mercredi 16 août 2023

10. 22. Qui furent Fredegaire & Aimoïn les mesdisans:

Qui furent Fredegaire & Aimoïn les mesdisans:

CHAPITRE XXII.

Je veux estre par ce Chapitre du tout Escolier Latin. Aussi est-il dedié à deux, dont le premier fut surnommé le Scolastique, & le second fut un Moine; Fredegaire, & Aimoïn, qui se lascherent toute bride à la mesdisance contre Brunehaud; mais Aimoïn plus que Fredegaire. Suivis depuis par ceux qui escrivirent nostre Histoire. Quant à Fredegaire il fut du commencement adjousté par forme de supplément, pour unziesme livre sans nom, à la suite des dix de Gregoire, & eut de cette façon vogue plusieurs ans. Voire que de nostre temps le docte Veignier aux quatre livres qu' il fit imprimer de nostre Histoire l' an mil cinq cens septante sept, ne l' allegue que sous ce titre de Supplément: Mais depuis fut trouvé par ceux qui fureterent les bibliotheques des Moines, qu' il se nommoit Fredegaire le Scolastique. Et neantmoins pour vous monstrer quelle foy on luy doit adjouster, je ne veux que le troisiesme Chapitre du peu qu' il nous a laissé par escrit. Cumque Guntrano perlatum fuisset, eo quod frater suus Chilpericus esset interfectus, festinans perrexit Parisios, ibique Fredegundem cum filio Chilperici Clotario ad se venire praecepit, quem in Ruilio villa baptizari iubet, & eum de facto baptismate excipiens, in regnum patris firmavit. Par ce passage vous voyez qu' il vous figure un Clotaire fils de Chilperic tenu sur les fonts par Gontran son oncle, soudain apres le meurtre advenu en la personne du Roy Chilperic son pere. Et neantmoins la verité est qu' il ne fut baptizé que huit ou neuf ans apres, comme nous apprenons de Gregoire livre huictiesme chapitre neufiesme. Et quand par le vingt-huictiesme chapitre du mesme Autheur livre dixiesme il fut tenu sur les fonts: Quo mysterio celebrato, invitatum ad epulum, parvulum multis muneribus oneravit. Similiter & Rex (c' estoit Gontran) ab eodem invitatus plerisque donis refertus abceßit, & Cabillonem urbem redire statuit. Entreveües faictes par les deux Roys, & dons faicts d' une part & d' autre, qui monstrent que Clotaire lors de son baptesme avoit attaint de l' aage, & estoit grandelet, & à tant que Fredegaire ne nous devoit sur le commencement de son livre paistre d' un mensonge, s' il vouloit estre creu de tout le demeurant.

Car quant à Aimoïn il n' y a Autheur en toute l' ancienneté, qui ait apporté plus de noises sur son faict que luy, je veux dire sur son nom, sur sa demerue, & encore sur la generale oeconomie de son œuvre. En ma jeunesse il couroit sous le nom d' Annonius Monachus, sous lequel il est souvent allegué par nostre Paule Aemile, & ainsi avoit-il esté nommé par nos ancestres, deux ou trois cens ans auparavant. Depuis par la diligence de Nicot Aimoïnus, & par celle de Fauchet Aimonius: Il n' est pas que quelques uns ne le nomment Aimoénus selon les occurrances. Que si en son nom on s' est trouvé empesché, le semblable a il esté en son habitation: d' autant que tous sont d' accord qu' il fut Religieux de l' Ordre de sainct Benoist: Mais en quel Monastere, c' est en quoy on demeure court. Les aucuns disent que ce fut en celuy de sainct Benoist le Flory sur Loire. Opinion qui n' est pas sans apparence: car il dedia son œuvre à Abbon Abbé de ce lieu. Les autres le font Religieux profez du Monastere de sainct Germain des Prez de Paris, & est tel le jugement de frere Nicolas du Brueil. Et à la mienne volonté qu' il eust esté aussi candide en mon endroit, comme je suis envers luy, quand dedans ses Antiquitez de Paris il me desroba neuf fueillets sans me nommer; parlant de l' institution du Parlement de Paris, & des Maistres des Requestes, tant de l' Hostel du Roy que du Palais. Mais laissant ceste querelle à part, il est induit à le croire Moine de sainct Germain. Parce entr'autres choses, que dedans son Histoire est faite frequente mention des Abbez & Abbaïes sainct Germain, & nulle de celle de Floriac sur Loire: Et qu' il se trouva quelque accident, par le moyen duquel luy fut permis de se retirer à Floriac. A cause dequoy dressant son Histoire, il la dedia à Abbon qui en estoit Abbé. Opinion toutesfois qui ne demeure pas sans response: car ceux qui sont du premier advis, disent & soustiennent, que le denombrement des Abbez, & privileges de sainct Germain, est une addition faite par quelque Moine du lieu, sur Aimoïn qui estoit en leur Librairie. Que l' on trouve encore dedans sainct Benoist sur Loire, un Aimoïn manuscrit, n' en faisant aucune mention, & qui plus est, le titre portoit anciennement: Amoïni Monachi Floriacensis coenobij. Qui ne sont pas petits argumens pour convaincre la seconde opinion: laquelle des deux soit la vraye, je m' en rapporte à ce qui est, pour le peu d' interest que le public y peut avoir.

Mais pour le regard de l' oeconomie generale de son œuvre, il a cours entre nous sous le nombre de cinq livres. Chose que du Brueil soustient estre veritable, horsmis ce qui regarde l' Histoire de Philippes Auguste. Quo fit (dit-il en l' Epistre liminaire qu' il a faict sur cet Autheur) ut his libenter assentiar, qui librum quintum, usque ad nativitatem Philippi Augusti, id est annum redemptionis orbis MCLXV. protensum, non esse Aimoini, sed alterius, aut plurium appendicem asserunt. Par cela vous voyez que par la confession de du Brueil on presta quelques charitez à Aimoïn. Mais j' en voy un autre avoir fait une plus belle anatomie de ses livres. Celuy dont je parle, est Gulielmus Ranchinus, au premier livre de ses diverses leçons chapitre quinziesme. Quisquis Aimoinum legis (dit-il) adverte quae nunc dicam, & gratiam habe pro iudicio. Non solus Aimoinus eius historiae author, quae illius nomine circumfertur, sunt alij posteriores, ijdemque, incerti omneis, atque ignoti, cuncti tamen Monachi si vera conijcio. Eos autem sic distinguimus. Scripsit Aimoinus usque ad initium regni Pipini, ut clare ipse testatur in limine sui operis, libris quatuor divisi, unde sequitur, ut maior libri quarti pars, in qua de Pipini Caroli Magni Ludovici Pii, rebus gestis agitur, itemque totus liber quintus, aliis authoribus tribuendus fit. A quo autem capite separatio fit facienda, disquiram ut potero. Sunt & qui à cap. 42. libri quarti, Aimoinum decurtent; sed ij verius librum castrant & detruncant. Plurimum quidem tribuo libro Floriacensi, cuius id authoritate fieri dicitur, sed plus tribuo ipsi Aimoino, qui usque ad id temporis, quo Pipinus, Caroli Magni pater regnare coepit, historiam suam se producturum monet, in eo autem capite, non modo, non ad Pipinum, sed quidem ad Carolum Martellum illius parentem perventum est. Sit igitur finis Annalium Aimoini, caput quinquagesimum quartum, aut sexagesimum primum. Sine dubio, alterum è duobus, quodnam autem affirmare vix dudeo.

Apres cela il fait une enumeration particuliere, de combien de diverses mains il estime l' ouvrage qui court sous le nom d' Aimoïn, avoir esté fait. Et par ses conjectures estime y avoir eu cinq divers Autheurs, sans toutesfois les specifier. Je ne sçay qui a le premier escrit, ou Ranchin, ou du Brueil: car soustenans deux diverses opinions ils ne font mention, l' un de l' autre, & neantmoins en ceste diversité, encore sont ils d' avis chacun en leur endroit, qu' il y a eu de l' addition à Aimoïn.

Mais sur tout me plaist le jugement qu' en fait le docte Pierre Pitou, lequel en la recherche de telles antiquailles se rendit admirable, & beaucoup plus judicieux en l' examen d' icelles, tellement qu' il m' est en ce subject un autre Aristarque. Il eut un Aimoïnus manuscrit dedans sa bibliotheque, lequel est depuis tombé és mains de Messire Jacques Auguste de Thou, President, Conseiller d' Estat, & intendant des Finances, & de la direction, vraye lumiere de nostre siecle en toute erudition & doctrine; voicy qui est escrit de la main de Pitou sur le commencement du livre en la façon qui s' ensuit.

Monachus S. Dionysij ait: Suum quisque sibi fecit Aimoinum.

In Codice Dionysiano: Aimoini non sunt ea, quae à capite vigesimo libri secundi, ex Codice Monasterij Divi Germani adscripta sunt, quae ad Monasterium illud pertinent.

Libro 4. inserta sunt plura capitula de Dagoberto, quae ne in Germaniciano, aut impreßis ex eo reperiuntur, atque incipit esse diversus stylus.

Gesta Ludovici Pii, ex quibus confectus est totus pene lib. 5. Aimoini in impressis exemplaribus, ex Germaniciano primum exscripta sunt.

Aimoïnus purus, putus. 

Incipit Prologus Historiae Francorum, Aimoini Monachi Floriacensis Coenobij. 

Domino venerabili, & in Christi dilectione fundato, Abboni, Abbati totius gregis, illi à Deo conceßi, minimus Aimoinus, perpetuae munus foelicitatis.

Voila quelle estoit l' opinion du docte Pitou, qui ne fut jamais en ses estudes vendeur de parfums, & à tant je veux avecques luy croire que le nom de ce deuxiesme Autheur fut d' Aimoïn, Religieux de l' Abbaïe de sainct Benoist de Floriac, & non de sainct Germain des Prez. Et au surplus suivant l' opinion du Moine de sainct Denis, chaque Monastere a voulu habiller Aimoïn à sa guise, les uns par chapitres entiers, les autres par apostilles mises en marges, depuis glacees dedans les textes, non seulement en ce qui concernoit la grandeur d' uns S. Germain, & sainct Denis, & autres Monasteres: mais aussi en plusieurs particularitez, esquelles les Moines escrivans se sont par leurs ignorances flatez, au desadvantage de ceux qui sous le nom de cet Autheur voudroient leur adjouster foy. Et c' est pourquoy diversement ceux qui ont quelque nez trouvent, qu' en tout ce qui concerne l' Abbaïe de sainct Germain, & sainct Denis, a esté adjousté au livre, & signamment plusieurs chapitres qui regardent le Roy Dagobert, & generalement tout ce qui touche le regne de Pepin, & de sa posterité, pour ne faire Aimoïn menteur de la promesse qu' il avoit faite en son Epistre liminaire à son Abbé de Floriac. A quoy quelqu'un me pourra dire, & non paravanture sans propos, que toutes ses additions sont depuis le temps de Brunehaud, & de Fredegonde, & n' ont rien de commun avecques ces Princesses. Repassons doncques s' il vous plaist sur leurs temps, chose que je voüe au chapitre suivant.

10. 21. Qu' entre tous les Roys de France Clotaire second semble avoir esté le plus heureux,

Qu' entre tous les Roys de France Clotaire second semble avoir esté le plus heureux, & neantmoins qu' en luy commença la ruine de la premiere famille de nos Roys.

CHAPITRE XXI.

Combien que ce Roy Clotaire second ne fust ny grand guerrier, ny justicier pardessus les autres, toutes-fois je le vous pleuvy pour le plus heureux de nos Roys. Je n' en excepte, ny le grand Clovis sous la premiere lignee, ny Charlemagne sous la seconde, ny Philippes Auguste sous la troisiesme. Premierement il eut cette prerogative d' estre Roy, tant & si longuement qu' il vesquit, c' est à dire quarante & quatre ans, fors & excepté quatre mois. Privilege à nul autre de nos Roys octroyé. Aage toutesfois grand obstacle à l' acheminement de son heur. Car selon l' opinion des sage-mondains, il n' y a rien qu' il faille tant craindre dans un Royaume, que quand il tombe soubs la minorité d' un Roy. A plus forte raison d' un Roy qui estoit seulement aagé de quatre mois.

Mais au cas qui s' offre il y avoit plusieurs autres grandes considerations qui le devoient arrester tout court. La haine publique qu' on portoit à la memoire du Roy Chilperic son pere, pour les extraordinaires tyrannies par luy exercees sur son peuple, & plusieurs grands vices particuliers qui regnoient en luy. Pareille haine contre la Royne Fredegonde, non seulement principale ministre de ces tyrannies, ains pour avoir aux yeux de tous soüillé ses mains dedans le sang Royal. Davantage simple Damoiselle, qui par ses paillardises estoit arrivee au mariage du Roy Chilperic; laquelle pourtant n' estoit secondee d' aucun sien parent d' estofe, pour la secourir en ses necessitez & affaires. Vray qu' elle suppleoit aucunement ce defaut par ses artifices. Et au bout de cela ayant un ennemy capital Childebert Roy d' Austrasie, qui pour vanger la traistreuse mort du Roy Sigebert son pere, mettoit toutes pieces en œuvre envers le Roy Gontran son oncle; toutesfois Dieu voulut que ce Roy ayant baillé sa parole de protection, il ne la voulut aucunement enfraindre, ains comme un roch au milieu des vagues, soustint ce petit Prince contre toutes les bourasques dont on le voulut affliger. Et en cecy gist le premier establissement du bonheur de Clotaire. Mais en ce que je diray cy-apres il y avoit beaucoup plus d' obscurité. Car pendant cette enfance Gontran le tenoit pour son nepueu: mais depuis il changea avec le temps grandement d' opinion.

Parce que quelques annees apres n' ayant enfans il adopta le Roy Childebert son vray nepueu, luy mettant devant tout le monde certaines armes au poing, suivant la coustume qui lors estoit en telles affaires, & luy dict. Voila un tesmoignage qui vous servira de tiltre apres mon decez, pour commander à tous les païs qui sont soubs mon obeïssance. Puisque nostre malheur a voulu pour nos pechez que soyez seul demeuré de nostre lignee. Partant succederez à mon Royaume, sans esperance qu' autre que vous y ait part. Opinion en laquelle il fut depuis grandement confirmé. Car ayant esté trois & quatre fois semonds pour tenir l' enfant Clotaire sur les fonts, autant de fois eut-il la baye. Voyons ce que en dit Gregoire. Apres ces choses ainsi passees (dit-il) le Roy Gontran vint en la ville de Paris, & parla en cette façon devant tous. On dict que feu mon frere Chilperic mourant laissa un enfant, que la mere & ses gouverneurs m' ont prié de tenir sur les fonts, premierement au jour & Feste de Noël, puis de Pasques, & en apres de la S. Jean Baptiste: en toutes lesquelles assignations ils ne s' y sont trouvez. Maintenant ils m' ont derechef semonds pour mesme effect, en un temps importun & fascheux, & neantmoins encore me cachent-ils l' enfant. Qui me fait croire que c' est un enfant supposé, emprunté de l' un de nos subjects. Car s' il eust esté de quelqu'un des nostres, on n' eust jamais tant tergiversé à le representer. Partant je veux que vous sçachiez que je ne le tiendray sur les fonts, que je ne sois acertené de la verité du fait. La Roine Fredegonde l' ayant oüy tenir tels propos, pour le relever de ce doubte, luy presenta tout aussi tost trois Evesques, & trois cens preudhommes de sa Cour, lesquels tous unanimement jurerent, que l' enfant estoit vray fils du Roy Chilperic. Et par ainsi demeura le Roy Gontran content.

Et certes ce n' estoit pas sans raison que tant de tergiversations & remises apprestastent à penser au Roy Gontran. Et quelque chose que dict Gregoire, je ne doute point que le Roy Gontran ne prit pas lors en payement les sermens qui luy furent faicts. Parce que l' enfant ne fut lors non plus baptizé qu' auparavant. Or quelque beau semblant qu' il fit adoncques, si ne le voy-je point depuis plus asseuré de la legitimité de l' enfant. Qu' ainsi ne soit estant quelques annees apres gouverné par Gregoire, & Felix Evesques, Ambassadeurs qui luy furent envoyez de la part du Roy Childebert, & que plusieurs propos se fussent entr'eux passez, tant sur l' adoption de Childebert, que pour le bon accueil que Gontran faisoit aux Ambassadeurs du Roy Clotaire, dont Childebert avoit grand subject d' estre malcontent: le Roy Gontran pour les contenter leur dit, qu' il mesnageroit leurs affaires de telle façon, qu' il n' en sourdroit aucun scandale. Dabo enim Clotario (porte la langue Latine) si eum meum nepotem esse cognovero, duos aut tres civitates in parte aliqua, ut nec hic videatur exhaeredari de regno meo, ne huic inquietudinem praeparent quae ei dedero. Je donneray (dit-il) à Clotaire si je le trouve estre mon nepueu, deux ou trois de mes villes, a fin qu' il ne pense pas que je l' aye exheredé de tout point: Ny pour cela l' autre (il entendoit parler de Childebert) n' en dormira pas moins à son aise, pour le don que j' auray faict. Or ne trouvera l' on, ny dans Gregoire, ny dans Aimoïn, ny dans aucun autre des anciens, que jamais Gontran ait gratifié Clotaire d' aucune sienne ville. Partant c' est chose asseuree qu' il ne l' estima jamais estre son nepueu. Adjoustez les attentats qui furent contre luy brassez par Fredegonde, qui ne luy furent point incogneus. Bref, vous trouverez en Gregoire qu' ayans esté certains articles de paix confirmez entre Gontran, Childebert & Brunehaud. Et bien (dit Gontran demy courroucé à Felix l' un des Ambassadeurs) vous avez donné bon ordre d' entretenir ma sœur Brunehaud en amitié avecques Fredegonde ennemie de Dieu & du monde. Ce que Felix deniant, Gregoire l' autre Ambassadeur prenant la parole pour luy respondit: Que cette pretenduë  amitié estoit lors toute telle entre les deux Princesses que par tout le passé. D' autant que la mesme haine qui y estoit se reverdit de jour à autre. Et à la mienne volonté (poursuivit il) Gontran Roy que vous tinsiez moindre compte d' elle. Car comme nous avons souventes-fois experimenté, vous faictes plus d' estat de ses Ambassadeurs que de nous. A quoy le Roy repartit. Sçachez homme de Dieu, que je ne reçois point de telle façon ses Ambassades, & que je me donne bien garde d' oublier la charité dont je suis obligé envers son nepueu Childebert. Car comment pourrois-je m' attacher d' amitié avecques celle, que je sçay souventes-fois avoir attitré des hommes pour attenter sur ma vie? Nam illi (porte le Latin) amicitias ligare non possum, de qua saepius processerunt qui mihi vitam praesentem auferrent. 

De toutes lesquelles choses vous pouvez recueillir que Gontran n' estimoit luy appartenir de proximité de lignage: D' ailleurs qu' il vouloit mal de mort à la Royne Fredegonde sa mere, tant pour les conjurations qu' elle avoit encontre luy tresmees, que parce qu' il la cognoissoit n' avoir autre Dieu & Religion en son ame, que la commodité de ses affaires. Que si sur cette opinion il eust joint les deux puissances ensemble, je veux dire la sienne & celle de Childebert qui estoit son nepueu, qui ne desiroit autre chose que la soudaineté de la jeunesse, arrestee par la sage conduite du vieillard, & la vieillesse poussee par la prompte execution du jeune Prince, eussent peu aisément desarroyer l' Estat du Roy Clotaire. Mais son bonheur porta que jamais Gontran n' oza, ou ne voulut l' attaquer, ores qu' il fust souvent privé, sommé, & conjuré par Childebert son nepueu de s' armer, ou de luy permettre qu' il s' armast. Je diray plus, qu' ores que tous les deportemens de Fredegonde luy depleussent, toutes-fois estant pour la derniere fois prié par elle de vouloir estre parrein de son fils, il ne l' oza refuser; & neantmoins lisez le passage de Gregoire, vous trouverez qu' en ce dernier acte Gontran y venant y apporta plusieurs circonspections & asseurances: car avant que departir, il envoya trois Evesques à Paris, comme avant-coureurs pour sonder le gué, & luy arrivé ne voulut sejourner dedans la ville; ains se vint loger avecques sa Cour au village de Ruel, & voulut que le baptesme fust fait à Nanterre, tant luy estoient les actions de la Royne Fredegonde suspectes. Bref tant & si longuement qu' il vesquit il ne fit aucune bresche à la Royauté de Clotaire, ny ne voulut permettre que Childebert, auquel les mains demangeoient en fit, tant fut lors la fortune de ce petit Prince heureuse. Mais cet heur passa bien plus outre. Car le Roy Gontran estant allé de vie à trespas, & le Roy Childebert ayant par sa mort uny le Royaume de Bourgongne au sien, adoncques tout obstacle luy estant levé, & laschaht toute bride, il se desborda furieusement comme un torrent, sur les terres du Roy Clotaire (qui lors n' avoit que huict ou neuf ans pour le plus) les ravageant, pillant & ruinant. Mais tout aussi tost il fut arresté par la camisade que luy bailla sur la dianne, la Royne Fredegonde, ainsi que vous avez peu entendre cy-dessus. De maniere que tous les desseins par luy de longuemain projettez, furent en un instant renversez par cette Amazone. Quelque temps apres le Roy Childebert & la Royne Fallenbe sa femme decederent en un mesme jour, delaissez deux petits Princes ses enfans, sous la tutelle & puissance de la Royne Brunehaud leur ayeule, Theodebert l' aisné auquel escheut le Royaume d' Austrasie, & Theodoric puisné, qui fut fait Roy de Bourgongne: Et lors Fredegonde qui n' oublioit rien de ses advantages, obtint une autre victoire sur eux: Mais quelque peu apres vaincue d' une longue vieillesse, elle perdit la vie, delaissé Clotaire son fils aagé seulement de quatorze ans, & jusques là je ne voy rien en luy de fascheux succez: Mais non long temps apres sa fortune commença de grandement chanceler. Car les Capitaines qui estoient pres de Brunehaud prenans cette occasion en main, le heurterent si chaudement par une cruelle bataille, qu' ayans obtenu une victoire absoluë sur luy, il fut contraint d' exercer une marchandise tres honteuse avecques ses deux cousins. Car par la capitulation il fut contraint de leur quitter les deux parts de son Royaume, dont les trois faisoient le tout. Piteux Estat vrayement au bas aage de ce jeune Prince! toutesfois ayant callé la voile à cette furieuse tempeste, il commença puis apres de calfeutrer peu à peu avecques le temps son vaisseau: Et finalement les deux freres par une tres-sotte ambition, prenans grand plaisir de se ruiner l' un l' autre, le Roy Clotaire estoit aux escoutes, r'apieça tout à faict son Royaume auparavant emmorcelé, jusques à ce que pour fin de compte Theodoric s' estant faict maistre absolu du Royaume d' Austrasie, & mis à mort cruellement son frere Theodebert & les siens: Et quelque peu apres estant Theodoric decedé, ayant delaissé quatre jeunes siens enfans sous l' authorité de la Royne Brunehaud leur bisayeule, Clotaire fut faict Roy de Bourgongne sans coup ferir: mais par la trahison de Garnier Maire du Palais de Bourgongne, & ses adherans. En quoy combien qu' il y eust beaucoup de honte pour les ames genereuses, toutesfois la proposition qui de tout temps se pratique en matiere de Principautez, eut lieu. Dolus, an virtus quis in hoste requirat? Et mesmement que ce ne luy estoit pas un petit heur de s' impatronizer de deux grands Royaumes sans aucune effusion de sang d' une part ny d' autre. Et pour oster toutes espines de sa teste il fit mourir les enfans de Theodoric qui luy pouvoient nuire, & tout d' une suite leur bisayeule, a fin qu' elle ne remuast quelque nouveau mesnage contre luy, qui estoit un autre grand coup d' Estat, lors non moins familier aux Roys de la premiere lignee, que maintenant au Grand Turc, quand sur son advenement il veut asseurer sa Couronne. Et encore que toutes ses cruautez soyent subjectes à quelque controlle, toutesfois elles se pouvoient excuser sur la bonne fortune d' Auguste premier Empereur de Rome, lequel deliberant de s' investir de l' Empire avecques ses deux associez Lepide & Marc Anthoine, fit passer par le fil de l' espee tous ceux qu' il estimoit pouvoir servir de destourbier à leur dessein, tant amis, que ennemis. Et sur ce pied obtindrent de la fortune ces trois Seigneurs tout ce qu' ils desiroient. Vray qu' en fin ce tout fut uny en la personne d' Auguste. Et nostre Clotaire executa tellement & de fait ce mesme conseil, mais apres que il se fuit empieté des deux Royaumes. La cruauté barbaresque d' Auguste n' empescha pas que depuis il n' imperast heureusement sur les siens, qui fut cause que depuis aux Couronnemens de ses successeurs, on leur souhaitoit autant d' heur comme à luy. Cette cruauté aussi en nostre Clotaire n' empescha pas qu' il regnast avecques mesme heur sur les siens. Car se voyant Maistre & Seigneur d' autant de païs que le Roy Clotaire son ayeul, il commença de regner au gré & contentement, non seulement de ses anciens; ains nouveaux subjects, tous lesquels il traicta d' une mesme balance, mettant sous pieds toutes les injures passees, & communiquant aux grands Seigneurs les dignitez avecques une telle sagesse, qu' il bannit la jalouzie de leurs opinions, & de soy toutes les craintes des Princes ses corrivaux, les aucuns estans decedez de leurs morts naturelles, & les autres de la façon que je vous viens de toucher. Or regna puis apres 14. ans tout seul pacifiquement, & en fin rendit l' ame en l' autre monde d' une mort calme. Estranges mysteres de Dieu qu' une grandeur bastie sur tant de meschancetez, tant de la part de la mere que du fils, eust pris une fin si douce, & son commencement dés l' aage de quatre mois. He! vrayement si les choses fussent demeurees fermes & stables en cet estat; il y avoit assez dequoy à une ame foible d' en murmurer, & de vouloir faire le procez au Ciel. Or voyez je vous prie quelle fut la catastrophe de ces jeux tragiques. Ce Roy restoit lors seul de la race de Clovis, & possedoit les quatre Royaumes de Paris, Orleans, Soissons, & Mets, qui estoient apres le decez de ce grand Roy escheuz à ses quatre enfans. De maniere qu' il se pouvoit dire tres-grand Roy: toutesfois en ce grand Clotaire fut la closture de la grandeur de la premiere lignee de nos Roys. Dieu apres avoir longuement patienté, & esté spectateur de toutes ces detestables procedures, voulut que celuy sur lequel selon le monde on pensoit avoir estayé l' orgueil de cette famille, fust le premier fondement de sa desolation & ruine. Car en luy commencerent de se boucler les grandes victoires auparavant tant familieres à ses devanciers. Le Roy Gontran avoit pris sur les Lombards deux villes limitrophes à nostre France: qui luy payoient encore de plus douze mil escus de tribut par chacun an. Soudain qu' ils veirent Clotaire seul Roy, ils depescherent vers luy Ambassadeurs, pour le supplier leur vouloir rendre les deux villes, & de leur quitter le tribut. Ces Messieurs sceurent si bien & dextrement negocier avecques le Conseil de Clotaire par corruptions & presens, qu' ils obtindrent ce qu' ils demandoient sans coup ferir, à nostre tres-grande honte. Ces deux villes estoient les dernieres de nos conquestes en un pays estranger, & ce furent les premieres esquelles nous bornasmes nos esperances en ce subject. Car depuis qu' elles furent renduës, & le tribut quitté, n' attendez plus, ny en Clotaire, ny en tout le demeurant de sa famille aucune conqueste en païs estranger. Et pour le regard du dedans de nostre France, Clotaire est celuy sous lequel la Mairie du Palais jetta ses plus fortes racines au prejudice de nos Roys. Car auparavant elle estoit destituable à la volonté du Prince. Cestuy la rendit non hereditaire; ains viagere: car ainsi avoit-il promis à Garnier par les articles secrets entr'eux passez, qu' estant fait Roy de la Bourgongne il l' y establiroit Maire de son Palais, sans qu' il le peust destituer tant & si longuement qu' il vivroit. Parole qu' il luy tint apres s' estre rendu paisible des deux Royaumes d' Austrasie & de Bourgongne, & eut lors trois Maires du Palais, Landry sur les Royaumes de France & de Soissons, qui dés pieça avoient esté reunis en un: Garnier sur celuy de Bourgongne, & Herpon sur celuy d' Austrasie. Ces deux derniers pour les bons services qu' ils luy avoient faicts, à la reddition de ces deux Royaumes. Ces trois Mairies estans faites en eux viageres; aussi ce Roy las des longues fatigues qu' il avoit auparavant souffertes se reposa sur leurs suffisances: chacun d' eux en son endroict s' en faisant accroire comme il luy plaisoit. Et deslors en avant, tout ainsi que la Majesté de nos Roys alla au raval par leur neantise & negligence. Au contraire la grandeur des Maires du Palais s' accreut par leur diligence. Jusques à ce qu' en fin ils s' emparerent de l' Estat, le tout ainsi que je vous ay plus amplement discouru par le precedent. Et c' est le second miracle que je remarque avoir esté fait en cette premiere famille de nos Roys.