ouvrages sont parvenus jusques à nous: & toutesfois en quelque espece de Poesie, où il ait appliqué son esprit, en imitant les anciens, il les a ou surmontez, ou pour le moins esgalez. Car quant à tous les Poetes qui ont escrit en leurs vulgaires, il n' a point son pareil. Petrarque s' est rendu admirable en la celebration de sa Laure, pour laquelle il fit plusieurs Sonnets & Chansons: Lisez la Cassandre de Ronsard, vous y trouverez cent Sonnets qui prennent leur vol jusques au Ciel, vous laissant à part les secondes & troisiesmes Amours de Marie & d' Helene. Car en ses premieres, il voulut contenter son esprit, & aux secondes & troisiesmes vacquer seulement au contentement des sieurs de la Cour. Davantage Petrarque n' escrivit qu' en un subject, & cestuy en une infinité. Il a en nostre langue representé uns Homere, Pindare, Theocrite, Virgile, Catulle, Horace, Petrarque, & par mesme moyen diversifié son style en autant de manieres qu' il luy a pleu, ores d' un ton haut, ores moyen, ores bas. Chacun luy donne la gravité, & à du Bellay la douceur. Et quant à moy il me semble que quand Ronsard a voulu doux-couler, comme vous voyez dans ses Elegies, vous n' y trouverez rien de tel en l' autre. Quant aux œuvres de du Bellay, combien que du commencement son olive fut favorisee, si croy-je que ce fut plustost pour la nouveauté que pour la bonté: Car ostez trois ou quatre Sonnets qu' il deroba de l' Italien, le demeurant est fort foible. Il y a en luy plusieurs belles Odes & Chants Lyriques, plusieurs belles traductions, comme les quatre, & sixiesme livres de Virgile, toutesfois il n' y a rien de si beau que ses Regrets qu' il fit dans Rome, ausquels il surmonta soy-mesme. En Ronsard, je ne fais presque nul triage. Tout y est beau, & ne m' émerveille point que Marc Antoine de Muret, & Remy Belleau, tous deux personnages de marque, n' ayent estimé faire tort à leurs reputations, celuy-là en commentant les Amours de Cassandre, & cestuy, celles de Marie. Ses Odes, ses Sonnets, ses Elegies, ses Eglogues, ses Hymnes, brief, tout est admirable en luy: Mais sur toutes choses ses Hymnes (dont il fut le premier introducteur) & entre elles celles des quatre Saisons de l' annee: Entre ses Odes, celle qu' il fit sur la mort de la Royne de Navarre, qu' il appelle Hymne triomphal, & l' autre qu' il adressa à Messire Michel de l' Hospital, depuis Chancelier en France. Il n' est pas qu' en folastrant il ne passe d' un long entreject des Poëtes qui voulurent faire les sages. Lisez son voyage d' Erceveil, où il contrefaict l' yurongne, en une drolerie qu' il fit avec tous ceux de sa volee, rien n' est plus accomply ny plus Poëtique. Lisez un petit livre qu' il intitula, les Folastries, où il se dispensa plus licentieusement qu' ailleurs de parler du mestier de Venus (& pour cette cause l' a depuis retranché de ses œuvres) il seroit impossible de vous en courroucer sinon en riant. Il desroboit hardiement des traicts d' uns & autres Autheurs, mais avecques un larcin si noble & industrieux, qu' il n' eut point craint d' y estre surpris: Le premier plant des quatre Saisons de l' année est dans une vingtaine de vers Maccaronées de Merlin de Cocquaïo. Et sur ce plant il en bastit quatre Hymnes qui sont des plus belles de toutes les siennes.

Apres qu' il se fut reconcilié à l' envie, il eut cette faveur du ciel, que nul ne mettoit la main à la plume, qui ne le celebrast par ses vers: & sur la recommandation de son nom, aux jeux Floraux de Tholose, on luy envoya l' Englantine. Soudain que les jeunes gens s' estoient frottez à sa robbe, ils se faisoient accroire d' estre devenus Poëtes. Qui fit puis apres tres-grand tort à ce sacré nom de Poëte. D' autant qu' il se presentoit tant de petits avortons de Poësie, qu' il fut un temps, que le peuple se voulant mocquer d' un homme, il l' appelloit Poëte. Les Troubles estans survenus vers l' an 1560. par l' introduction de la nouvelle Religion, il escrivit contre ceux qui estoient d' advis de la soustenir par les armes. Il y avoit plusieurs esprits gaillards de cette partie, qui par un commun vœu armerent leurs plumes contre luy. Je luy imputois à malheur, que luy auparavant chery, honoré, courtisé par tant d' escrits, se fust fait nouvelle bute de mocquerie: mais certes il eut interest de faire ce coup d' essay: parce que les vers que l' on escrivit contre luy, esguiserent & sa colere, & son esprit de telle façon que je suis contraint de me desmentir, & dire qu' il n' y a rien de si beau en tous ses œuvres que les responses qu' il leur fit, soit à *repouss leurs injures, soit à haut-loüer l' honneur de Dieu, & de son Eglise. Conclusion * luy qui d' ailleurs en commune conversation estoit plein de modestie, magnifie sur toutes choses son nom par ses vers, & luy promet immortalité en tant de belles & diverses manieres, que la posterité avroit honte de ne luy *enterine* requeste. Ses envieux s' en mocquoient, ne cognoissans que c' est le propre d' un Poete de se loüer, mesmes qu' il a diversifié cette esperance en tant de sortes, qu' il n' y a placard plus riche dans ses œuvres que cestuy-cy. Grand Poete entre les Poetes, mais tres-mauvais juge, & Aristarque de ses livres: Car deux ou trois ans avant son decés estant affoibly d' un long aage, affligé des gouttes, & agité d' un chagrin & maladie continuelle, cette verve poëtique, qui luy avoit auparavant fait bonne compagnie, l' ayant presque abandonné, il fit reimprimer toutes ses Poësies en un grand, & gros volume, dont il reforma l' oeconomie generale, chastra son livre de plusieurs belles & gaillardes inventions qu' il condamna à une perpetuelle prison, changea des vers tous entiers, dans quelques uns y mit d' autres paroles, qui n' estoient de telle pointe, que les premieres: Ayant par ce moyen osté le garbe qui s' y trouvoit en plusieurs endroicts: Ne considerant que combien qu' il fust le pere, & par consequent estimast avoir toute authorité sur ses compositions: si est-ce qu' il devoit penser qu' il n' appartient à une fascheuse vieillesse de juger des coups d' une gaillarde jeunesse. Un autre peut estre reviendra apres luy qui censurera sa censure, & redonnera la vie à tout ce qu' il a voulu supprimer. J' enten qu' il y a quelqu'un (que je ne veux nommer) qui veut regrater sur ses œuvres quand on les reimprimera. S' il est ainsi, ô miserable condition de nostre Poete: d' estre maintenant exposé souz la jurisdiction de celuy qui s' estimoit bien honoré de se frotter à sa robbe quand il vivoit.

lundi 10 juillet 2023

6. 21. De quelle ruze le grand Capitaine Bayard sauva la ville de Maisieres contre les forces de l' Empereur Charles cinquiesme.

De quelle ruze le grand Capitaine Bayard sauva la ville de Maisiere contre les forces de l' Empereur Charles cinquiesme.

CHAPITRE XXI.

L' Empereur Charles cinquiesme estoit en paix avecques nostre Roy François I. de ce nom. Avient que Robert de la Marc Seigneur de Sedan, qui pour lors estoit au service du Roy, fit quelques courses sur les terres de l' Empereur, lequel pour en avoir sa revange leva une armee de quarante mille hommes, à laquelle commandoit le Comte de Nassau, & le Comte Francisque Gaillard qui lors estoit en reputation de grand guerrier: Qui prindrent sur luy Florenge, Boüillon, Longnes, Messancourt, & feirent passer au fil de l' espee tous les Capitaines & soldats qui estoient dedans. Ce premier effort & grande levee de gens apresta aucunement à craindre au Roy François qui estoit desarmé, toutesfois pour luy en lever toute crainte, passans ou logeans ez maisons des François ils payoient leurs hostes, comme ceux qui se disoient n' avoir aucune charge de leur Maistre d' enfraindre la paix: Et neantmoins tout à coup prindrent la ville de Mozon, proche de celle de Maisieres, qui n' en devoit pas moins attendre si on n' y eust promptement pourveu. Au moyen dequoy le Roy s' avisa d' en commettre la deffense à celuy auquel il voyoit un conflux de fidelité, prudence, proüesse, diligence, & experience ensemble, ce fut au grand Capitaine Bayard, qui accepta cette charge d' un cœur gay: Bien deliberé d' empescher l' ennemy de la prendre, quoy que soit de ne la rendre, & tirer le siege en longueur, jusqu' à ce que son Maistre eust gens en main pour le faire lever.

Entré dedans la ville avec quelques troupes, tant d' hommes de cheval que de pied, tous gens lestes & de choix, mesmes de quelques jeunes Seigneurs volontaires, & entr'autres du jeune Montmorency Seigneur de grande proüesse, qui fut depuis Connestable de France, il mit en besongne, & le soldat & le citoyen pour fortifier la ville, avec si prompte diligence que le peu du temps luy pouvoit donner. Trois jours apres le siege est mis en deux lieux, l' un du costé de deça l' eau, où commandoit le Comte de Nassau avec 20. mil hommes, l' autre delà, commandé par le Comte Francisque, suivy de 15. ou 16. mil hommes. Bayard sommé par un heraut avec plusieurs belles protestations, s' en mocque, dont les deux Seigneurs irritez, en moins de 4. jours font tirer 5. mil coups de canon, ceux de la ville ne demeurans pas cependant oiseux à leur respondre, selon la quantité qu' ils estoient. Mais sur tout Francisque logé sur un haut endommageoit plus la ville. Ce que recogneu par Bayard il pourpensa en soy mesme, comme il pourroit trouver moyen de luy faire repasser l' eau: Parquoy il escrivit une lettre à Messire Robert de la Marche, dont la teneur estoit telle. Monsieur mon Capitaine, je croy qu' estes assez averty comme je suis assiegé en cette ville par deux endroits: car d' un costé est le Comte de Nassau, & deça la riviere le Seigneur Francisque. Il me semble que depuis 2. ans m' avez dit que vouliez trouver moyen de le faire venir au service du Roy nostre Maistre, & qu' il estoit vostre allié: d' autant qu' il a le bruit d' estre brave guerrier & bon Capitaine, je le desirerois grandement: mais si cognoissez que cela se puisse conduire à effect, vous ferez bien de le sçavoir de luy, plustost aujourd'huy que demain. S' il en a le vouloir j' en seray tres-aise, & s' il l' a autre, je vous advertis, que devant qu' il soit vingt & quatre heures, luy & tout ce qui est en son camp sera mis en pieces. Car à trois petites lieuës d' icy viennent coucher douze mil Souisses, & douze cens hommes d' armes, & demain à la pointe du jour doivent donner sur son camp: & je feray une faillie de ceste ville, de façon qu' il sera bien habile homme s' il se sauve. Je vous en ay bien voulu advertir; mais je vous prie que la chose soit tenuë secrette: Estant cette lettre escrite il baille un escu à un paysant, auquel il dit. Vat-en à Sedan, il n' y a que trois lieuës d' icy, porter cette lettre à Messire Robert, & luy dy que c' est le Capitaine Bayard, qui la luy envoye. Le bon homme s' en va incontinant, ne prevoyant aucun danger de sa personne, mais celuy qui le mettoit en besongne sçavoit bien qu' il luy seroit impossible de passer sans estre pris par l' ennemy, comme aussi le fut-il avant qu' il fust à deux jects d' arc hors la ville, & incontinant amené par devant le seigneur Francisque, qui luy demanda où il alloit. Le pauvre homme bien estonné, comme celuy qui se voyoit en danger de mort luy respondit. Monseigneur, le grand Capitaine qui est dedans nostre ville, m' envoye à Sedan porter ces lettres à Messire Robert, lesquelles il tira d' une boursette. Le seigneur Francisque les ayant leuës fut bien esbahy, & commença à douter que le Comte de Nassau luy avoit fait passer l' eau, a fin de se desfaire de luy: Parce que peu auparavant y avoit eu quelque picque entr'eux, iceluy Francisque ne voulant pas bien obeïr au Comte. A peine avoit il achevé la lecture qu' il commença de dire tout haut. Je cognois bien à cette heure que monsieur de Nassau ne tasche qu' à me perdre, mais il n' en sera pas ainsi. Et appella cinq ou six de ses plus privez, leur monstrant la lettre, qui furent autant estonnez que luy. Il ne demanda point de conseil, mais fit sonner promptement le tabourin, & à l' estendart charger tout le bagage, & se mist au passage de l' eau. Chose dont le Comte de Nassau estonné envoya sçavoir que c' estoit par un Gentil-homme, lequel luy vint redire ce qu' il en avoit appris: Et lors faisant une nouvelle recharge par le mesme, prie le seigneur Francisque de ne remuer son camp, qu' ils n' eussent premier parlé ensemble, autrement que c' estoit mettre leurs affaires en desarroy, & faire un mauvais service à leur maistre. Le messager luy dit sa charge, mais Francisque tout esmeu & courroucé luy respondit. Retournez dire au Comte de Nassau, que je n' en feray rien, & qu' à son appetit je ne demeureray pas icy à la boucherie. Que s' il me veut garder de loger aupres de luy, nous verrons par le combat auquel demeurera le camp à luy, ou à moy. Cela raporté au Comte, ne sçachant dont provenoit cette nouvelle querelle, fit mettre tous ses gens en bataille pour n' estre surpris: Ce pendant passerent ceux du seigneur Francisque, & eux passez, se mirent aussi en bataille, faisans sonner tambours d' une part & d' autre, comme s' ils eussent esté sur le point de combatre, qui donna loisir au bon homme d' eschapper, & de se retrouver dans Maiziere, où il s' excusa de bonne foy au Capitaine Bayard, de ce qu' il n' avoit rendu les lettres: pour avoir esté surpris, luy recitant tout au long comme le tout s' estoit passé, & la rumeur en laquelle estoient les deux camps des ennemis. Bayard se prit lors à rire, & cognut que sa lettre avoit servy de medecine à sa maladie: Parquoy se mist sur le rampart avec quelques Gentilshommes pour avoir le passe-temps de ce nouveau jeu, mesme fit tirer quelques coups de canon au travers d' eux, lesquels par l' entremise de quelques uns se reconcilierent & logerent ensemble. Mais le lendemain trousserent bagage, & leverent le siege, tant pour la crainte du nouvel advis porté par la lettre, que pour la valeur du grand Capitaine Bayard, qui tint les ennemis en abboy trois sepmaines sans y ozer liurer aucun assaut: Pendant lequel temps le Roy leva une forte & puissante armee, & y vint luy mesme en personne pour les combatre, où le grand Capitaine Bayard luy alla faire la reverence, & en passant, non content de luy avoir conservé Maiziere, reprit la ville de Mozon. Voila comment la prudence de ce vaillant Chevalier supplea le defaut des forces. A son arrivee le Roy luy fit un merveilleux bon recueil, & pour le recompenser le fit Chevalier de l' Ordre de sainct Michel, & luy donna une compagnie de cent hommes d' armes en chef: puis marcha contre ses ennemis, ausquels il donna la chasse jusques dedans la ville de Valentiane, où ils se blotirent. En ce que je vous discourray sur le commencement du Chapitre suivant, vous n' y trouverez pas tant de sagesse, & neantmoins un heureux succez, dont il fut accompagné pendant le cours de sa vie.

jeudi 27 juillet 2023

7. 11. Que nos Poëtes François, imitans les Latins, les ont souvent esgalez, & quelques-fois surmontez.

Que nos Poëtes François, imitans les Latins, les ont souvent esgalez, & quelques-fois surmontez.

CHAPITRE XI.

Il n' est pas que de fois à autres, nos Poëtes n' ayent en mesmes sujets esgalé les Latins, & quelques-fois surpassé. Je vous prie de considerer ces beaux vers de Catulle en ses Argonautes, où il introduit les trois Parques filandieres, joüans de leurs quenoüilles & fuzeaux.

At roseo niveae residebant vertice vittae,

Aeternumque manus carpebant rite laborem,

Laeva colum molli lana retinebat amictam,

Dextera tum leviter deducens fila supinis

Formabat digitis: tum prono in pollice torquens

Libratum tereti formabat turbine fusum,

Atque ita decerpens aequabat semper opus dens,

Laneaque acidulis haerebant morsa labellis,

Quae prius in laevi fuerant extantia filo.

Il est impossible de mieux faire, & toutes-fois nostre Ronsard ne luy a cedé en rien, quand en l' Hymne de l' Automne, il represente sa nourrice qui filoit.

Un jour que sa nourrice estoit toute amusee 

A tourner au Soleil les plis de sa fuzee, 

Et qu' ores de la dent, & qu' ores de la main, 

Esgalloit le filet pendu prés de son sein, 

Pinçant des premiers doigts la filace soüillee

De la gluante main de sa leure moüillee: 

Puis en piroüettant, allongeant, & virant, 

Et en racourcissant, reserrant & tirant

Du fuzeau bien enflé les courses vagabondes, 

Arangeoit les filets, & les mettoit par ondes.

Voyons la description du vieux Chaos dans Ovide, & la conferons avec celle de nostre du Bertas.

Unus erat toto naturae vultus in orbe, 

Quem dixere Chaos, rudis indigestáque moles, 

Nec quicquam nisi pondus iners, congestáque eodem

Non bene iunctarum discordia semina rerum. 

Nullus adhuc mundo praebebat lumina Titan, 

Nec nova crescendo reparabat cornua Phoebe, 

Nec circumfuso pendebat in aëre tellus 

Ponderibus librata suis, nec brachia longo 

Margine terrarum porrexerat Amphitrite. 

Quaque erat & tellus, illic & pontus, & aër,

Sic erat instabilis tellus, innabilis unda, 

Lucis egens aër, nulli sua forma manebat,

Obstabatque alijs aliud, quia corpore in uno

Frigida pugnabant calidis, humentia siccis, 

Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus. 

Du Bertas au premier jour de sa premiere sepmaine. 

Ce premier monde estoit une forme sans forme, 

Une pile confuse, un meslange difforme,

D' abismes un abisme, un corps mal compassé, 

Un chaos de Chaos, un tas mal entassé, 

Où tous les elemens se logeoient pesle mesle, 

Où le liquide avoit avec le sec querelle, 

Le rond avec l' aigu, le froid avec le chaud, 

Le dur avec le mol, le bas avec le haut, 

L' amer avec le doux: brief durant cette guerre, 

La terre estoit au ciel, & le ciel en la terre, 

Le feu, la terre, l' air se tenoient dans la mer, 

La mer, le feu, la terre estoient logez en l' air, 

L' air, la mer & le feu dans la terre, & la terre

Chez l' air, le feu, la mer. Car l' archer du tonnerre

Grand Mareschal du camp n' avoit encor donné

Quartier à chacun d' eux, le ciel n' estoit orné

De grands touffes de feux, les plaines esmaillees

N' espandoient leurs odeurs, les bandes escaillees 

N' entrefendoient les flots, des oiseaux les souspirs

N' estoient encor portez sur l' aisle des Zephirs. 

Je veux que les plus hardis Aristarques interposent icy leur arrest, pour juger lequel des deux Poëtes a rapporté l' honneur de cette description. Car encore que Bertas ait voulu en quelques vers imiter Ovide, si s' est-il rendu inimitable en ces quatre.

Le feu, la terre, l' air se tenoient dans la mer,

La mer, le feu, la terre estoient logez dans l' air,

L' air, la mer, & le feu dans la terre, & la terre

Chez l' air, le feu, la mer.

Ja Dieu ne plaise que je mette facilement nostre Ronsard au parangon du grand Virgile: Car ce seroit blasphemer (si ainsi voulez que je le die) contre l' ancienneté, toutes-fois je vous prie ne trouver mauvais si je vous apporte icy des pieces de l' un & de l' autre sur mesmes sujets, par lesquelles vous verrez que s' il emprunta quelques belles inventions de Virgile, il les luy paya sur le champ à si haut interest, qu' il semble que Virgile luy doive de retour. L' aube du jour dedans Virgile.

Roseis Aurora quadrigis 

Iam medium aethereo cursu confecerat orbem, 

Et iam prima novo spargebat lumine terras 

Titoni croceum linquens Aurora cubile. 

Ronsard au premier livre de la Franciade.

Incontinent que l' Aube aux doigts de roses 

Eut du grand Ciel les barrieres descloses. 

Et au quatriesme livre.

Quand le Soleil perruqué de lumiere 

Eut de Tethys sa vieille nourriciere, 

En se levant abandonné les eaux, 

Et fait grimper contremont ses chevaux, 

Et que l' Aurore à la main saffranée 

Eut annoncé la clarté retournee.

Voyons la nuict representee par Virgile.

Nox erat, & placidum carpebant feßa soporem 

Corpora per terras, sylvaeque, & saeva quierant 

Aequora, cum medio voluuntur sydera cursu, 

Cum tacet omnis ager, pecudes, pictaeque volucres, 

Quaeque laecus latè liquidos, quaeque aspera dumis 

Rura tenent, somno positae sic nocte silenti, 

Lenibant curas, & corda oblita laborum.

Et certes je ne pense point qu' en tous les Poëmes de Virgile, il y ait pour ce subject, une plus belle marquetterie que cette-cy, qui a esté imitee par Ronsard de cette façon.

Il estoit nuict, & le charme du somme 

Silloit par tout les paupieres de l' homme, 

Qui demy mort par le repos lié 

Avoit du jour le travail oublié: 

Tous animaux, ceux qui dans l' air se pendent, 

Ceux qui la mer à coup d' eschine fendent, 

Ceux qui les monts & les bois enfermoient 

Pris du sommeil à chefs baissez dormoient.

Les sept vers de Virgile sont beaux, les huit de Ronsard ne sont laids. Repassons sur l' embarquement d' Aenee & de sa suite.

Inde ubi prima fides pelago, placatáque venti 

Dant maria, & lenis crepitans vocat Auster in altum, 

Deducunt socij naveis, & littora complent: 

Prouchimur portu, terraeque, urbesque recedunt.

Peu apres. 

Idem omnes simul ardor habet, rapiuntque ruuntque, 

Littora deservere, latet sub classibus aequor, 

Annixi torquent spumas, & littora verrunt.

Postquam altum tenuere rates, nec iam amplius ullae 

Apparent terrae, coelum undique, & undique coelum, 

Certatim socij feriunt mare, & aequora verrunt.

Nullum maris aequor arandum.

Il semble n' y avoir rien de plus beau que les Metaphores icy rapportees à l' usage des Nautonniers. Ronsard n' y est pas voulu demeurer court, ains en imitant Virgile y a apporté je ne sçay quelle grace merveilleusement agreable: voire il semble l' avoir voulu r'envier sur luy.

A tant Francus s' embarque en son Navire,

Les avirons à double rang on tire,

Le vent pouppier qui fortement soufla

Dedans la voile à plein ventre l' enfla, 

Faisant siffler antennes & cordage:

La nef bien loing s' escarte du rivage,

L' eau souz la pouppe aboyant fait un bruit

Qu' un train d' escume en tournoyant poursuit.

Qui vit jamais la brigade à la danse

Frapper des pieds la terre à la cadance, 

D' un ordre esgal, d' un pas juste & compté

Sans point faillir d' un ny d' autre costé,

Quand la jeunesse aux danses bien apprise

De quelque Dieu la feste solemnise, 

Il a peu voir les avirons égaux

Frapper d' accord la campagne des eaux.

Cette Navire également tiree

S' alloit trainant deßus l' onde azuree

A dos rompu, ainsi que par les bois, 

Sur le printemps au retour des beaux mois, 

Va la chenille errante à toute force

Avec cent pieds sur le plis d' une escorce: 

Ainsi qu' on voit la trouppe des Chevreaux

A petits bonds suivre les pastoureaux, 

Devers le soir au son de la Musette:

Ainsi les Nefs d' une assez longue traite

Suivoient la nef de Francus, qui devant

Coupoit la mer souz la faveur du vent

A large voile à my cercle entonnee,

Ayant de fleurs la poupe couronnee.

L' eau se blanchit sous les coups d' avirons, 

L' onde tortuë ondoye aux environs 

De la carene, & autour de la proüe 

Maint tourbillon en escumant se roüe, 

La terre fuit, seulement à leurs yeux 

Paroist la mer, & la voute des Cieux.

Ce bel esprit pouvoit en cet embarquement se contenter des huit premiers vers, avec les six derniers, toutes-fois il se voulut lascher la voile, & les accompagner de ces trois belles comparaisons de la danse, de la chenille, & des chevreaux, qu' il enfila tout d' une liaison. Et sur le commencement du second livre, où il rend les Dieux spectateurs de cette navigation.

Ils contemployent la Troyenne jeunesse 

Fendre la mer d' une prompte allegresse:

Flot dessus flot la Navire voloit, 

Un trac d' escume à boüillons se rouloit 

Sous l' aviron qui les vagues entame, 

L' eau fait un bruit luitant contre la rame. 

Tempeste & orage sur mer.

Una Eurusque, Nothusque ruunt, crebérque procellis 

Africus, & vastos voluunt ad littora fluctus: 

Insequitur clamorque virum, stridorque rudentum, 

Eripiunt subito nubes coelumque, diemque 

Teucrorum ex oculis, ponto nox incubat atra, 

Intonuere poli, & crebris micat ignibus Aether, 

Praesentemque viris intentant omnia mortem.

Ne desrobons rien à ce grand Poëte.

Tum mihi caeruleus supra caput adstitit imber,

Noctem, hyememque ferens, & inhorruit unda tenebris:

Continuo venti voluunt mare, magnaque surgunt

Aequora, diversi iactamur gurgite vasto:

Involvere diem nimbi, & nox humida coelum

Abstulit, ingeminant abruptis nubibus ignes,

Excutimur cursu, & caecis erramus in undis,

Ipse diem, noctemque negat discernere coelo.

Nec meminisse viae, media Palinurus in unda.

Vix haec ediderat, cum effusis imbribus atra 

Tempestas sine more ruit, tonitruque tremescunt 

Ardua terrarum & campi, ruit aethere toto 

Turbidus imber aqua, densisque nigerrimus Austris, 

Impleturque super puppes, semiusta madescunt Robora. 

Jettons l' œil sur pareil sujet de nostre Ronsard.

Tandis les vents avoient gaigné la mer 

Qu' à gros boüillons ils faisoient escumer, 

La renversant du fonds jusques au feste. 

Une importune outrageuse tempeste

Sifflant, bruyant, grondant, & s' eslevant

A monts bossus sous le souffler du vent,

Bransle sur bransle, & onde dessus onde,

Entr'ouvroit l' eau d' une abisme profonde, 

Tantost enflee aux astres escumoit.

Tantost baissee, aux enfers abismoit,

Et forcenant d' une escumeuse rage,

De flots armez couvroit tout le rivage:

Un sifflement de cordes, & un bruit

D' hommes s' esleve, une effroyable nuit

Cachant la mer d' une poisseuse robbe,

Et jour & mer aux matelots desrobbe.

L' air se creua de foudres & d' esclairs

A longue pointe estincelans & clairs,

Drus & menus, & les pluyes tortuës

Par cent pertuis se creuerent des nuës,

Maint gros tonnerre ensouffré s' esclatoit,

De tous costez la mort se presentoit. 

Et quelques vers apres.

Des vieux patrons la parole espanduë

Sans estre oüye, en l' air estoit perduë,

L' un court icy, l' autre court d' autre part,

Mais pour neant: le mal surmonte l' art

Si estonnez qu' ils n' ont pour toutes armes,

Que les sanglots, les souspirs, & les larmes,

Les tristes vœux, extreme reconfort

Des mal-heureux attendus de la mort.

L' une des plus belles pieces esquelles Virgile s' est pleu: c' est lors qu' il fait travailler les Cyclopes forgerons des Tonnerres de Jupiter en la grotte de Vulcain.

Ferrum exercebant vasto Cyclopes in antro, 

Brontesque, Steropesque, & nudus membra Pyracmon. 

His informatum manibus iam parte polita 

Fulmen erat, toto genitor quae plurima coelo

Deijcit in terras, pars imperfecta manebat. 

Treis imbris torti radios, treis nubis aquosae

Addiderant, rutili tres ignis, & alitis Austri. 

Fulgores nunc terrificos, sonitumque, metumque

Miscebant operi, flammisque sequacibus iras. 

Parte alia Marti, currumque, rotasque volucres 

Instabant, quibus ille viros, quibus excitat urbes:

Aegidaque horrificam, turbatae Palladis arma 

Certatim squamis serpentum, auroque polibant:

Connexosque angues, ipsamque in pectore Divae

Gorgona deserto vertentem lumina collo.

Tollite cuncta (inquit) coeptosque auferte labores, 

Aetnaei Cyclopes, & huc advertite mentem:

Arma acri facienda viro, nunc viribus usus,

Nunc manibus rapidis, omni nunc arte magistra,

Praecipitate moras, nec plura effatus. At illi

Ocyus incubuere omnes, pariterque laborem

Sortiti, fluit aes rivis, aurique metallum:

Vulnificusque chalybs vasta fornace liquescit.

Ingentem clypeum informant, unum omnia contra

Tela Latinorum, septenosque orbibus orbes

Impediunt, alij ventosis follibus auras

Accipiunt, redduntque: alij stridentia tingunt

Aera lacu, gemit impositis incudibus antrum.

Illi inter sese multa vi brachia tollunt

In numerum, versantque tenaci forcipe massam.

Je vous ay dit que cette piece estoit l' une des plus belles qui soit en Virgile, & le disant je n' en veux autre tesmoignage que de luy, lequel au quatriesme de ses Georgiques, avoit inseré les cinq derniers vers qu' il reprend icy mot pour mot au huictiesme de son Aeneide. Je vous veux mettre maintenant sur la monstre les bucherons, charpentiers, & matelots embesongnez pour les navires de Francus lors qu' il se preparoit de faire voile à sa fortune.

Incontinent par toute Chaonie

Se respandit une troupe infinie

De bucherons, pour renverser à bas

Maint chesne vieil touffu à large bras.

Par les forests s' esquarte cette bande, 

Qui ore un Pin, ore un Sapin demande,

Guignant de l' œil les arbres les plus beaux,

Et plus duisants à tourner en vaisseaux.

Contre le tronc sonne mainte congnee,

D' un bras nerveux à l' œuvre embesongnee,

Qui mainte playe, & mainte redoublant,

Coup dessus coup contre l' arbre tremblant,

A chef branlé, d' une longue traverse

Le fait tomber tout plat à la renverse

Avec grand bruict. Le bois estant bronché

Fut par le fer artisan detranché,

Fer bien denté, bien aigu, qui par force

A grands esclats fit enlever l' escorce

Du tronc du Pin sur la terre estendu,

En longs carreaux, & en poutres fendu.

Pleine de bois la charrette attelee, 

Va haut & bas par mont & par vallee: 

Qui gemissant enroüé souz l' effort 

Du pesant faix le versoit sur le bord.

Le manouvrier ayant matiere preste, 

Or' son compas, ores sa ligne apreste, 

Soigneux de l' œuvre, & congnant à grands coups 

Dedans les aiz, une suitte de clouz, 

D' un art maistrier les vieux Sapins transforme,

Et de vaisseaux leur fait prendre la forme 

Au ventre creux, & d' artifice pront 

D' un bec de fer leur aiguise le front. 

L' un allongeant le chanure à toute force 

Ply dessus ply, entorce sur entorce,

Menant la main ores haut, ores bas,

Fait l' atelage, & l' autre pend au mas 

A double rang des aisles bien venteuses, 

Pour mieux voguer sur les vagues douteuses, 

Et pour passer sur l' eschine de l' eau 

Plus tost que l' air n' est coupé d' un oiseau. 

Incontinent qu' accomply fut l' ouvrage, 

Devant la prouë on beche le rivage 

Comme un fossé large & creux pour passer 

Les nefs qu' on veut dans le haure pousser.

Là maints rouleaux à la course glissante,

Joints l' un a l' autre, au milieu de la sente 

Sont estendus, affin qu' en se suivant 

Les grands vaisseaux glissassent en avant 

Dessus le bord, qui craquetant se vire 

En rond chargé du faix de la navire. 

Les matelots à la peine indomptez,

D' eçà, delà rangez des deux costez, 

En trepignant du pied contre la place, 

De mains, de bras, d' espaules, & de face

Poussoient les nefs pour les faire rouler:

Une sueur ne cesse de couler 

Du front moiteux, une pantoise haleine 

Bat leurs poulmons, tant ils avoient de peine,

A toute force en heurtant d' esbranler 

Ces gros fardeaux paresseux à couler: 

Mais à la fin les navires poissees 

Dedans la mer tomberent eslancees: 

La mer son ventre en s' ouvrant leur presta, 

Puis l' anchre croche au bord les arresta.

Je ne veux pas dire que cette piece vienne au parangon de l' autre, si n' est elle point à rejetter, qui voudra balancer toutes les particularitez d' icelle. Mais si en contr'eschange j' ozois franchir le pas, & vous dire que nostre Poëte a eu quelquesfois le dessus du Romain, m' estimeriez-vous heretique? Jupiter courroucé qu' Enée aneanty par les delices de Cartage, oublioit les advantages que le destin luy promettoit, & à sa posterité dedans l' Italie, luy envoya Mercure son Ambassadeur ordinaire, pour le tanser aigrement de sa part, & luy faire retrouver ses premieres brisees.

Dixerat: ille patris magni parere parabat

Imperio, & primum pedibus talaria nectit

Aurea, quae sublimem alis, sive aequora supra,

Seu terram, rapido pariter cum flumine portant.

Tum virgam capit: hac animas ille evocat Orco

Pallentes, alias sub tristia tartara mitit,

Dat somnos, adimitque, & lumina morte resignat:

Illa fretus agit ventos, & turbida tranat

Nubila. Iamque volans apicem, & latera ardua cernis

Atlantis duri, coelum qui vertice fulcit,

Atlantis cinctum assiduè cui nubibus atris

Piniferum caput, & vento pulsatur, & imbri:

Nix humeros infusa tegit, tum flumina mento

Praecipitant senis, & glacie riget horrida barba.

Hic primum paribus nitens Cyllenius alis 

Constitit, hinc toto praceps se corpore ad undas 

Misit, aui similis quae circum littora, circum

Piscosos scopulos, humilis volat aequora iuxta:

Haud aliter terras inter coelumque volabat, 

Littus arenosum Libiae, ventosque secabat, 

Materno veniens ab auo Cyllenia proles.

Marguerite Royne de Navarre ayant toute sa vie combatu par sa vertu les venimeuses morsures de la chair, estant sur le point de mourir, Ronsard au cinquiesme livre de ses Odes introduit l' Ange qui par le commandement de nostre Seigneur Jesus Christ descend en la terre pour enlever au Ciel l' ame de cette sage & vertueuse Princesse. En quoy il voulut en tout imiter le passage de Virgile par moy cy-dessus recité, & encores comme il estoit homme qui faisoit sagement son profit de tout ce qu' il lisoit, representant l' Ange habillé comme le Mercure de Virgile, il emprunta les mots de Talonnier, Capeline, & Verge, de Maistre Jean le Maire de Belges, qui affectoit de Poëtiser dans sa prose, introduisant Mercure pour juger de la pomme d' or entre les trois Deesses. Oyons doncques maintenant Ronsard.

L' ange adonques s' est lié, 

Pour mieux haster sa carriere, 

A l' un & à l' autre pié, 

L' une & l' autre talonniere, 

Dont il est porté souvent 

Egal aux souspirs du vent, 

Soit sur la terre, ou sur l' onde, 

Quand sa roideur vagabonde 

L' avalle outre l' air bien loing, 

Puis sa perruque divine 

Coiffa d' une capeline 

Prenant sa verge en son poing.

De celle il est defermant 

L' œil de l' homme qui sommeille, 

De celle il est endormant 

Les yeux de l' homme qui veille.

De celle en l' air soustenu 

Nagea tant qu' il est venu 

S' aprocher sur la montagne 

Qui defend la France & l' Espagne,

Mont que l' orage cruel 

Bat tousjours de sa tempeste, 

Tousjours en glaçant sa teste

D' un frimas perpetuel. 

Delà se laissant pancher

A corps elancé grand erre

Fondoit en bas pour trencher

Le vent qui raze la terre,

Deçà & delà vaguant,

A basses rames voguant,

Ores coup sur coup mobiles,

Ores quoyes & tranquiles,

Comme l' oiseau qui pend bas,

Et l' aisle au vent il ne plie, 

Quand pres des eaux il espie

Le hazard de ses appas.

Je vous prie ne soyons vous & moy preoccupez, vous d' un respect que par fois avec trop de superstition nous portons l' ancienneté: Moy d' un amour extraordinaire que chacun porte naturellement à sa patrie: Que si vous me permettez d' en dire ce que j' en juge, Ronsard en ces trois couplets voulut representer, par le premier ce que Virgile avoit attribué à Mercure, par le second soubs la description du mont Pirené, celle de la montagne d' Atlas, & par le troisiesme l' oiseau qui voltige dessus les eaux: & en ces trois couplets, si j' en suis creu, je diray qu' entant que touche le premier, Ronsard va de pair & compagnon avecques Virgile: par le second il luy cede: mais quant au troisiesme, il passe d' un grand vol le vol de Virgile. J' adjousteray que l' oiseau de proye ne sçavroit mieux jouër de ses aisles en l' air, quand il aguette les poissons, que Ronsard a fait de sa plume pour figurer & mettre devant les yeux cest aguet. Vous me direz que Virgile en a esté l' inventeur, & Ronsard l' imitateur, & qu' il est aisé en adjoustant aux inventions de les rehausser. J' en suis d' accord, mais si j' ay cette recognoissance de vous, je demeure satisfaict & content. Parce qu' en ce faisant il faut tout d' une suite recognoistre que nostre langage François ne manque de rien, non plus que le Latin, pour exprimer les belles conceptions, quand il tombe en bonne plume. C' est une chose familiere aux meilleurs Poëtes d' imiter ceux qui les ont devancez: Ainsi le fit Virgile à l' endroit d' Homere, ainsi l' a fait Ronsard à l' endroit du mesme Virgile: & cela mesme fut cause, que Macrobe anciennement ne douta de faire comparaison des vers de Virgile avecques ceux d' Homere les tenant diversement en balance. Et de nostre temps Jules Scaliger en son Critique, livre non à autre fin composé, que pour contrecarrer la Poësie de Virgile, non seulement aux autres Poëtes, mais aussi à celle d' Homere: Et toutesfois ne pensez que sans user de Virgile pour patron, nous ne trouvions une infinité de belles pieces en Ronsard dont je me contenteray d' en reciter une ou deux pour toutes, & encores crain-je qu' en les recitant je n' attedie le Lecteur par la longueur de ce chapitre. Au chant Pastoral qu' il fit sur le partement de Madame Marguerite sœur du Roy Henry deuxiesme, lors nouvellement mariée au Duc de Savoye, il depeint le Printemps, & la posture d' un pastre joüant de sa musette.

Au mois de May que l' Aube retournee 

Avoit esclose une belle journee, 

Et que les voix d' un million d' oiseaux, 

Comme à l' envy du murmure des eaux, 

Qui haut, qui bas contoient leurs amourettes

A la rozee, aux vents, & aux fleurettes:

Lors que le ciel au Printemps se sourit, 

Quand toute plante en jeunesse fleurit, 

Quand tout sent bon, & que la riche terre 

Ses riches biens de son ventre desserre, 

Toute joyeuse en son enfantement.

Errant tout seul, tout solitairement, 

J' entre en un pré, du pré en un bocage, 

Et du bocage en un desert sauvage, 

Où j' advisay un pasteur qui portoit 

Dessus le dos un habit qui estoit

De la couleur des plumes d' une grue,

Sa panetiere à son costé penduë, 

Estoit d' un loup, & l' effroyable peau 

D' un Ours pelu luy servoit de chappeau. 

Lors appuyant un pied sur la houlette, 

De son bissac aveint une musette, 

La met en bouche, & ses leures enfla, 

Puis coup sur coup en haletant soufla 

Et resoufla d' une forte halenee, 

Par les poulmons reprise & redonnée. 

Ouvrant les yeux, & dressant le sourcy. 

Mais quand par tout le ventre fut grossi 

De la Chevrette, & qu' elle fut egale 

A la rondeur d' une moyenne bale,

A coups de coulde en repousse la voix,

Puis ça, puis là, faisant saillir ses doigts 

Sur le pertuis de la musette pleine, 

Comme saisi d' une angoisseuse peine, 

Pasle & pensif avec le trister son

De sa musette ourdit cette chanson. 

Je deffie toute l' ancienneté de nous faire part d' une piece mieux relevee, & de plus belle estoffe que cette cy. Entre tous les Poëmes de nostre Poëte je fais grand compte de ses Hymnes, & entre elles de celles des quatre saisons de l' annee, & encores de celle de l' Or, & en cette cy de ce placard qui m' a semblé tres-beau.

On dit que Jupiter pour vanter sa puissance

Monstroit un jour sa foudre, & Mars monstroit sa lance,

Saturne sa grand faux, Neptune ses grands eaux,

Apollon son bel arc, Amour ses traits jumeaux,

Bacchus son beau vignoble, & Ceres ses campagnes,

Flora ses belles fleurs, le Dieu Pan ses montagnes,

Hercule sa massue, & brief les autres Dieux

L' un sur l' autre vantoient leurs biens à qui mieux mieux.

Toutesfois ils donnoient par une voix commune

L' honneur de ce debat au grand Prince Neptune,

Quand la terre leur mere espointe de douleur

Qu' un autre par sur elle emportoit cest honneur, 

Ouvrit son large sein, & au travers des fentes 

De sa peau leur monstra les mines d' or luisantes, 

Qui rayonnent ainsi que l' esclair du Soleil 

Quand il luit au midy, lors que son beau resueil 

N' est point environné de l' espais d' un nuage, 

Ou comme l' on voit luire au soir le beau visage 

De Vesper la Cyprine, allumant les beaux crins 

De son chef bien lavé dedans les flots marins.

Incontinent les Dieux eschauffez confesserent 

Qu' elle estoit la plus riche, & flattans la presserent 

De leur donner un peu de cela radieux 

Que son ventre cachoit pour en orner les cieux.

Ils ne le nommoient point: car ainsi qu' il est ores 

L' or pour n' estre cognu ne se nommoit encores.

Ce que la terre fit, & prodigue honora

De son Or, ses enfans, & leurs cieux en dora. 

Adoncques Jupiter en fit jaunir son throne, 

Son sceptre, sa couronne, & Junon la matrone

Ainsi que son espoux son beau throne en forma,

Et dedans ses patins par rayons l' enferma.

Le Soleil en crespa sa chevelure blonde, 

Et en dora son char qui donne jour au monde:

Mercure en fit orner sa verge qui n' estoit

Auparavant que l' If: & Phoebus qui portoit

L' arc de bois, & la harpe, en fit soudain reluire

Les deux bouts de son arc, & les flancs de sa lyre:

Amour en fit son traict, & Pallas qui n' a point

La richesse en grand soin, en eut le cœur espoint, 

Si bien qu' elle en dora le groin de sa Gorgonne,

Et tout le Corcelet qui son corps environne:

Mars en fit engraver sa Hache, & son Bouclier.

Les Graces en ont faict leurs demiceints boucler,

Et pour l' honneur de luy, Venus la Cytherée

Tousjours depuis s' est faite appeller la doree:

Et mesmes la Justice a l' œil si refrongné,

Non plus que Jupiter ne l' a pas desdaigné:

Mais soudain cognoissant de cest or l' excellence

En fit broder sa robbe, & faire sa balance.

Je laisse une infinité d' autres beaux traicts qui se trouvent espandus par ses œuvres, lesquels font contrecarre à l' antiquité. Mais à quel propos tout ce que dessus? Pour vous dire que nostre langue, graces à Dieu, n' est non plus souffreteuse que la Latine en tous les subjects qui se peuvent offrir: & au surplus que si nous avions beaucoup de Ronsards nostre Poësie Françoise ne cederoit en rien à l' ancienne des Romains: veu que luy seul s' est diversifié en autant de genres de Poësie qu' il luy a pleu par un privilege special non commun à tous les autres Poëtes: En tous lesquels il s' est rendu admirable, & si je l' ose dire l' outrepasse de tous les autres. Pour cette cause dix ans auparavant son decés, je fis pour luy cest eloge qui est dedans le premier livre de mes Epigrammes Latins. 

Ad Petrum Ronsardum.

Seu tibi numeri Maroniani, 

Seu placent Veneres Catullianae, 

Sive tu lepidum velis Petrarcham, 

Sive Pindaricos modos referre, 

Ronsardus numeros Maronianos, 

Ronsardus Veneres Catullianas, 

Nec non Italicum refert Petrarcham, 

Nec non Pindaricum refert leporem: 

Quin & tam bene Pindarum aemulatur, 

Quin & tam variè exprimit Petrarcham, 

Atque Virgilium, & meum Catullum, 

Hunc ipsum ut magis aemulentur illi. 

Rursus tam graviter refert Maronem, 

Ut nullus putet hunc Catullianum: 

Rursus tam lepide refert Catullum,

Ut nullus putet hunc Maronianum. 

Et cum fit Maro, totus & Catullus, 

Totus Pindarus, & Petrarcha totus, 

Ronsardus tamen est sibi perennis. 

Quod si nunc redivivus extet unus 

Catullus, Maro, Pindarus, Petrarcha, 

Et quotquot veteres fuere vates, 

Ronsardum nequeant simul referre 

Unus qui reliquos refert Poëtas.

Et encores luy fis je present de son Epitaphe quatre ans devant qu' il decedast.

Has tibi viventi, magne ô Ronsarde, sacramus,

Quas nos defunctis solvimus inferias. 

Haud aliter poteras donari hoc munere, ut in quem, 

Invida mors nullum vendicat imperium.

Inventions dont je suis tres-aise de vous faire part, combien qu' elles soient ailleurs enchassees. Il nasquit le 11. Septembre 1524. mourut le 27. Decembre 1585. en son Prioré de Sainct Cosme pres de Tours, où il fut enterré à costé senestre de l' autel, si vous entrez dedans l' Eglise, sans qu' il y ait aucune remarque de tombeau, fors une vingtaine de carreaux neufs de brique, au millieu de plusieurs autres vieux. Qui fut cause qu' un jour Sainct Marc mil cinq cens octante neuf, oyant vespres en ce lieu, poussé de son influence, ou bien d' un juste despit de voir ce grand personnage en une sepulture si pauvre, je luy fey sur le champ cest autre Epitaphe, qui ne peut estre approprié qu' à luy.

Si Latiis mundus, Graijs qui *Kosmos habetur,

Atque tuus toto floret in orbe labor,

Dignius hoc, nullum poteras sperare sepulchrum, 

In Cosmi sancta qui requiescis humo. 

Et à l' instant mesme le traduisy en cette façon. 

Si Cosme en Grec denote l' univers, 

Et que ton nom embelly par tes vers, 

Passe bien loin les bornes du Royaume, 

Tu ne pouvois choisir manoir plus beau,

Pour te servir, mon Ronsard de tombeau,

Que ce Sainct lieu, ainçois que ce Sainct Cosme.

Je devois cela, & à sa memoire, & à l' amitié que nous nous portions l' un à l' autre: Encores ne me veux je estancher en luy. De toute cette grande compagnie qui mist la main à la plume sous le Roy Henry II. ils en restoient quatre, Theodore de Beze, Pontus de Tiard, Louys le Charond & moy, si toutesfois je merite d' estre enrollé en ce catalogue. De ces quatre les deux premiers sont de fraische memoire decedez, & les deux derniers pleins de vie. Et par ce que les deux premiers eurent quelques conformitez de rencontres, toutesfois sous diverses Religions, je ne douteray de donner icy à chacun d' eux son Eloge. 

Beze pendant sa jeunesse fit divers Poëmes François & Latins, qui furent tres-favorablement embrassez par toute la France: Et singulierement ses Epigrammes Latins dedans lesquels il celebroit sa maistresse sous le nom de Candide. Et l' an 1548. changeant de Religion il fit contenance de les mespriser, & s' habitua à Lozanne où pour trouver moyen de viure il enseigna la langue Grecque & lettres humaines aux gages de la ville. Quelques annees apres appellé au Ministeriat de Geneve, il fut employé aux principales charges, tant de la ville, que de leur Religion, & de fait lors qu' elle commença d' estre preschee à face ouverte en cette France, ce fut luy qui ouvrit le pas au grand Colloque de Poissy, devant le Roy Charles neufiesme. Depuis retiré à Geneve il composa plusieurs livres à sa guize sur la Saincte Escriture. Et encores eut cest honneur de baiser les mains de nostre Grand Roy Henry IIII. de ce nom lors de la demolition du fort de Saincte Catherine, fascheuse bride aux habitans de Geneve. En fin mourut aagé de quatre vingts six ans, le 13. Octobre mil six cens six, lendemain de la grande Eclipse du Soleil. Quant à nostre Pontus de Tiard il composa en sa jeunesse ses Erreurs amoureuses, se joüant sur ce mot d' erreurs, à cause de son nom de Pontus. Et sous ce gage acquit tel credit entre les Poëtes que Ronsard luy donnoit l' honneur d' avoir esté le premier introducteur des Sonnets en cette France: & moy mesme au second livre de mon Monophile l' agregeay en tiers pied avec Ronsard & Bellay: Toutesfois depuis il quitta la Poësie, & en son lieu embrassa, tant la Philosophie, que Mathematiques. Et sur cette opinion traduisit en nostre langue les Dialogues de Leon Hebrieu de l' Amour. Livre qui sous les discours de l' amour comprend toute la Philosophie: Et pareillement composa son Solitaire, ou de l' Univers, plein de tresgrande erudition & doctrine. Continuant ses estudes de cette façon, il fut fait Evesque de Chalon sur Saone en l' an 1571. & de là en avant adonna tout son esprit à nostre Theologie, sur laquelle il fit quelques livres que j' ay eu autresfois en ma possession, entre lesquels est l' Homilie tres-belle sur la Patenostre. Employé en toutes les affaires du Clergé de la Province de Bourgongne, où son Evesché estoit assise. Et sur tout il me souvient qu' estant le premier des Deputez du Clergé de sa Province en l' assemblee des Estats qui fut tenuë dedans la ville de Blois l' an 1588. luy seul se roidit pour le service du Roy, contre le demeurant du Clergé, lequel en ses communes deliberations ne respiroit que rebellion, & avilissement de la Majesté de nos Roys. J' en puis parler comme celuy qui le voyois lors de deux ou trois jours l' vn (an). Et parce qu' il voyoit une tempeste generale à laquelle nous estions de nous mesmes par nostre malheur portez, il estima, comme le sage nautonnier, devoir caller la voile en l' ancienneté de son aage: Partant sous le bon plaisir du Roy Henry III. il se demist de son Evesché entre les mains de Messire Cesar de Tiard son nepueu, personnage de singuliere recommandation & merite. Menant de là en avant une vie quoye & tranquille au milieu des troubles. En fin mourut aagé de quatre vingts trois ans au mois de Septembre en l' annee mesme que Beze: Ayant gaigné le devant sur luy en l' autre monde, d' un mois. Theodore de Beze pour le grand rang qu' il tenoit entre les siens, n' a point manqué de paranymphes apres sa mort, mesmes Antoine Faye l' un de ses compagnons au Ministeriat, à escrire amplement sa vie en beau Latin, au bout de laquelle il y a plusieurs Epitaphes en langues Hebraïque, Grecque & Latine. Et vrayement je serois ingrat si je ne rendois pareil devoir à nostre Ponthus de Tiard, qui m' aimoit & que j' honorois. C' est pourquoy je luy ay voulu dresser ce Tombeau, tant en vers François que Latins, avec l' anagramme de son nom.

Apres avoir chanté d' un doux utile vers 

De ton jeune Printemps les Erreurs amoureuses, 

De là sur ton esté par œuvres plantureuses 

Representé au vif tout ce grand univers:

Depuis creé Prelat, changeant de ton divers, 

Tu combatis hardy par armes genereuses, 

De ce siecle maudit les erreurs malheureuses, 

Grand Hercule meurtrier de nos Monstres pervers.

Orateur non pareil, admirable Poëte,

Divin Prelat tu fis sur ton Hyver retraitte, 

Choisissant successeur l' honneur de nostre tans.

Voila comment Ponthus tu menas vie calme, 

Et comme des Prelats tu emportas la Palme, 

Ayant heureux vescu quatre vingts & trois ans.

Je pense avoir par ce Sonnet discouru tout au long le cours de sa vie: 

Ce quatrain Latin en fera autant, mais en moins de paroles.

Ponthus Tïardeus. 

Tu Dei pastor unus.

Mellito iuvenis versu qui lusit amores, 

Inde Mathematicis artibus emicuit, 

Idem etiam sanctis excelluit ordine libris:

Hospes nil mirum est, omnia Ponthus erat. 

Je ne pouvois graver dans un marbre plus seur & fidelle que cestuy l' honneur que je porte à sa memoire.